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Full text of "Les Bassoutos; ou, Vingt-trois années de séjour et d'observations au sud de l'Afrique"

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BASSOUTOS 



PARIS. - TYPOGRAPHIE DE CIT. MEYRUE1S ET C ie 

H DE DES GRÈS, \\ 



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NOUVELLE BIBLIOTHEQUE DES FAMILLES 



LES 



BASSOUTOS 



VINGT-TROIS ANNÉES DE SÉJOUR ET D'OBSERVATIONS 
AU SUD DE L'AFRIQUE 

PAR 

E. GASALÏS 

ANCIEN MISSIONNAIRE 




vryp* 




PARIS 

LIBRAIRIE DE CH. MEYRUEIS ET O 

RUE DE RIVOLI, 174 



1859 

Tous droits réservés. 



INTRODUCTION 



L'Afrique n'a jamais excité autant d'intérêt qu'en ce 
moment. Chacun pressent qu'elle ne tardera pas à se 
révéler à nous tout entière. Cette anticipation n'est pas 
seulement le résultat des découvertes des Barth et des 
Livingstone ; elle se rattache au grand fait providentiel 
de notre époque : le besoin qu'éprouve l'humanité de 
se retrouver, de se rapprocher, de vivre d'une vie com- 
mune. Pendant que l'Europe se prépare à converser 
avec le Nouveau-Monde à travers les abîmes de l'Océan, 
pourrait-elle ne pas rougir à la pensée que l'Afrique, sa 
vieille compagne sur la carte des Ptolémées, lui est en- 
core presque inconnue ? 

J'aime l'Europe comme on aime les régions où Ton a 
reçu le jour, et l'Afrique comme on aime celles où l'on 
a vécu. Après avoir séjourné pendant vingt-trois an- 
nées parmi les descendants de Cham et avoir cherché à 
leur faire quelque bien, je suis revenu dans le pays de 
mes pères avec le désir d'être encore utile à une race 



dont les malheurs ont profondément remué mon âme 
et que je crois, en dépit de son avilissement, tout aussi 
bien douée que la nôtre sous le rapport des facultés 
du cœur et de l'intelligence. Je voudrais contribuer à 
la faire mieux connaître. La plupart des voyageurs, 
occupés du matin au soir à puiser dans les trésors d'une 
faune ou d'une flore éblouissante d'attraits, n'ont pas 
le temps de rechercher quelles peuvent être les idées 
ou les rêves des noirs qui leur servent de guides. La 
portion du continent africain que j'ai eu, avec quelques 
amis, leprivilége d'explorer et de rendre accessible au 
christianisme et au commerce est peu considérable. Il 
ne me sied donc nullement d'inscrire mon nom à côté 
ou même au-dessous de ceux auxquels les Sociétés de 
Géographie rendent en ce moment de si justes homma- 
ges. Majs, à défaut de découvertes dans le domaine de la 
science, je crois avoir pénétré assez avant dans le fond 
de sentiments et d'idées dont se compose la vie morale 
des populations. Mon but a été de travailler d'une ma- 
nière assidue à la régénération religieuse et sociale de 
tribus importantes avec lesquelles je me suis identifié 
sous plus d'un rapport. 

L'Africain, fier de son indépendance; repousse égale- 
ment la pitié qu'il assimile au mépris et la curiosité qui 
lui est suspecte. Pour arriver à le connaître et à le com- 
prendre, il faut cesser jusqu'à un certain point d'atta- 
cher une idée de misère à la hutte et au manteau de 
peaux de chacal, devenir le commensal de la famille 
noire, se plaire dans son sein, sympathiser avec elle. 



— III — 
Dès que ces rapports intimes sont établis, tout se sim- 
plifie et devient facile. L'indigène n'a plus de secrets 
pour celui qu'il voit sourire à ses enfants et dormir pai- 
siblement à leur côté. Le missionnaire trouve également 
des charmes à la société de ses nouveaux amis. S'il les 
a crus d'abord insensibles, c'est qu'il ne connaissait pas 
le chemin de leurs cœurs; s'ils lui ont paru stupides, 
c'est que la confiance n'avait pas encore délié leurs 
langues. Les progrès qu'ils font sous ses soins, les 
questions qu'ils lui adressent, les objections qu'ils op- 
posent à ses arguments, les occasions qu'ils lui donnent 
chaque jour de leur faire du bien, tout l'intéresse 
et l'attache. Les peines mêmes qu'ils lui causent sti- 
mulent son amour. C'est par ces degrés que l'Afrique 
australe était devenue pour moi comme un second 
pays natal. 

Je me propose de reproduire dans cet ouvrage les 
impressions que j'ai reçues, et de m'étendre avec détail 
sur les usages et les mœurs que j'ai observés. 

[1 importe peut-être avant que nous entrions en ma- 
tière, de signaler au lecteur, au moyen de quelques ren- 
seignements généraux, les différences qui existent entre 
les peuplades de l'Afrique du Sud sous le rapport de 
leur nationalité. 

Elles appartiennent à deux familles parfaitement dis- 
tinctes dont l'origine est encore inconnue. 

On sait, à n'en pas douter, que les Hottentots ont au- 
trefois occupé les terres sur lesquelles les tribus cafres 
se trouvent maintenant réparties. « En nous avançant 



— IV — 

vers le sud, disent invariablement les Cafres, nous 
avons trouvé que les Hottentots nous y avaient précé- 
dés. » Ce sont, en effet, ces derniers qui ont donné des 
noms à la plupart des rivières et des montagnes des 
pays qu'habitent leurs rivaux. 

Certains Hottentots prétendent avoir appris tradition- 
nellement que leurs ancêtres étaient arrivés en Afrique 
dans un grand panier. On ne saurait disconvenir que 
leur position à l'extrémité du promontoire ne ressem- 
blât beaucoup à celle d'insulaires, cernés qu'ils étaient 
de trois côtés par la mer, et, au nord, par une race avec 
laquelle ils n'avaient presque rien de commun. Mais 
leur aversion extrême pour la mer, leur ignorance abso- 
lue des premiers rudiments de la navigation, font pré- 
sumer qu'ils ont pénétré dans l'Afrique par sa partie 
septentrionale 1 . 

La couleur jaune du Hottentot, ses pommettes sail- 
lantes, ses yeux à demi fermés, éloignés l'un de l'autre, 
obliquement placés, ses membres grêles le rapprochent 
extrêmement de la race mongole, mais il a les cheveux 
crépus. Il est naturellement serviable, enjoué dans ses 
rapports sociaux, bruyant dans ses plaisirs, colère et 
vindicatif lorsqu'on lui fait injure. Ses plus grands dé- 
fauts sont la paresse et l'imprévoyance. Si l'on se sent 
repoussé par sa laideur, on ne peut entendre sans inté- 

1 Peut-être la légende du grand panier est-elle relative à l'arche. 
Au dire de Kolben, qui fit un séjour au Cap en 1713, les Hottentots 
de son temps assuraient être iesus d'un homme appelé Noh (Noé), 
qui était entré dans le monde par une espèce de fenêtre et qui avait 
appris à ses enfants l'art d'élever des bestiaux. 



rêt les saillies pleines de bon sens et de gaieté qui carac- 
térisent sa conversation. Il parle une langue monosyl- 
labique dont les sons durs et saccadés contrastent 
singulièrement avec les mots sonores, les phrases 
rhythmées qui s'échappent comme un flot musical 
de la bouche du Cafre. Cependant, dès qu'il s'agit 
de chant, le Hottentot l'emporte de beaucoup par la 
finesse de l'oreille, la flexibilité et la* 1 douceur de la 
voix. 

Les rapports de ces indigènes avec la race blanche 
leur ont été funestes dès le début. 

Vingt ans ne s'étaient pas encore écoulés depuis que 
Diaz avait découvert le cap des Tempêtes, lorsque 
François Almeyda, vice-roi de l'Inde, vint jeter l'ancre 
dans la baie de la Table et fit débarquer quelques ma- 
telots pour tâcher d'obtenir des bestiaux au moyen 
d'échanges. Les Hottentots repoussèrent ces étrangers 
dont les intentions leur étaient suspectes. Le gouverneur 
outré voulut tirer vengeance de cet affront et périt 
atteint d'une flèche empoisonnée. Peu de temps après 
d'autres Portugais parurent sur le rivage. Connaissant 
la passion des naturels pour le cuivre, ils placèrent au 
milieu d'eux un canon bien poli et feignirent de leur 
en faire présent. Tandis que les Hottentots s'empres- 
saient autour de cet instrument de mort et le traînaient 
sans défiance vers leurs cabanes, les Portugais, qui 
avaient chargé la pièce à mitraille, y mirent le feu et 
firent de la sorte un épouvantable carnage. Le sou- 
venir de cette atrocité s'est perpétué, jusqu'à nos jours^ 



VI 

parmi les Koranas qui paraissent être les descendants di- 
rects des malheureuses victimes. 

Cent quarante-trois ans plus tard , le chirurgien hol- 
landais Van Riebeek bâtissait un fort dans la même lo- 
calité. Il ne s'agissait que de ménager aux navires de la 
Compagnie des Indes un point de relâche et de ravitail- 
lement, mais la cupidité de l'homme sut-elle jamais 
s'imposer des bornes ? 

Le commerce fut d'abord très lucratif pour les nou- 
veaux venus. Un morceau de laiton, quelques livres de 
tabac, suffisaient pour induire l'indigène à se défaire de 
son plus beau bœuf. Cependant, tout Hottentot qu'il 
était, la réflexion ne tarda pas à lui faire comprendre 
qu'il s'engageait dans une voie ruineuse. Dès lors les 
échanges devinrent rares et difficiles, ce qui faisait mon- 
ter de singulières idées à la tête du gouverneur Van 
Riebeek, pendant qu'il cherchait à se désennuyer en 
regardant par-dessus les remparts de son petit fort. 

« Aujourd'hui, écrivait-il en décembre 1652, les Hot- 
tentots ont amené des milliers de bestiaux tout près de 
nos jardins et les y ont fait paître. Ces gens-là ne veu- 
lent plus rien nous vendre. On n'a pu obtenir d'eux que 
deux vaches et sept moutons. Ils ne se soucient plus de 
notre cuivre. Si cela ne change pas, quel mal y aurait- 
il à leur enlever d'un seul coup de main six ou huit 
mille bêtes? La chose serait très facile, car deux ou 
trois hommes au plus conduisent des milliers de bœufs 
jusque sous nos canons. D'ailleurs ils sont timides et 
ont la plus grande confiance en nous. Nous cherchons 



VII — 

par des regards bienveillants et par de bons traitements 
à leur enlever tout vestige de crainte afin de raviver les 
échanges et de nous ménager le moyen, lorsque nous 
recevrons des ordres à cet effet, de capturer leurs trou- 
peaux sans coup férir, au profit de la Compagnie. » 

Plus tard le naïf flibustier consignait sur ses tablettes 
des remarques relatives à un autre genre de spolia- 
tion dont les Hottentots ne paraissaient nullement se 
soucier : 

«Les Hottentots, écrivait-il, en avril 1660, se sont 
longuement étendus sur le fait que nous prenons cha- 
que jour un plus grand espace du pays qui leur a de 
tout temps appartenu. Ils nous ont demandé si, dans la 
supposition qu'ils allassent s'établir en Hollande, on 
leur permettrait d'agir de la sorte. « Encore, ont- ils 
ajouté, si vous vous contentiez du fort, mais vous ve- 
nez dans l'intérieur du pays et vous prenez nos meil- 
leures terres sans même nous demander si cela nous 
agrée. » En réponse à l'observation, que nous les priâmes 
de faire, t qu'il n'y avait pas assez d'herbe pour leur bé- 
tail et le nôtre, ils ajoutèrent : « N'avons-nous donc pas 
bien raison de chercher à vous empêcher d'avoir du 
bétail? Si vous en avez beaucoup, vous viendrez le faire 
paître avec le nôtre, et puis vous direz que le pays n'est 
pas assez grand pour vous et pour nous ! » 

Ces deux extraits du journal de Van Riebeek suffiront 
pour expliquer en vertu de quelles idées, et par quel 
procédé, l'enclos du petit fort s'est transformé en une 
colonie dont l'étendue est de plus de 22,000 milles car- 



VIII 

rés , et les Hottentots , après avoir été presque anéan- 
tis,, se trouvaient au commencement de ce siècle ne 
plus posséder un pouce de terrain dans des régions que 
la Providence leur avait assignées pour demeure. 

Par un acte de justice tardive, les restes de cette popu- 
lation malheureuse ont été retirés, depuis Tannée 1829, 
d'un état voisin de Fesclavage et mis en possession de 
droits civils égaux à ceux des colons. Les efforts de 
pieux missionnaires avaient rendu cette réhabilitation 
possible. Les Hottentots qui résident sur les terres du 
gouvernement du Cap peuvent être considérés comme 
acquis à la civilisation. Ils rendent de grands services à 
la population blanche comme agriculteurs, artisans ou 
domestiques. Un régiment de carabiniers à cheval re- 
marquable par sa bonne tenue se recrute entièrement 
parmi eux. La plupart des asiles où les missionnaires 
avaient rassemblé ces ilotes des temps modernes, pour 
travailler à leur relèvement, se sont transformés en pa- 
roisses considérables où Ton trouve des maîtres d'é- 
cole, des catéchistes, des diacres, des lecteurs, qui ne 
seraient pas dédaignés dans des communautés plus fa- 
vorisées. 

Les grands Namaquois et les Koranas, qui appartien- 
nent à la même race, jouissent encore de leur indépen- 
dance, grâce à leurs mœurs nomades et à leur éloigne- 
mentdu Gap. Tandis que les Hottentots de la colonie ne 
parlent presque plus que le hollandais ou l'anglais, 
ceux-ci ont conservé l'usage de l'idiome national. On 
estime que les grands Namaquois sont au nombre 



de 20,000. Us occupent le pays compris entre l'Orange 
et les terres des Damaras, le long de la côte occidentale. 
Les Koranas , originaires des environs de la baie de la 
Table, s'enfuirent vers le nord-est après l'épouvantable 
affaire du canon portugais. Ils se trouvent sous le 82° de 
latitude, près des rives septentrionales de la rivière Fal. 
Je ne sais s'ils furent démoralisés par le guet-apens en 
question , mais il est de fait qu'ils se sont acquis un 
triste renom par leur penchant invétéré au vagabondage. 
Ils.se distinguent du reste des Hottentots par une haute 
stature, plus de force musculaire, un air défiant et sour- 
nois. Depuis une vingtaine d'années, les missionnaires 
sont parvenus à se faire écouter d'eux et à les corri- 
ger, jusqu'à un certain point, de leurs mauvaises habi- 
tudes. 

De toutes les branches de la famille hottentote qui 
vivent en dehors de la colonie du Gap, celle des Griquois 
est, sans contredit, la plus civilisée. Ce sont les descen- 
dants des Khirigriquois que Kolben, en 1713, plaçait 
près de la baie de Sainte-Hélène. S'étant retirés de là 
dans le pays des Namaquois, ils s'attachèrent, au com- 
mencement de ce siècle, à des missionnaires qui, après 
avoir partagé leur vie nomade, acquirent assez d'ascen- 
dant sur eux pour les induire à se fixer dans un pays 
fertile, près des rives du fleuve Orange, sous le 28° de 
longitude. Ils furent bientôt renforcés par quelques es- 
claves affranchis et par un nombre considérable d'indi- 
gènes, qui doivent leur origine aux rapports illicites des 
colons avec les Hottentotes. Ces métis diffèrent peu de 



— X 

leurs mères pour ce qui tient à la conformation physi- 
que, mais leurs mœurs et leurs habitudes se rappro- 
chent beaucoup de celles des colons hollandais. De ces 
éléments divers il s'est formé, autour de Griqua-Town 
. et de Philippolis, des communautés qui professent la 
religion chrétienne, et qui se civilisent rapidement sous 
les soins de pasteurs et de maîtres d'école qu'elles sa- 
larient et entretiennent. 

Le véritable sauvage de l'Afrique australe, le Bush- 
man ou Bosjesman, appartient à la race hottentote. On 
ne peut se représenter un être plus misérable et plus 
dégradé, Il vit exclusivement de chasse ou de rapine, 
passe alternativement des tourments de la faim aux ex- 
cès de la gloutonnerie, n'a pas de demeure fixe et est 
sans cesse exposé aux intempéries de l'air. Ce genre 
de vie le fait promptement vieillir et lui donne, dès 
l'âge de quarante ans, toutes les apparences de la cadu- 
cité. Il meurt cependant presque toujours d'une ma- 
nière tragique. Partout où il se montre, on lui attribue, 
à tort ou à raison, les vides que l'on observe dans les 
troupeaux ; aussi les colons et les Cafres ne se font-iïs 
pas plus de scrupule d'envoyer une balle dans la tête 
d'un Bushman que dans celle d'un léopard ou d'une 
hyène. La précision avec laquelle il sait décocher des 
flèches presque imperceptibles, mais dont le fer est em- 
poisonné, inspire à ses ennemis une terreur secrète qui 
ne justifie que trop, à leurs yeux, la manière sommaire 
dont ils se débarrassent de ce fils déshérité de la famille 
humaine. Le plus souvent, après l'avoir abattu dans le 



— XI 

désert, on s'empare de ses enfants pour les employer 
aux travaux les plus rudes et les plus vils. 

On a supposé à tort que les Bushmen étaient des 
Hottentots que le régime oppressif des blancs avait ré- 
duits au désespoir et portés à renoncer à la vie sociale. 
En 1654, deux ans seulement après la fondation de la 
colonie, un des officiers du gouverneur Van Riebeek, 
fit un voyage d'exploration et remarqua, à 50 milles du 
Cap, certains indigènes de très petite stature, fort mai- 
gres, entièrement sauvages, n'ayant ni huttes, ni bétail, 
et cependant vêtus comme les autres Hottentots et par- 
lant la même langue. Trente ans plus tard, le gouver- 
neur Van der Stell faisait aussi mention, dans une de 
ses dépêches, de naturels appelés Souquois 1 , qui se 
distinguaient des Hottentots proprement dits par leur 
extrême maigreur, n'avaient ni feu ni lieu, se nourris- 
saient de gibier, de bulbes, de sauterelles, de chenilles, 
et se montraient partout armés de flèches empoison- 
nées. On ne saurait donc douter que le Bushman, tel 
qu'on le trouve encore aujourd'hui, n'existât bien avant 
que l'arrivée des colons hollandais n'eût modifié les ar- 
rangements nationaux des tribus hottentotes. 

Du reste, un phénomène de la même nature s'est 
reproduit au sein d'une section importante de la race 
cafre : les Béchuanas. A côté de peuplades remarqua- 
bles par leur attachement à la vie sociale, formant des 
villages dont la population s'élève quelquefois jusqu'à 

1 Les Béchuanas leur donnent le nom de Baroa. 



XII — 

huit à dix mille âmes, se trouvent les Balalas qui ap- 
partiennent à la même famille, parlent la même lan- 
gue, ont le même fond d'idées, mais errent à l'aventure 
dans les déserts, se nourrissant de gibier et de fruits 
sauvages. Comme les Bushmen, ils ont considérable- 
ment dégénéré sous le rapport physique. Tout porte à 
croire que ce sont les restes de tribus dépossédées par 
la guerre, qui ont préféré le vagabondage à l'humilia- 
tion de se voir englobées par les populations victo- 
rieuses. 

Nous nous sommes convaincu que la stature pyg- 
méenne et les traits hideux des Bushmen ne sont autre 
chose que le résultat de leur misère. Un chef mochuana, 
quelque peu philanthrope, était parvenu à rassembler 
un certain nombre de ces sauvages, leur avait donné 
des bestiaux et avait réussi à leur faire cultiver la terre. 
Après deux ou trois générations, cette population se 
trouva régénérée. Elle ne différait en rien, pour la taille 
et les contours musculaires, des Hottentots les mieux 
constitués. Ce fait est tombé sous notre observation per- 
sonnelle. La réhabilitation intellectuelle et morale des 
Bushmen offre plus de difficulté peut-être, mais elle 
n'est pas impossible. Ils parviennent sans peine à ap- 
prendre le hollandais, et j'en ai connu qui le lisaient 
et l'écrivaient passablement. 

La race cafre est entièrement distincte de la race hot- 
tentote, et, sauf la couleur de la peau et la texture des 
cheveux, se rapproche beaucoup du type caucasique, 
tant pour les traits que pour la forme du crâne. Il est 



tel de ces indigènes que son port noble et assuré, la 
symétrie de ses membres, jointe à sa nudité et à la teinte 
de sa peau, ferait prendre pour une belle statue de 
bronze descendue de son piédestal. On a supposé avec 
beaucoup de vraisemblance qu'il y a en eux un mé- 
lange de sang arabe et de sang nègre. On observe, au 
sein des mêmes tribus et souvent dans les mêmes fa- 
milles, des individus qui ne sont que basanés, tandis 
que d'autres sont d'un noir assez foncé. Cette race se 
subdivise en deux grandes familles : les Cafres propre- 
ment dits et les Béchuanas. — Les premiers s'étendent 
le long du littoral de la mer des Indes, depuis les fron- 
tières de la colonie du Gap jusque dans le Mozambique. 
En 1688, le navire hollandais Stavenisse fit naufrage 
sur les côtes de la Gafrerie, et une partie de l'équipage 
resta quelque temps au milieu des habitants de la con- 
trée. Etant parvenus plus tard à la ville du Cap, ces 
marins firent un rapport sur les peuplades qu'ils avaient 
observées. Ils mentionnèrent les Mapontés (Amapontos, 
comme disent les naturels, ou Amapondas, comme por- 
tent nos cartes de géographie), les Matembés (Amatem- 
bous ou Temboukis) les Magerygas (Amagalékas) et les 
Magoshes (Amakosas). Ces tribus-là sont encore celles 
qui occupent présentement la Cafrerie. Il faut y ajouter 
les Zoulous de Natal, dont le territoire s'étend jusqu'aux 
frontières du Mozambique. Il n'y a pas le moindre doute 
que les Cafres, de même que les Béchuanas, ne soient 
venus des parties septentrionales de l'Afrique par mi- 
grations successives. Ils le disent eux-mêmes. Dans les 



XIV — 

inhumations, les Bassoutos ont soin de tourner le visage 
des morts vers le nord-est et donnent pour raison de 
cet usage qu'il faut que les enfants regardent toujours 
vers les régions d'où sont sortis leurs ancêtres. Les Ga- 
fres ont encore plus d'aversion pour la mer que les 
Hottentots. 

Ils sont doués de beaucoup d'intelligence et d'une 
grande force de caractère. Lorsqu'ils sont en présence 
d'étrangers, leurs traits portent l'expression d'une ré- 
serve voisine du dédain. Les occupations sédentaires 
leur répugnent ; il faut à leur constitution athlétique et 
à leurs vives imaginations les fatigues et les émotions 
de la chasse ou des combats. Les luttes qu'entraînent 
les débats publics ont pour eux un grand charme ; ils 
y déploient beaucoup d'éloquence et de dextérité. 
Toutes les tentatives que l'on a faites pour les sub- 
juguer par la force des armes ont échoué et les ont 
à peine humiliés. Quand un Gafre est atteint par une 
balle j il ramasse quelques brins d'herbe, en fait un 
tampon qu'il introduit dans sa blessure, et, se tour- 
nant vers son ennemi, lui crie : « Léouka!... Jamais! 
Jamais ! » 

Malheureusement, ils sont extrêmement superstitieux 
et se laissent aveuglément conduire par des devins qui 
s'opposent de tout leur pouvoir à l'introduction du 
christianisme et de la civilisation. La tribu des Amakosas 
vient de se démembrer par suite d'une famine que lui 
ont attirée les mauvais conseils de ces imposteurs. 

Les Gafres qui ont renoncé au paganisme font preuve 



— XV 

de beaucoup de persévérance et de dévouement. Plu- 
sieurs d'entre eux se préparent à renseignement dans 
des écoles normales qui ont été fondées sur les fron- 
tières de leur pays. 

Les Béchuanas, bien qu'ils appartiennent à la même 
race que les Cafres, leur sont généralement inférieurs 
sous le rapport des traits et de la symétrie des formes. 
Moins belliqueux, moins passionnés pour la chasse et 
les exercices violents, ils mènent une vie plus séden- 
taire, et leur constitution en a subi l'effet. Ils rachètent 
cette infériorité physique par une grande souplesse 
d'esprit, des habitudes sociales remarquables et un goût 
prononcé pour tout travail lucratif. 

Les Bassoutos sont une des subdivisions les plus con- 
sidérables de cette grande famille. Echelonnés le long 
du versant oriental des Maîoutis, haute chaîne de mon- 
tagnes qui séparent la Béchuanasie de la terre de Natal, 
ils relient entre eux les divers rameaux de la race cafre 
dont ils sont peut-être, à cause de cela, le type le plus 
complet sous le rapport du caractère, des mœurs et des 
institutions. Lorsque nous pénétrâmes dans leur pays, 
ils n'avaient jamais eu de rapports avec des populations 
d'une origine différente de la leur. Ils avaient conservé 
leurs usages et leurs idées dans toute leur fraîcheur 
primitive et se plaisaient à les mettre en relief, avec cette 
exaltation poétique, cette ténacité d'attachement que 
l'on a partout reconnue aux habitants des montagnes. 
C'est au milieu d'eux qu'ont été faites les observations 
de mœurs que l'on trouvera dans cet ouvrage ; mais on 



peut les considérer comme s'appliquant pour la plupart 
à toutes les tribus cafres et béchuanases. Le même fond 
d'idées affecte quelquefois, suivant les peuplades, des 
formes différentes , et l'influence de certains usages ne 
se fait pas partout sentir avec la même intensité. Nous 
aurons soin de signaler les divergences les plus notables. 

Le chef Sébétoané conduisit, en 1824, une puissante 
colonie de Bassoutos sur les rives du Zambèze. Ce sont 
ces Makololos qui ont fait à M. le docteur Livingstone 
un si bon accueil, et dont l'amitié va lui faciliter de 
nouvelles découvertes. Us ont emporté avec eux leurs 
coutumes et leurs idées nationales et les ont fait adop- 
ter aux populations qu'ils ont subjuguées. Il se trouve 
de la sorte qu'en décrivant les Bassoutos proprement 
dits, nous aurons également fait connaître, au point 
de vue social et intellectuel, des populations qui vivent 
sous le 18° de latitude sud. 

Avant de procéder à cette étude, nous raconterons au 
lecteur les principaux incidents de notre arrivée et de 
notre installation au milieu des tribus que nous dési- 
rons faire connaître. 




Vue du Cap. 



PREMIERE PARTIE 



VOYAGES D'EXPLORATION ET TRAVAUX 



Il s'est écoulé trente ans depuis que les premiers 
délégués de la Société des Missions évangéliques 
de Paris s'embarquèrent pour le cap de Bonne-Es- 
pérance. C'étaient MM. Rolland, Lemue etBisseux. 



Ils furent accueillis avec transport par les descen- 
dants des réfugiés français que la révocation de 
l'Edit de Nantes avait forcés à chercher un asile 
dans ces parages lointains. Des Duplessis, desDaillé, 
des Roux, des Malan, des de Yilliers, des Malherbe, 
se disputaient le bonheur de recevoir sous leur toit, 
et de contempler à leur aise , des coreligionnaires , 
qui ne leur étaient pas amenés par le vent de la 
persécution, mais qui s'exilaient volontairement 
pour aller annoncer l'Evangile de Jésus-Christ aux 
païens. 

A cette époque l'esclavage existait encore au Cap. 
Les réfugiés possédaient un grand nombre de noirs, 
importés par la traite ou nés chez eux. Ils deman- 
dèrent avec instance que l'un des missionnaires se 
chargeât de l'éducation religieuse de ces êtres dé- 
gradés. M. Bisseux se rendit à cette requête et s'é- 
tablit dans la vallée du Charron. Ses collègues, dé- 
sirant publier la bonne nouvelle du salut là où elle 
n'avait point encore pénétré, traversèrent toute la 
colonie du Cap, et en franchirent la limite septen- 
trionale. Bientôt ils virent arriver un nouveau col- 
laborateur, M. Pellissier. Alors, s'avançant vers le 
tropique, ils allèrent planter leur tente à Mosiga, 
dans le pays des Baharoutsis, sous le 26° de lat. 
sud et le 24° de long. est. 

Cette région est extrêmement belle. La nature, 
dans toute sa fraîcheur primitive, semblait sourire 
à l'entreprise des missionnaires et leur offrir d'elle- 
même les moyens de procurer aux naturels les 
avantages d'une civilisation éclairée, en même 



— 3 — 

temps qu'ils leur feraient part des bénédictions de 
l'Evangile. Ils avaient à leur disposition de vastes 
forêts, des vallées couvertes d'une végétation vi- 
goureuse , des ruisseaux que quelques mottes de 
terre suffisaient pour détourner de leur cours , des 
montagnes riches en minerai de fer et de cuivre. 
« On chercherait vainement, écrivait M. Lemue, 
une scène aussi belle dans toute la colonie du cap 
de Bonne-Espérance. Au nord, s'élèvent les monts 
de Kurrichane et de Lohoroutsi ; à l'est, se pré- 
sente la vallée de Magamé , couverte de champs 
de millet, et au sud, des collines tapissées de ver- 
dure embellissent le tableau par la variété de leurs 
formes. » La population, dont on n'a jamais su le 
chiffre exact, mais qui était considérable, apparte- 
nait à cette grande subdivision de la race cafre, que 
l'on désigne sous le nom de Béchuanas, et qui se 
distingue par des mœurs assez douces. Les Baha- 
routsis reçurent les missionnaires avec empresse- 
ment. La renommée leur avait appris tous les avan- 
tages que des tribus plus privilégiées avaient retirés 
des enseignements et des conseils d'hommes sem- 
blables. Aussi, Mokatla qui gouvernait ces contrées, 
s'empressa-t-il de mettre à la disposition de ses 
hôtes tout le terrain qu'il leur fallait pour leur 
établissement. Quelques jours après leur arrivée , 
il avait rassemblé ses sujets pour leur adresser 
l'allocution suivante : « Depuis longtemps nous 
attendions des missionnaires ; maintenant que nous 
les voyons, nos cœurs sont pleins de joie. Si vous 
voulez qu'ils ne nous quittent pas, il faut venir 



_ 4 — . 

écouter leur parole, autrement ils diront : « On ne 
« prête pas l'oreille à nos discours, partons. » 

Mais il se trouva que ces encouragements n'é- 
taient d'aucune valeur, s'ils n'avaient pas la sanc- 
tion de Moussélékatsi, conquérant terrible dont 
le nom seul répandait l'épouvante dans ces con- 
trées. 

Né sur le littoral de la mer des Indes, dans le 
pays de Natal, des révolutions intestines l'avaient 
forcé de s'expatrier avec quelques milliers de guer- 
riers, attachés à sa fortune. La dévastation avait 
marqué chacun de ses pas vers les parties centrales 
du continent. Pour réparer les pertes qu'il faisait, 
il épargnait la vie des jeunes gens, les incorporait 
dans les rangs de ses guerriers. Les vierges que 
l'on emmenait captives lui appartenaient. Il les dis- 
tribuait à sa fantaisie aux hommes que leurs ex- 
ploits ou leur âge appelaient à faire partie des 
corps de réserve. Les recrues conduites par des 
chefs dont il était parfaitement sûr et auxquels il 
donnait sur elles le droit de vie et de mort, allaient 
jusqu'à plus de cent lieues de son camp enlever à 
des tribus inoffensives toutes les richesses qu'elles 
possédaient. Tel était l'homme qui depuis quelques 
mois avait établi sa résidence à quelques journées 
du beau pays des Baharoutsis. 

A peine les missionnaires avaient-ils commencé 
à rassembler des matériaux pour se construire un 
abri, que l'on vit arriver des délégués du tyran. 
Leurs formes athlétiques, leur regard farouche, leur 
nudité à peine dissimulée par quelques queues de 



— 5 — 

panthères négligemment portées autour des reins, 
leurs lances formidables, l'énorme bouclier dont 
ils se couvraient tout le corps, faisaient aisément 
distinguer ces Cafres des Baharoutsis. Ils appor- 
taient aux missionnaires l'ordre de comparaître de- 
vant Moussélékatsi. 

La prudence ne leur permettait point de se ren- 
dre tous à cette sommation. M. Pellissier se dé- 
voua. Les indigènes en le voyant partir déclarèrent 
qu'il ne reviendrait jamais. Son chariot, entouré 
de zagaies, disparut bientôt dans d'épaisses forêts 
de mimosas , et notre ami se trouva entièrement à 
la merci des Matébélés. Chaque soir le chef de l'es- 
corte envoyait un exprès informer son maître de 
l'endroit où l'on avait fait halte, et il fallait atten- 
dre le retour de ce messager avant d'oser se re- 
mettre en marche. L'entrevue de notre collègue 
avec Moussélékatsi fut cependant plus favorable 
qu'on ne l'avait espéré. L'astucieux dévastateur, 
voulant peut-être calmer les craintes des Baharout- 
sis et leur inspirer, pour quelque temps, une fatale 
sécurité, reçut M. Pellissier avec affabilité, le retint 
quelques jours, l'engagea à venir résider auprès de 
lui, et ne mit point d'obstacle à son retour. 

A peine notre ami commençait-il à se remettre 
des fatigues de ce voyage, qu'on vit arriver à Mo- 
siga de nouveaux .messagers de Moussélékatsi. Ils 
avaient reçu l'ordre de conduire les trois mission- 
naires auprès de lui , et de ne pas reparaître en sa 
présence sans eux et leurs voitures. Mokatla s'ef- 
fraye de ce message ; il va trouver ses bienfaiteurs, 



— 6 — 

les supplie de partir sans délai , attendu que si le 
despote le soupçonne de les retenir, il lui enverra 
aussitôt une sentence de mort. Dans le même mo- 
ment , des hommes venus de divers endroits se 
rendent auprès des missionnaires , et les avertis- 
sent en secret que le chef des Matébélés a résolu 
leur perte. Que faire dans une pareille conjonc- 
ture? Il fallait ou se livrer à la merci d'un tyran 
sanguinaire,. ou fuir pour échapper à sa barbarie. 
Ce dernier plan qui était le plus sage se trouvait 
être aussi le seul exécutable. Pas un des hommes 
de la suite des missionnaires ne voulait consentir 
à les accompagner chez Moussélékatsi. Les mis- 
sionnaires prirent donc le parti de se réfugier à 
Litakou. Quelques semaines plus tard, M. Lemue 
écrivait de là : « L'Afrique ne retentit plus que des 
exploits diaboliques des Matébélés. Les Barolongs 
sont défaits; les Bakuénas sont dispersés; les Ba- 
harôutsis ont pris la fuite pendant que le sang des 
autres tribus fumait encore. » 

Bien que nos amis n'eussent passé qu'un temps 
très court au milieu des Baharoutsis, ils s'étaient 
vivement attachés à cette peuplade. Ils résolurent 
d'en rassembler les restes épars. Pour cela il leur 
fallut entreprendre un nouveau voyage plus péni- 
ble que les précédents. Après avoir marché pendant 
huit jours vers l'est, souvent à travers des rochers 
et des montagnes, ils découvrirent les fuyards dans 
une petite forêt non loin des bords du Kolong. Ils 
se virent aussitôt entourés de malheureux, qui 
leur demandaient à grands cris quelque nourriture. 



— 7 — 

Heureusement qu'ils avaient amené avec eux une 
certaine quantité de bétail. Chaque jour un bœuf 
fut abattu et distribué à cette multitude affamée. 
Lorsque les femmes et les enfants eurent repris 
assez de force , les missionnaires donnèrent le si- 
gnal du départ, et, marchant à petites journées, 
ils conduisirent toutes les personnes qui voulurent 
les suivre dans un lieu parfaitement sûr près de 
Litakou. Telle fut F origine de Motito, le premier 
de nos établissements dans l'Afrique méridionale. 

Les commencements en furent très laborieux. 
Nos amis, dans leurs travaux d'installation, ne 
pouvaient recevoir que peu de secours d'une po- 
pulation indigente et découragée. Ils durent même 
pendant quelque temps en être les pourvoyeurs. 
Chaque samedi , ils montaient à cheval pour aller 
abattre dans le désert des élans, des zèbres, des 
gnous et autres grosses pièces de gibier destinées 
à satisfaire la faim des indigènes pendant la se- 
maine. 

Au moment où ces événements se passaient, Fau- 
teur de cet ouvrage et deux autres missionnaires , 
MM. Arbousset et Gossellin, naviguaient vers le 
Cap, comptant trouver leurs devanciers en pleine 
activité dans le pays des Baharoutsis. 

De grandes émotions nous attendaient à notre 
débarquement. En toutes circonstances, l'approche 
des dernières Kmit^ Je la mystérieuse terre de 
Chani ébranle singulièrement l'âme. Il y a là des 
contrastes de la nature la pins extraordinaire. On 
se demande s'il faut prendre pour une réalité ces 



— 8 — 

fanaux, ces flèches de cathédrales, ces belles routes 
que l'on entrevoit au pied d'une montagne, dont 
l'aspect sombre et sauvage glaçait d'effroi les Bar- 
thélemi Diaz, les Vasco de Gama, et qui semblait 
s'être dressée du fond de l'Océan pour opposer à 
notre race une barrière infranchissable. Mais la ci- 
vilisation a prévalu. Aux clameurs des pingouins 
et des pétrels ont succédé les chants des marins de 
tout pays. Ici, se balance une flottille de bricks 
légers, de trois-mâts majestueux ; là, de gracieuses 
chaloupes se croisent sans interruption, et, lorsque 
la lame les soulève, présentent tour à tour au re- 
gard le chapeau pyramidal du Malais, l'épaulette 
d'or de l'officier de marine , et le mouchoir aux 
vives couleurs dont le rameur nègre aime à parer 
sa tête. À terre, même transformation; des rues 
tirées au cordeau, de beaux magasins, un Observa- 
toire, un Jardin botanique, des hôtels, une Bourse, 
sur les repaires des chacals et des hyènes ! Mais 
l'impression que produisit sur nous ce spectacle ex- 
traordinaire, fut peu de chose auprès de la douleur 
que nous éprouvâmes, en apprenant les désastres 
de nos devanciers. Novices encore dans les luttes 
de la vie , il. nous sembla que notre carrière était 
brisée ; nous nous demandâmes avec stupeur de 
quel côté nous allions nous diriger, alors que la 
seule route, vers les parties centrales du continent, 
qui fût encore connue, "ï^iî- d e se fermer devant 
nous. Nous ne nous doutions pas que la Providence 
nous avait destinés à en ouvrir une nouvelle. 
Jusqu'à cette çpoque, aucun des voyageurs que 



— 9 — 

des vues d'évangélisation ou de commerce avaient 
conduits au delà du fleuve Orange, ne s'était écarté 
de la route frayée par le Bév. J, Campbell au- 
quel on doit la découverte de Litakou. L'infati- 
gable Schmelen avait exploré le pays des petits et 
des grands Namaquois, et MM. Anderson et Moffat 
étaient parvenus à établir des communications en- 
tre ces régions désolées et le pays des Béchuanas. 
L'est demeurait encore inconnu. Cependant des 
cours d'eau considérables semblaient démontrer 
que dans cette direction devait se trouver un pays 
élevé , bien arrosé , par conséquent fertile et très 
probablement habité. 

Cette observation n'avait pas échappé aux Kora- 
nas et aux Griquois, hordes hottentotes que la soif 
du pillage poussait saûs cesse à la recherche de 
nouvelles victimes. Bemontant le cours du Calédon, 
ils avaient découvert des populations considéra- 
bles au milieu desquelles ils purent se livrer avec 
impunité à leurs habitudes de dévastation, grâce à 
la terreur que leurs mousquets inspiraient à des 
gens auxquels ces terribles armes étaient demeu- 
rées jusqu'alors inconnues. Ces entreprises étaient 
conduites avec le plus profond secret. Mais rien 
ne saurait empêcher Dieu d'accomplir ses desseins. 
Dans leur désespoir, quelques Èassoutos* (tel est le 
nom du peuple que les Koranas décimaient) sui- 

1 Pour que le lecteur sache à quoi- s'en tenir sur l'orthographe de 
ce mot, nous ferons observer que lorsqu'il s'agit d'un seul individu, 
on dit : Mossouto; de plusieurs : Bassoutos; du pays : Lessouto; de 
» la langue : Sessouto. 



— io — ; 

virent à travers de vastes solitudes les traces de 
leurs persécuteurs, résolus d'aller mourir auprès 
des troupeaux qu'on leur avait enlevés. A leur 
grande surprise , ils trouvèrent au sein des tribus 
auxquelles appartenaient leurs ennemis, des hom- 
mes qui s'émurent au récit de leurs malheurs , 
et les traitèrent avec générosité! Quelque temps 
après, un de leurs bienfaiteurs étant allé chasser 
près des frontières de leur pays, le chef des Bas- 
soutos en fut informé, et il lui envoya une députa- 
tion pour le prier de visiter la contrée où se com- 
mettaient de si grands crimes. Cet homme avait eu 
l'avantage de suivre les enseignements de divers 
missionnaires anglais. Il n'hésita pas à déclarer au 
souverain désespéré que la religion chrétienne 
pouvait seule rendre la paix et la prospérité à son 
peuple. On le crut sans le comprendre. Dieu lui- 
même présidait sans doute à cet entretien. Il in- 
clina le cœur des indigènes à recevoir avec empres- 
sement l'avis qui leur était donné par la bouche 
d'un étranger. Celui-ci, avant de reprendre le che- 
min de son pays, dut promettre qu'il ferait tous 
ses efforts pour leur envoyer des missionnaires. 
Un peu plus tard, craignant qu'il n'eût oublié son 
engagement ou que les moyens de le remplir lui 
fissent défaut , le chef lui envoya quelques bœufs 
avec la requête naïve de lui procurer en échange 
un homme de prière. 

La nouvelle de cet incident parvint à la ville du 
Cap au moment où nous débarquions. Elle y fut 
apportée par un philanthrope distingué, un mis- % 



— 41 — 

sionnaire éminent, auquel les Hottentots doivent 
leur affranchissement , et que Ton peut appeler 
sans hésitation le Las Casas des Aborigènes de 
l'Afrique australe. Le docteur Philip revenait de 
l'intérieur, où il était allé porter ses conseils pasto- 
raux et ses encouragements aux néophytes de la 
Société des Missions de Londres. Nous lui avions 
été recommandés, et dès l'abord il nous voua une 
affection toute paternelle. Voyant notre perplexité, 
il nous raconta l'épisode extraordinaire dont le bruit 
lui était venu d'un pays jusqu'alors inexploré. Nous 
résolûmes d'aller chercher sur les bords du fleuve 
Orange le Hottentot que la Providence semblait 
nous avoir donné pour précurseur. Nous le trou- 
vâmes sans peine. Il nous raconta avec détail son 
entrevue avec Moshesh, ou le Chef de la Montagne , 
comme on l'appelait alors, et s'offrit à nous con- 
duire auprès de lui. La voie nous était clairement 
tracée, il n'y avait qu'à marcher. 

Six mois après notre départ de Paris, nous pé- 
nétrions dans le pays des Bassoutos, à 200 lieues 
du Cap, et nos regards s'arrêtaient avec étonne- 
ment sur la chaîne majestueuse des Maloutis, qui 
sépare la Béchuanasie de la terre de Natal. Des 
flancs de ces montagnes s'échappent, comme d'une 
source commune , les plus belles rivières de l'Afri- 
que australe : l'Orange, le Calédon, le Fal, le Lé- 
koa, coulant vers l'ouest; le Mosinyati, le Tongela, 
TOmzimvoubou, qui vont se jeter dans la mer des 
Indes. 

Jusqu'à la distance de 40 à 50 kilomètres de la 



— 12 — 

chaîne , notre chariot n'avait point rencontré d'ob- 
stacle sérieux. Attelé de douze bœufs, conduits par 
un patient indigène , il avançait chaque jour de 
quelques lieues à travers d'interminables plaines , 
pendant que nous nous amusions à poursuivre des 
multitudes de gazelles, d'élans, d'ânes rayés. Mais 
lorsque nous ne fûmes plus qu'à deux journées du 
terme de notre voyage, tout changea de face. Des 
montagnes isolées, hautes de 5 à 600 mètres, et 
ayant plusieurs lieues de pourtour, se présentèrent 
de toutes parts comme autant de travaux avancés, 
destinés à défendre l'approche du rempart dentelé, 
que depuis longtemps nous voyions se dessiner sur 
l'horizon. Ces montagnes ont presque toutes la 
forme de table. Le plateau qu'elles offrent à leur 
sommet est entouré d'un couronnement régulier 
de rochers de grès dont les couches horizontales 
sont superposées les unes aux autres avec la plus 
grande régularité. Quelques brèches faites par l'é- 
coulement des eaux permettent de voir les saillies 
des masses de basalte dont se compose l'intérieur 
de ces constructions gigantesques. La base en est 
entourée d'énormes blocs de grès dont les uns gi- 
sent isolés , offrant un précieux point d'appui à la 
vigne sauvage et à diverses plantes grimpantes J 
tandis que d'autres sont empilés de la manière la 
plus bizarre. Ici, c'est un obélisque qui, sans le 
secours de la dynamique , s'est fièrement dressé 
sur une base quadrangulaire. Là , c'est un bloc 
qu'on dirait arrondi au compas, et qui s'est parfai- 
tement équilibré sur un pivot rugueux , de façon à 



— 13 - 

présenter l'aspect d'un champignon monstrueux. 
Ailleurs, ce sont des roches prismatiques qui ont 
réuni leurs lobes pour former un vase que le 
temps a rempli de terre végétale , et sur lequel se 
balancent les rameaux toujours verts d'oliviers sé- 
culaires. Ces rochers appartenaient primitivement 
à la corniche supérieure. On voit encore la trace 
des écoulements les plus* récents. Entourez ces 
débris d'arbustes noueux, de liserons, de fram- 
boisiers ; au milieu de l'herbe touffue qui recou- 
vre les flancs des montagnes, semez çà et là des 
aloès , des bouquets d'immortelles jaunes ; placez 
sur ce tapis diapré des gazelles grises et jaunes, 
de timides gerboises ; faites courir le long des 
précipices des babouins de tout âge et de toute 
taille , et vous aurez une idée du tableau qui 
s'offrit à nous en entrant dans le pays des Bassou- 
tos. Les vallées présentent en certains endroits 
l'aspect de vastes cirques, mais le plus souvent 
elles ressemblent à de longues avenues, se ter- 
minant en étroites ruelles. Le sol est d'une grande 
fertilité. Les excavations produites par la descente 
des torrents permettent de voir quelle profondeur 
atteint la terre végétale. Un fond argileux se 
trouve presque partout recouvert de deux ou trois 
pieds d'un humus noirâtre de la nature la plus 
riche. L'herbe y acquiert une telle hauteur que 
l'on est obligé de s'en débarrasser tous les hivers 
au moyen du feu. Peut-être faut-il attribuer à ces 
conflagrations annuelles le défaut d'arbres que l'on 
observe. Il ne s'en trouve guère que le long des 



— 14 — 

cours d'eau et dans les gorges élevées. Les ruis- 
seaux, que l'on rencontre presque à chaque pas r 
coulent généralement sur des lits de basalte, et 
roulent une grande quantité de quartz opaques ou 
cristallisés, d'agates et de cornalines. Le calcaire 
est extrêmement rare. En fait de minéraux malléa- 
bles, nous n'observâmes que le fer : il se trouve 
partout en grande quantité. Ayant eu le malheur 
de casser notre baromètre , il nous fut impossible 
de déterminer d'une manière précise l'élévation 
de la chaîne des Maloutis, mais elle est tout au 
moins de 9,000 pieds au-dessus du niveau de la 
mer. 

Ce qui nous frappa le plus, en arrivant, fut l'as- 
pect solitaire et désolé de ce pays. Vainement cher- 
chions-nous les hameaux, les groupes d'agricul- 
teurs dont Fidée s'associait dans notre esprit à 
celle d'un sol fertile et varié. Des ossements hu- 
mains, blanchissant au soleil et à la pluie, s'offraient 
à nous de toutes parts, et nous eûmes plus d'une 
fois à nous détourner pour que les roues de notre 
chariot ne passassent pas sur ces tristes débris. 
Lorsque nous demandions à nos guides où demeu- 
raient les possesseurs de cette contrée, on nous 
indiquait du doigt quelques misérables huttes au 
sommet des montagnes les plus escarpées. Si par- 
fois il nous arrivait de rencontrer fortuitement un 
chasseur, l'infortuné n'apercevait pas plus tôt notre 
caravane qu'il se jetait à terre pour se cacher dans 
l'herbe. 

Cependant, à mesure que nous approchions delà 



— 15 — 

résidence du chef, l'aspect des choses changeait 
d'une manière encourageante. Nous commençâmes 
à rencontrer s des troupeaux assez considérables 
paissant sous la conduite de bergers bien armés. 
Nous observâmes des champs dont la culture pa- 
raissait soignée. Un messager dont nous nous étions 
fait précéder avait répandu la nouvelle de notre 
prochaine arrivée. Les habitants des hameaux éche- 
lonnés sur notre passage se hasardaient à venir con- 
templer ces blancs extraordinaires, qui, disait-on, 
devaient réparer tous les désastres passés. Le soir, 
au bivouac, on nous apportait de belles citrouilles, 
du lait, des bottes de roseaux sucrés. Nous distri- 
buions quelques poignées de sel qui faisaient tou- 
jours le plus grand plaisir. Notre interprète, garçon 
fort bavard, pourvu qu'il ne s'agît point de choses 
sérieuses, démontrait par de longues explications 
que nous étions faits de chair et d'os comme le 
reste des mortels. Quelquefois de vives altercations 
s'élevaient, ses éclaircissements n'ayant pu dissi- 
per les doutes. Alors il s'emparait des plus incré- 
dules, les traînait tremblants et ébahis jusqu'à nous 
et recommençait sa démonstration sur nos person- 
nes. Tantôt c'étaient nos souliers qui avaient bou- 
leversé les notions de ces braves gens. Il s'agissait 
de prouver que sous cette peau si lisse et si noire, 
se trouvaient de véritables orteils. D'autres fois nos 
cheveux longs et déliés rappelaient à nos hôtes le 
singe beaucoup plus que l'homme. Il fallait donc, 
pour l'honneur de notre race , que nous leur per- 
missions d'apprécier par une minutieuse inspection 



— 16 — 

et par le toucher, combien nos mèches soyeuses 
l'emportaient sur la toison dont leurs propres têtes 
étaient couvertes. 

Nous trouvâmes que ce n'était pas sans raison 
que Ton avait donné au souverain clés Bassoutos 
le nom de Chef de la montagne. Sa ville principale 
était et est encore située' sur le plateau de Thaba- 
Bossiou , mont en forme de pentagone, parfaite- 
ment fortifié par la nature. On nous accueillit avec 
les plus grandes démonstrations de joie. Les pre- 
miers jours furent consacrés à expliquer à nos 
nouvelles connaissances l'objet que nous avions 
en vue. Ce n'était pas chose facile. Comment faire 
sentir à des païens tout préoccupés de leur conser- 
vation matérielle le bien que l'on peut attendre, à 
ce point de vue, de la diffusion des doctrines chré- 
tiennes? D'ailleurs notre trucheman ne savait du 
hollandais, dont nous faisions usage, que les mots 
les plus usités dans le cours ordinaire de la vie. 
Nous avons su depuis qu'il n'y avait point de fin 
aux absurdités qu'il débitait en notre nom. Mais 
quand Dieu veut qu'une chose se fasse, elle se fait 
en dépit de tout obstacle. 11 inspira aux Bassoutos 
et à leur chef une parfaite confiance en nos bonnes 
intentions. Cette peuplade était en proie au mal- 
heur depuis de longues années. Une lueur d'espé- 
rance brillait à ses yeux, elle l'accueillait avec em- 
pressement. 

Mes lecteurs seront peut-être bien aises qu'avant 
d'aller plus loin , nous fassions une courte halte à 
Thaba-Bossiou pour apprendre à connaître l'homme 




Moshesh en 1833 (portrait) (p. M). 



— 17 — 

qui nous y avait appelés, et nous informer des prin- 
cipaux événements qui avaient précédé notre ar- 
rivée. 

Moshesh a une physionomie agréable et intelli- 
gente ; son port est noble et assuré ; on lit sur ses 
traits l'habitude de la réflexion et du commande- 
ment, ce qui n'empêche pas qu'il n'ait beaucoup de 
bienveillance dans le sourire. A l'époque de sa 
naissance, le pays des Bassoutos était extraordi- 
nairement peuplé. La tribu présentait , mais en 
petit, l'aspect de notre patrie aux temps féodaux. 
On reconnaissait en principe la suprématie de h\ 
maison de Monahîng dont Moshesh est un des re- 
présentants; mais chaque chef de ville travaillait 
à s'assurer le plus d'indépendance possible. Des 
querelles surgissaient de temps à autre entre ces 
diverses communautés, mais il y avait générale- 
ment .fort peu de sang versé, et le tout se rédui- 
sait d'ordinaire à l'enlèvement de quelques trou- 
peaux. 

Cet état de choses dura jusque vers 1 820. Moshesh 
résidait alors dans son lieu natal, à deux journées 
de marche de Thaba-Bossiou, vers le nord. Les 
chants nationaux célèbreilt encore les verts pâtu- 
rages de B ou tabou té et les coteaux escarpés où le 
fils de Mokacliané s'exerçait avec ses compagnons 
à percer l'élan et le sanglier. Au moment où l'on 
s'y attendait le moins, une invasion désastreuse 
mit fin à ces passe -temps favoris. Elle provenait 
de Natal, d'où nous avons déjà vu surgir le terri- 
ble Moussélékatsi. Un joug de fer pesait alors sur 

2 



— 18 - 

les populations de cette contrée. Chaka, chef ha- 
bile autant que cruel, les avait asservies et les 
maintenait dans l'obéissance, en faisant immoler 
saris miséricorde quiconque n'avait pas abdiqué 
toute volonté propre. L'un des vassaux les plus 
influents du despote, Matéoané, las de ce régime, 
quitte clandestinement le pays, emmenant avec lui 
quelques milliers de guerriers dévoués à sa per- 
sonne. 11 rencontre sur sa route Pakalita, chef des 
Fingous, et, après plusieurs combats, le force à fuir 
devant lui. Pakalita, vivement poursuivi, traverse 
la chaîne des Maloutis et fond sur les Mantatis, 
qu'il trouve près des sources du Namagari. Ceux-ci, 
favorisés par la connaissance qu'ils ont des locali- 
tés, s'enfoncent dans les gorges des montagnes, 
s'avancent rapidement vers le sud, et portent la 
désolation au sein des paisibles vallées du Lessouto 
(c'est le nom que les Bassoutos donnent a leur 
pays). Dès lors, cette contrée devient le théâtre de 
massacres continuels. Matéoané, se croyant suffi- 
samment éloigné de Chaka, s'établit sur les rives 
du Calédon. Pakalita fixe également sa demeure 
dans ces quartiers. Les deux peuplades ne cessent 
de se harceler et de faire sentir les terribles effets 
de leur voisinage aux Mantatis et aux Bassoutos, 
qui sont toujours aux prises. Cet état de choses 
dure des années entières. Les champs restent in- 
cultes, et la famine vient ajouter ses horreurs à 
celles de la guerre. Des populations entières suc- 
combent a ce double fléau. Les liens du sang et de 
l'amitié se relâchent et Unissent par être entière- 



— 19 — 

ment méconnus. Chacun se livre au meurtre et au 
pillage. Enfin, il, se forme dans les montagnes des 
associations de cannibales, qui ,. n'appartenant à 
aucun parti, vont chercher partout des victimes. 
Nous avons fréquemment visité les antres où ces 
misérables s'étaient établis. On y marche sur une 
couche épaisse de crânes à demi rôtis, d'omoplates, 
d'os concassés. On observe encore d'immenses ta- 
ches rouges dans les parties les plus retirées de ces 
repaires. C'est là qu'on déposait les chairs; le sang 
a pénétré si avant dans le roc que la trace ne s'en 
effacera jamais. 

Le torrent emporta presque tous les hommes in- 
fluents du pays. Moshesh y résista. Doué d'un es- 
prit d'observation remarquable, de beaucoup d'ha- 
bileté, d'une grande force de caractère , il sut 
résister et céder à propos, se ménager des alliés 
même parmi les envahisseurs de son territoire, 
mettre ses ennemis aux prises les uns avec les 
autres, et par divers actes de bienveillance, s'assu- 
rer le respect de ceux même qui avaient juré sa 
ruine. — Il dut une fois la vie à cette profonde 
connaissance du cœur humain qui le distingue de 
ses pareils. Après une défaite, il se vit entièrement 
cerné par l'ennemi , avec quatre ou cinq de ses 
guerriers. Quelques toises seulement le séparaient 
d'une haie de javelines. Les Zoulous, sûrs de leur 
proie, frappaient déjà sur leurs boucliers et déchi- 
raient l'air de leurs sifflements, comme ils ont cou- 
tume de faire au moment du triomphe. Moshesh 
s'assit et ordonna à ses gens d'imiter son exemple. 



— 20 — 

Après un moment de silence, il se lève : « Allons, 
dit-il, suivez-moi; on ne tue pas ainsi les rois! > 
Puis il marche, .la tête haute, vers les guerriers 
ennemis : « Ecartez -vous, leur crie -t- il; faites 
place ! » Les Zoubus cèdent sans réflexion à l'as- 
cendant qu'ils subissent, s'ouvrent, et le laissent 
passer. — Au plus fort de la lutte, il se réfugia au 
sommet de Thaba-Bossiou, dont les rochers escar- 
pés le mirent à l'abri de toute surprise. Peu à peu 
ses ennemis s'aifaiblirent. Pakalita mourut, Ma- 
téoané porta ses armes dans la Cafrerie et y essuya 
une défaite dont il ne put plus se relever. 11 ne 
resta que les Mantatis , avec lesquels on tâcha 
de s'arranger. Deux expéditions bien concertées 
avaient rapporté à Moshcsh des troupeaux assez 
considérables, de sorte qu'à la fin de la tourmente 
ses ressources lui permirent de rallier autour de 
lui des malheureux qui avaient tout perdu. Des 
milliers de Bassoutos s'étaient réfugiés dans la co- 
lonie du Cap; il ne fallait qu'un peu de paix pour 
les ramener. Moshesh s'appliqua donc à rétablir le 
calme. Un de ses premiers soins fut de travailler à 
faire cesser le cannibalisme. Ceux de ses sujets qui 
n'y avaient pas participé voulaient que l'on sévif 
contre les coupables. Moshesh comprit que c'était 
faire succéder une guerre civile à une guerre 
d'invasion , et s'exposer à dépeupler davantage 
un pays qui n'avait presque plus d'habitants. Il 
comprit aussi que ces horribles pratiques n'étant 
point le résultat des mœurs et des traditions na- 
tionales, devaient répugner au fond à ceux qui s'y 



— 21 — 

livraient. Il répondit donc que les anthropophages 
étaient des sépulcres vivants, qu'on ne se mettait 
pas en campagne contre des sépulcres. Cette pa- 
role suffit pour sauver les misérables qu'il voulait 
amener à résipiscence. Ils virent dans la clémence 
de leur chef un moyen inespéré de réhabilitation 
dont ils résolurent de profiter. Dès lors le canni- 
balisme cessa graduellement. Il est dans la vie des 
peuples des moments où un mot introduit une ère 
nouvelle. 

Pour n'avoir point à revenir sur cet épisode 
de l'histoire des Bassoutos, et donner cependant 
au lecteur quelque idée des horreurs auxquelles 
Moshesh venait de mettre fin à si peu de frais, nous 
transcrirons ici ce que nous a raconté Mapiké, l'un 
des Bassoutos les plus véridiques que nous ayons 
connus : 

« Quelque temps avant votre arrivée, je fus dé- 
puté par Makara, le chef de mon village natal, pour 
racheter une de ses femmes tombée au pouvoir des 
cannibales. Il nous remit six bœufs. Nous partîmes 
à l'aube du jour, et nous arrivâmes a notre desti- 
nation comme les ombres des montagnes s'allon- 
geaient dans la plaine. Les cannibales, auxquels 
nous avions affaire, avaient construit leurs huttes 
dans une immense caverne entourée de fourrés 
épineux et de rochers éboulés. Nous entrâmes en 
conversation avec quelques femmes qui revenaient 
des champs portant sur la tète des paniers pleins 
de racines. Elles nous apprirent que la jeune 
personne que nous désirions ramener à sa famille 



— 22 — 

vivait encore, et rious assurèrent que nos bœufs 
seraient reçus en échange. Ces paroles nous don- 
nèrent un peu de courage. Nous gravîmes, sans 
trop d'hésitation , la montée rapide qui conduisait 
à la caverne des anthropophages. Mais à peine 
fûmes-nous arrivés que nos jambes commencèrent 
à trembler, et que nous sentîmes un froid glacial 
parcourir nos membres. Ce n'étaient partout que 
crânes, mâchoires, ossements brisés. Une femme 
découvrit un pot placé sur le foyer et nous vîmes 
s'élever une main gonflée par la cuisson. Les 
hommes, nous dit -on, étaient allés à la chasse. 
Nous ne tardâmes pas à comprendre ce que cela 
voulait dire. Bientôt ils arrivèrent armés de mas- 
sues et do javelines, amenant un captif avec eux et 
lui criant : « Ouah! ou ah ! » comme font les Bas- 
soutos lorsqu'ils conduisent un troupeau de bœufs. 
Ce captif était un jeune homme grand, bien fait, 
d'un beau visage. Il marchait d'un pas ferme. On 
le lit asseoir au centre de la caverne. Il nous en- 
tendit, mais sans paraître y faire attention, expli- 
quer l'objet de notre venue. Quelques instants 
après, on lui passa un lacet autour du cou, et on 
l'étrangla. Je cachai ma tête dans mon manteau; 
mais lorsque je supposai que ce pauvre jeune 
homme était mort, je me découvris pour ne pas 
offenser mes hôtes. Le dépècement se fit de tout 
point comme si c'eût été un bœuf. Nous eussions 
bien désiré repartir aussitôt, au risque de nous 
égarer pendant la nuit, mais on nous dit qu'il fal- 
lait attendre jusqu'au lendemain. Force fut donc 



— 23 — • 

de nous résigner. Nous puisâmes quelques poi- 
gnées de farine rissolée dans nos sacs de voyage, 
bûmes un peu d'eau, et puis nous nous blottîmes 
dans nos manteaux aussi près que possible les uns 
des autres. Longtemps avant que le coq chantât, 
nous fûmes réveillés par un bruit affreux. C'était 
une femme aux prises avec son mari. Plusieurs 
cannibales étaient accourus. La malheureuse les 
suppliait d'avoir pitié d'elle. J'entendis répéter 
plusieurs fois ces mots : « Elle est incorrigible, il 
faut la manger! » — « Mes seigneurs, mes pères, 
criait-elle, ne me tuez pas, je vous serai soumise ! » 
On se consulta pour savoir s'il fallait l'épargner. 
Je tremblais de tout mon corps. Enfin on la lâcha, 
et je ne pus m'empêcher de penser que l'abondance 
de vivres qu'avaient ces misérables ne contribuait 
pas peu à les adoucir dans ce moment. 

« Le lendemain , après de longs pourparlers , on 
nous remit notre parente. C'était, au dire des can- 
nibales, une grande faveur. Six bœufs gras ne va- 
laient pas la jeune personne. 

« Makara fut enchanté de revoir sa femme ; mais 
elle ne tarda pas à s'évader et à retourner d'elle- 
même dans l'antre où nous étions allés la chercher. 
Elle s'y était fait des amis, et avait pris goût à la 
chair humaine. » 

Tels sont les excès abominables dans lesquels des 
révolutions inattendues peuvent jeter des popula- 
tions naturellement douces, mais que ne retient pas 
la crainte de Dieu ! . 

1 Un voyageur français, M. Delegorgue, a nié que ls carmiba- 



24; 

Le cannibalisme tendait à sa fin; les habitants 
qui n'y avaient pas participé reprenaient l'ascen- 
dant ; Moshesh commençait à respirer, lorsque de 
nouveaux ennemis fondirent sur son pays. C'é- 
taient, d'une part, les terribles phalanges de 
Moussélékatsi , d'une autre , des Koranas bien 
montés, armés de mousquets. Les premiers ve- 
naient du nord, les seconds, de l'ouest. Us arri- 
vaient simultanément comme s'ils se fussent con- 
certés pour faire curée complète d'un peuple affaibli 
déjà par tant de malheurs. 

Un charmant ruisseau bordé de saules serpente 
à une très petite distance de Thaba-Bossiou. Les 
troupes de Moussélékatsi firent halte sur ses bords 
pour se remettre des fatigues d'une marche de plus 
de cent lieues. Ou les voyait, du haut de la mon- 
tagne, se baigner fréquemment, rajuster leurs or- 
nements militaires, aiguiser leurs javelines, et, 
vers le soir, exécuter des danses guerrières. De 
leur côté, les Bassoutos ne restaient pas oisifs. Ils 
barricadaient avec soin les brèches que le temps 
avait faites à leur gigantesque citadelle. L'assaut 
se donna simultanément sur deux points opposés 
et fut d'abord terrible. Bien ne semblait pouvoir 
arrêter l'élan de l'ennemi. Accoutumes à toujours 



lisme ait jamais existé dans l'Afrique australe, et n'a pas craint 
d'attribuer ce que nous en avons dit au désir de donner un intérêt 
dramatique à nos récits. 11 est fâcheux que notre compatriote n'ait 
pas visité le pays des Bassoutos; il eût pu se renseigner dans trente 
ou quarante villages dont la population tout entière se compose 
d'anciens cannibales qui ne font pas mystère de leur passé. 



— 25 — 

vaincre, les Zoulous avançaient en colonne serrée, 
sans paraître observer les masses de basalte qui 
roulaient avec fracas du haut de la montagne. Mais 
bientôt ce fut un éboulemcnt général, une avalan- 
che irrésistible de pierres et de rochers, accompa- 
gnée d'une grêle de javelots, qui ramena les assail- 
lants à leur point de départ avec plus de rapidité 
qu'ils n'en, étaient venus. On vit alors les chefs ral- 
lier les fuyards, leur arracher et fouler aux pieds 
avec rage les panaches dont leurs têtes étaient pa- 
rées et les reconduire vers le formidable rempart. 
Cette tentative désespérée ne réussit pas mieux 
que la première. L'échec fut décisif. Le lendemain, 
les Zoulous se remirent en marche pour retourner 
vers leur souverain. Au moment où ils s'ébran- 
laient, un Mossouto, chassant quelques botes gras- 
ses, s'arrête devant la première colonne et lui fait 
entendre ce message : « Moshcsh vous salue. Suppo- 
sant que la faim vous a amenés dans son pays, il 
vous envoie ce bétail pour que vous le mangiez en 
chemin. » 

Quelques années plus tard, étant à la ville du 
Cap, j'y vis des députés de Moussôlékatsi. Je leur 
demandai s'ils connaissaient le chef des Eassoutos : 
« Si nous le connaissons!... » répondirent-ils avec 
vivacité. « Cet homme, après avoir fait rouler des 
rochers sur nos tCtes, nous a donné des bœufs à 
manger. Nous ne l'attaquerons jamais plus! » Ils 
ont tenu parole. 

La lutte avec les Koranas fut plus longue, et 
n'était pas encore entièrement terminée lorsque 



— 26 — 

là Providence nous conduisit au milieu des Bas- 
soutos. 

Les détails qui précèdent expliqueront aux lec- 
teurs Fétat de désolation dans lequel se trouvait le 
pays, et lui donneront une idée de r homme qui 
nous y avait appelés. 



II 



Thaba-Bossiou et ses environs immédiats ne 
nous parurent point propres à rétablissement que 
nous nous proposions de fonder. Le ruisseau qui 
coule au bas de la montagne était trop encaissé 
pour qu'on pût le détourner de son cours ; or, il 
nous fallait, pour nos constructions et nos cultures, 
des eaux abondantes qu'il fût facile de conduire 
sur tous les points où elles seraient nécessaires. Le 
chef comprit cela, et se mit en campagne avec nous 
pour chercher une localité plus favorisée. Nous 
fixâmes notre choix sur l'une des plus belles val- 
lées du pays. Bien qu'elle ne fût qu'à huit lieues 
de Thaba-Bossiou, elle se trouvait entièrement dé- 
serte. On l'appelait Makoarané. Nous substituâmes 
à ce nom celui de Morija , qui exprimait notre re- 
connaissance envers Dieu pour le passé, et notre 
confiance en lui pour l'avenir. Moshesh mit quel- 
ques jeunes gens sous nos ordres, et nous fit espé- 
rer qu'il viendrait bientôt lui même se fixer auprès 
de nous avec une nombreuse population. 



— 28 — 

Nous avions fait dételer près d'un ruisseau, dans 
un fourré d'arbustes. Quelques coups de serpe et 
de bêche suffirent pour déblayer et aplanir l'espace 
où nous voulions établir le foyer et les blocs de grès 
qui désormais devaient nous servir de sièges. On y 
déposa la grosse marmite, la poêle, le gril, la bouil- 
loire, et nous fûmes enfin délivrés du bruit que 
cette batterie de cuisine faisait depuis deux mois 
à chaque cahot de la voiture. Létsaba, le plus labo- 
rieux de nos acolvthes, revenait déjà de la monta- 
gne voisine, chargé d'un énorme fagot de branches 
d'olivier. Bientôt la flamme pétilla, et les causeries 
du bivac commencèrent. Rien n'est gai comme un 
groupe de voyageurs africains accroupis à la bohé- 
mienne autour d'un beau brasier. Sous la voûte 
du ciel, la vue du feu supplée à tons les éléments 
possibles de bien-être. Bientôt de grêles bêlements 
se firent entendre et nous avertirent qu'on pouvait 
s'occuper du souper. Quelques malheureux mou- 
tons venaient ainsi chaque soir, après une longue 
marche, s'offrir en victimes à nos cruels appétits. 
Détournons nos pensées de cette œuvre de ténèbres 
qui s'accomplit dans un coin reculé de la scène. 
Cher lecteur, vous ne savez pas ce que vous devez 
de reconnaissance au boucher de votre quartier!... 
Au bout d'une demi-heure, au plus, de juteuses 
grillades sifflaient sur les charbons, et les retarda- 
taires de notre escorte, avertis par le fumet, arri- 
vaient sans se faire appeler. Quelque serré que fût 
déjà le cercle, en un clin d'œil ils s'y trouvaient 
placés. Ils se faisaient de l'épaule et du coude un 



— 29 — 

coin dont la pression triomphait de toute résis- 
tance. Comme de juste, nous soupâmes les pre- 
miers. On nous présenta, au bout de deux bû- 
chettes , les morceaux les moins saupoudrés de 
cendre. Dans ce moment intéressant il se fit un 
grand silence. Nous en profitâmes pour prononcer 
le nom adorable de Celui qui pourvoyait partout à 
nos besoins. Les Bassoutos nous regardaient d'un 
air ébahi, et répétèrent machinalement amen après 
nous. 

Lorsque tout le monde fut repu, nous nous 
mîmes en devoir d'ajouter quelques mots nou- 
veaux à notre petit vocabulaire. Le crayon à la 
main, la tête penchje vers le foyer, nous indi- 
quions du doigt l'objet* dont le nom nous était 
encore inconnu, en répétant plusieurs fois, avec 
l'accent le plus classique : « King? (qu'est-ce?) » 
précieux monosyllabe qui mériterait de figurer en 
lettres d'or dans le dictionnaire de la langue des 
Bassoutos! Nos gens, après avoir beaucoup ri de 
notre ignorance, se fatiguèrent bientôt de cet exer- 
cice, et trouvèrent plus agréable de chanter. 

Tout pleins encore des souvenirs que leur avait 
laissés l'invasion des Zoulous, ils ne se lassaient 
point de répéter l'hymne de ces guerriers, à leur 
chef sanguinaire : « Àko si nike ilizue, etc. ! (ô roi ! 
donne -nous des nations à dévorer!) » La musique 
était en rapport avec la férocité des paroles. Il se- 
rait impossible d'imaginer quelque chose de plus 
sauvage, et cependant nous écoutions volontiers 
des sons dont la terrible discordance eût pu passer 



— 30 — 

pour un résultat de Fart. Peut-être aussi trouvions- 
nous un certain charme à des sensations qui nous 
donnaient la mesure des maux que nous étions ap- 
pelés à réparer. L'avenir nous était inconnu , mais 
nous étions venus dans ces ténébreuses régions en 
vertu d'un ordre formel de Jésus-Christ. Toutes 
nos observations nous prouvaient la nécessité de 
cet ordre. Les scènes qui nous affligeaient le plus 
rehaussaient a nos jeux le prix de l'Evangile et 
l'importance de notre charge. Le nom de Dieu 
nous paraissait plus doux et plus sacré depuis que 
nous le prononcions dans des lieux où il n'avait ja- 
mais retenti. 

Le lendemain, il fallut songer à la construction 
d'un abri. La caisse d'outils que nous avions ap- 
portée d'Europe fut déclouée, et mes deux compa- 
gnons d'œuvre et moi prîmes chacun une scie et 
une hache. On apercevait d'assez beaux arbres à 
peu de distance de l'endroit où nous avions campé. 
Dés cris de toute espèce qui se faisaient entendre 
dans la forêt nous avertissaient d'user de prudence. 
JNous n'eûmes garde d'oublier nos fusils. La crainte 
des ronces et des épines nous fit également songer 
à de solides pantalons de basane dont les colons 
nous avaient recommandé l'usage. Pour d'anciens 
habitués du jardin du Luxembourg, cet accoutre- 
ment a la Robiuson Crusoé n'était pas sans intérêt. 
Nous nous mîmes donc à l'œuvre pleins de gaieté 
et de courage. Malheureusement, mes longs voya- 
ges ne m'a\ aient encore endurci qu'à la marche. 
Après quelques coups de hache portés avec vi- 



— 31 — 

gueur, je fus pris de vertiges, un nuage me passa 
devant les yeux; je faillis tomber à la renverse. 
Un peu de repos suffit pour me remettre. Mais ce 
premier échec m'impressionna fortement. J'entre- 
vis qu'il y aurait beaucoup à défalquer des char- 
mes de la vie champêtre , et que le Fortunatos 
nimiùm, tant admiré sur les bancs du collège, cou- 
rait grand risque de n'être bientôt pour moi qu'une 
insigne duperie. Bien nous advint que l'un de nous 
eût appris au village ce que valent une bonne paire 
de bras. Notre excellent ami, M. Gosselin, nous 
avait été associé en qualité de missionnaire-artisan. 
Il maniait avec une égale dextérité le marteau du 
tailleur de pierre et la pioche de l'agriculteur. Par 
quelques paroles bienveillantes, il releva mon cou- 
rage et empêcha celui de M. Arbousset de faiblir. Il 
nous apprit à ménager nos forces, à mieux diriger 
nos coups. Le soir, aidés de nos gens, nous trans- 
portâmes au bivac presque assez de piquets et de 
lattes pour le modeste édifice dont nous projetions 
l'érection. 

Il s'agissait simplement d'une cabane un peu 
plus spacieuse que les huttes des indigènes. En 
quelques jours elle se trouva terminée. Des ro- 
seaux placés sur quatre supports fichés en terre 
reçurent nos matelas. Une vieille table pliante et 
quelques caisses complétèrent l'ameublement. Les 
fusils, les instruments aratoires furent suspendus, 
en manière de trophées, à certaines saillies na- 
turelles qu'offraient un peu partout nos colonnes 
primitives. 11 y avait silongtemps que nous n'avions 



— 32 — 

vu quelque chose qui ressemblât à une habitation 
humaine que cette pauvre barraque nous jeta dans 
des extases d'admiration. Nous résolûmes de nous 
donner sans retard le luxe d'une chandelle. Le 
croirait on? De tous les produits de notre industrie, 
c'est celui qui surprit le plus les indigènes. Ils ne 
pouvaient se lasser de venir le soir contempler 
cette charmante petite langue de feu, qui suffisait 
pour éclairer tout un appartement. Quel progrès 
sur la botte de paille que ces braves gens brûlaient, 
au risque d'être suffoqués, chaque fois qu'il s'agis- 
sait de chercher un objet dans les recoins ténébreux 
de la hutte. 

Ne pouvant pas prévoir quels seraient les résul- 
tats de notre visite à Moshesh , nous avions laissé 
sur les confins de la colonie, dans un, village de 
métis hottentots, appelé Philippolis, un chariot con- 
tenant la plus grande partie de notre bagage. 

Je partis pour l'aller chercher dès que les pre- 
miers travaux d'installation me le permirent. Ce 
fut avec une vive émotion que je dis adieu à mes 
collègues. Je les laissais dans un pays exposé à de 
fréquentes invasions , n'ayant auprès d'eux que 
cinq à six indigènes dont ils ne comprenaient pas 
le langage. La voiture dans laquelle nous étions 
venus, et les domestiques qui nous avaient accom- 
pagnés, repartaient avec moi. C'est dans de sem- 
blables moments « que le nom du Dieu de Jacob 
est une haute retraite. » 

La première journée de notre marche me con- 
duisit près d'une montagne isolée où résidaient de 



— 33 — 

pauvres Bassoutos vivant presque exclusivement 
de chasse. L'homme le plus influent de cette loca- 
lité se nommait Machousa. Il me reçut avec bien- 
veillance. « Je sais, me dit-ii, que vous êtes venus 
pour nous faire du bien. Dès que Moshcsh aura fixé 
sa demeure près de vous, je descendrai de cette 
montagne. Pour le moment je ne le puis pas. Les 
Koranas sont si terribles que je n'ose plus bouger; 
ils nous ont réduits à la dernière extrémité. jNous 
ne savons que faire pour échapper à leurs fusils. 
Nous ne pouvons pas monter au ciel, nous ne pou- 
vons pas non plus nous enfoncer dans la terre. » 

En prononçant ces mots, le pauvre Machousa ré- 
pandit des larmes. Je m' efforçai de le rassurer, et 
lui fis entrevoir de meilleurs jours. Jl fut tellement 
sensible à cette marque d'intérêt, qu'il me donna 
deux corbeilles de blé indigène. 

Les bêtes féroces m'inquiétèrent beaucoup du- 
rant ce voyage. Je trouvai les bords du Calédon 
infestés de lions. Ils m'enlevèrent l'un de mes 
meilleurs bœufs de trait. Pendant que nous avan- 
cions lentement, je ne pouvais me lasser d'admirer 
les gambades et les évolutions des antilopes qui 
couvraient le pays. Celle que les colons hollandais 
appellent Springbok a reçu de la science un nom 
que justifie parfaitement la grâce de ses mouve- 
ments. C'est b|en, en effet, Y antilope euchorc, une 
véritable danseuse. Lorsque ce bel animal se livre 
aux bonds qui lui sont particuliers, son dos forme 
une courbe parfaite. Les poils fauves qui recou- 
vrent la croupe s'ouvrent, par un mouvement ré- 

3 



— 34 - 



Antilope euchore. 

tractile, et laissent paraître une nappe de duvet de 
la pins éblouissante blancheur; la tête s'incline lé- 
gèrement avec un air de défi et de coquetterie dé- 
daigneuse; les jambes s'allongent, se réunissent, 
forment une espèce de pivot élastique qui touche 
de temps en temps la terre, et fait remonter le bal- 
lon vivant jusqu'à une hauteur de trois mètres. Les 
bonds se succèdent sans interruption, comme dés 
ricochets sur l'eau, et avec une telle rapidité, qu'il 
est impossible à l'œil le plus exercé de suivre le 
mouvement que l'animal imprime à ses pieds pour 
se relancer dans l'air. LesBassoutos appellent cette 
antilope tsèpc, nom qui rappelle celui de tsebi, que 
les Hébreux donnaient à la gazelle dorcas. Elle est 
extrêmement timide , et Ton assure que le ton- 
nerre produit sur elle l'effet dont parle David au 
Ps. XXIX, 9. 



■ — 35 - 

V antilope cleotragus est moins sémillante, mais 
elle a de beaux yeux noirs d'une grande douceur. 
Sou poil est laineux et frisé , d'une couleur cen- 
drée ; ses cornes sont recourbées en avant en forme 
de crochet. 

Le blcsbock ou antilope à face blanche est de la 
grosseur d'un bel âne, a le pelage ras et chatoyant, 
et porte des cornes recourbées en arrière comme 
deux faucilles. 

De tous les animaux du sud de l'Afrique, le gnou 




est celui dont les formes sont le plus extraordi- 
naires. Il a le regard, la couleur et les naseaux du 
buffle, les pieds de l'antilope, la crinière et la 
taille de l'âne, l'encolure et le port du cheval; ses 
cornes descendent perpendiculairement jusqu'au 
niveau des yeux, puis forment un angle droit, et 
se portent en avant de la façon la plus formidable. 



— 36 -r- ' 

Ses mœurs ne sont pas moins étranges : il a dans 
ses mouvements un air de menace ; il agite vio- 
lemment sa queue à la manière du lion. Dès qu'il 
est surpris ou effrayé, il pirouette, tourne sur lui- 
même, s'arrête, fait quelques pas vers l'objet qui 
l'inquiète, fuit en ruant, et s'arrête encore. On voit 
souvent des troupes de gnous se former en rond et 
s'amuser à courir les uns après les autres sans sor- 
tir du cercle; ils semblent se plaire dans les tour- 
billons de poussière que leurs manœuvres élèvent 
autour d'eux. 

Toutes ces antilopes sont fort bonnes a manger. 
Dans nos chasses , nous abattions de préférence 
Yorcas ou élan, qui a les dimensions d'un bœuf, et 
n'en difffère pas grandement pour le goût. Lorsqu'il 
est gras, et que l'on est bien monté, on peut faci- 
lement l'atteindre. 

Dans ces quartiers , les lions giboyent avec tant 
de succès, que le plus souvent ils se contentent 
des parties les plus succulentes de leurs victimes. 
Je trouvai sur mon chemin une magnifique anti- 
lope encore toute chaude dont un de ces chasseurs 
friands n'avait mangé que les entrailles. Il l'avait 
fort proprement ouverte d'un coup de griffe. Je ne 
me fis aucun scrupule d'emporter les belles pièces 
qu'il avait dédaignées. 

J'eus l'avantage de voir un de ces potentats du 
désert à son repas. Il était étendu sur sa proie et 
paraissait la trouver à son goût. Une foule d'hyè- 
nes et de chacals observaient d'un œil envieux les 
rapides mouvements de sa mâchoire et s'appro- 



— 37 — 

chaient en tapinois. Des vautours bleuâtres descen- 
daient en tourbillonnant des nues , et , après avoir 
replié leurs ailes, allongeaient leurs cous pelés, 
poussaient des cris aigus , sautaient grotesquement 
vers l'objet de leur convoitise. Aussi longtemps 
que cette ignoble tourbe se tint à une distance res- 
pectueuse , le lion la laissa se trémousser, piailler, 
grogner tant qu'elle voulut. Mais le cercle affamé, 
allait toujours se rétrécissant; le premier rang 
cédait à la pression des derniers venus, le mou- 
vement d'abord timide devenait de plus en plus 
impétueux et menaçait de se changer en un vé- 
ritable assaut. Alors sa majesté justement outrée, 
envoya à ses parasites un regard de travers, se jeta 
d'un seul bond au milieu des plus présomptueux , 
frappant à droite et à gauche de son terrible poing. 
Ce fut un sauve-qui-peut général. Les chacals ga- 
gnèrent les premiers le large, les hyènes moins dé- 
liées bousculaient et faisaient rouler devant elles 
les vautours trop lents à prendre leur essor. Le 
lion s'arrêta un instant, comme pour se remettre 
de l'émotion que lui avait causée l'audace de cette 
vile canaille , puis retourna lentement à son dîner. 
Ce n'est pas que leurs majestés félines ne sachent 
partager lorsqu'il convient de le faire. Ecoutez plu- 
tôt ce que m'a raconté un voyageur de mes amis. 
Il se reposait à l'ombre de quelques arbustes et 
regardait paître une troupe de zèbres. Un lion sur- 
vient, fond sur le plus bel étalon et le terrasse. 
Cela fait, il contemple sa victime avec complai- 
sance, tourne tout autour, se frotte le corps contre 



— 38 — 

elle. Bientôt il se recueille, fixe ses regards dans 
une certaine direction et rugit à plusieurs reprises. 
Un instant après, il semble voir dans le lointain 
quelque chose qui l'intéresse, s'avance de ce côté là, 
et revient bientôt suivi d'une lionne et de deux lion- 
ceaux. Il les mène courtoisement au festin qu'il leur 
a préparé, et va se coucher à quelques pas de là. La 
lionne et ses petits ne s'étaient point fait prier, et 
mirent un temps assez long à satisfaire leur faim. 
Le père de famille les regardait avec bonhomie, 
comme s'il ne se fût pas senti le moindre appétit. 
Tout à coup il lève la tête d'un air résolu, examine 
ce qui reste encore du zèbre, saute en rugissant, 
écarte sa compagne, la renvoie avec ses petits, puis 
se met tranquillement à manger. 

Le terrain que nous parcourions était à peu près 
aussi nouveau pour mes gens que pour moi-même. 
Nous allions droit devant nous, à la façon des ma- 
rins, nous contentant de ne pas perdre de vue le 
point de l'horizon vers lequel nous devions nous 
diriger. Cette marche à l'aventure était, comme on 
peut le supposer, accompagnée de fatigues et de 
péripéties de toutes sortes. Tantôt c'était un mon- 
ticule rocailleux qu'il fallait à toute force gravir, 
au risque de casser nos essieux, tantôt un profond 
ravin nous arrêtait de la manière la plus inopinée. 
Il y en eut un eil particulier où nous faillîmes res- 
ter. Arrivés sur le bord, nous en mesurâmes la 
profondeur avec effroi. Je fis arrêter la voiture 
pour voir si nous ne pourrions pas tourner cet ob- 
stacle. Après avoir longtemps couru, nous recon- 



— 39 — 

nûmes l'inutilité de nos perquisitions, et force fut 
de traverser. J'espérais que les bœufs, aidés par le 
contre-coup de la descente, parviendraient à remon- 
ter; mais ces pauvres animaux, déjà fatigués par 
une longue marche, ne tardèrent pas à refuser tout 
service, et les deux timoniers s'abattirent sous 
leurs jougs. Pour surcroît d'embarras, nous n'a- 
vions pas un seul outil, car ils étaient tous restés 
entre lps mains de mes amis qui s'étaient proposé 
de beaucoup travailler pendant mon absence. Mes 
gens dételèrent, pour que nos bêtes, exténuées, 
pussent au moins profiter de ce temps d'arrêt; puis 
nous armant de bâtons pointus et de cailloux tran- 
chants , nous nous mîmes à pratiquer un chemin. 
Comme nous n'étions que quatre, ce travail nous 
prit beaucoup de temps , et ce ne fut que vers le 
soir que nous pûmes sortir de ce mauvais pas. 

Un danger plus sérieux encore nous attendait au 
delà. Les indigènes ont l'habitude de brûler, vers la 
fin de l'hiver, l'herbe sèche et touffue qui couvre 
la campagne, afin que, dès les premiers jours du 
printemps, les troupeaux puissent trouver partout 
des pâturages verts. Le vent le plus léger suffit pour 
propager l'incendie. La flamme gravit les hauteurs, 
descend dans les bas-fonds; suit tous les accidents 
du terrain, et, la nuit, dessine sur la toile téné- 
breuse du ciel des montagnes et des vallées qui ne 
semblent pas de ce monde. Au sortir de notre ma- 
lencontreux ravin, nous nous vîmes cernés par une 
de ces lignes de feu. 11 ne pouvait être question de 
rétrograder; il nous fallait absolument chercher un 



— 40 — 

passage à travers les flammes. C'est ce que les in- 
digènes qui m'accompagnèrent firent sans hésita- 
tion. Remarquant un endroit où le feu était moins 
intense, ils s'y précipitèrent, et, frappant à coups 
redoublés avec leurs amples manteaux de peau, ils 
eurent bientôt éteint un espace suffisant pour nous 
permettre de passer sans danger. 

Le pays que nous traversions n'offrait aucune 
trace d'habitation ; les seuls hommes qui ie parcou- 
russent étaient les Koranas, ces Bédouins de l'Afri- 
que australe, qui faisaient tant de mal aux Eassou- 
tos. Un soir, pendant que nous étions encore en 
marche, le chef principal de ces brigands passa 
près de ma voiture sans paraître faire attention à 
nous. Il n'était accompagné que d'un jeune garçon. 
Mes gens le reconnurent aussitôt. L'un d'eux fré- 
missant de rage, se précipita vers mon fusil, et eût 
tiré presque à bout portant sur l'ennemi de sa 
tribu, si je ne l'en eusse empêché. Ce fut l'incident 
de cet aventureux voyage qui m'impressionna le 
plus. De toutes les bêtes féroces, l'homme est bien 
certainement la pire. 

J'arrivai à Philippolis huit jours après mon dé- 
part de Morija, et en repartis bientôt pour visiter, 
à quinze lieues de là, M. Pellissier. La station de 
Motito ne suffisant pas à l'activité de trois mission- 
naires, il s'était séparé de ses collègues, MM. Lemue 
et Rolland, pour évangéliser des Béchuanas, que la 
crainte de Moussélékatsi avait portes a se réfugier 
sur les frontières de la colonie du Cap. Ces restes 
épars de diverses tribus s'étaient rassemblés à la 



— ii — 

voix de notre ami, et fondaient sous sa direction une 
ville de trois ou quatre mille âmes , qui reçut plus 
tard le nom de Béthulie. Ainsi, pendant que nous 
nous établissions à Morija, non loin des sources du 
Calédon, une autre station surgissait à cinquante- 
deux lieues de là, près du point où cette rivière se 
ette dans le fleuve Orange. Je passai plusieurs 
ours dans cet établissement. Il était beau de voir 
'activité que les Béchuanas déployaient. En quel- 
ques semaines, ils avaient construit leurs cabanes, 
et défriché une vaste étendue de terrain. Plus de 
300 d'entre eux assistaient tous les dimanches au 
service divin, et, si Ton eût eu un local assez vaste, le 
nombre des auditeurs se fût immédiatement doublé. 
Un jour que je me promenais avec mon ami, 
nous vîmes au loin une troupe de cavaliers qui 
s'avançaient rapidement. C'étaient des Koranas! Ils 
revenaient de Tune de leurs maraudes et emme- 
naient avec eux un millier de bêtes à cornes. Ils 
furent bientôt près de nous, et comme pour mon- 
trer le peu de cas qu'ils faisaient de notre désap- 
probation, ils dessellèrent leurs chevaux , et étalè- 
rent devant nos yeux les fruits de leur expédition. 
Nous ne pûmes pas contenir notre indignation: 
« Malheureux, nous écriâmes-nous en hollandais, 
langue qu'ils comprenaient parfaitement , à qui 
avez- vous enlevé ces bestiaux? — Aux Temboukis, 
répondit froidement le chef de la bande. — Et vous 
avez sans doute trempé vos mains dans le sang in- 
nocent? — Nous avons tué plusieurs de ces Gafres! 
— Si vous ne redoutez pas leurs sagaies, ne crai- 



— 42 — 

gnez-vous pas du moins la justice de Dieu?... >» 
Alors un jeune homme, ^.avançant vers moi en agi- 
tant sa cravache avec furie, me dit : « Nous savons 
que vous voulez vous établir chez Moshesh, allez 
lui annoncer que dès que nos chevaux seront suffi- . 
sammcnt reposés, nous reviendrons l'attaquer. » 

Le moment du départ approchait; j'emportais, 
outre les bagages que j'étais venu chercher, des cé- 
réales dont nous désirions introduire la culture , 
une quantité de sarments de vigne, des plants 
d'arbres fruitiers de diverses espèces. Adam, ce 
môme métis hottentot qui nous avait servi de guide 
dans notre premier voyage, s'était décidé à venir 
résider à Morija. Sa petite caravane vint se joindre 
à la mienne. 11 ne me dissimula pas cependant qu'il 
avait de vives inquiétudes pour notre sûreté. Il 
avait eu vent de certains plans formés par les Ko- 
ranas pour m'empècher de rentrer dans le pays des 
Bassoutos. Je me décidai à prendre à ma solde 
quelques hommes armés. 

Notre route nous conduisit près de la résidence 
d'un des alliés de nos adversaires. Adam alla aux 
informations, et revint avec une nouvelle qui dis- 
sipa toutes nos alarmes. Les Koranas ayant commis 
des déprédations sur les terres du gouvernement 
du Cap , un corps nombreux de colons s'était mis 
en campagne et les avait forcés à prendre la fuite 
vers le Nord. Je pouvais donc continuer mon 
voyage sans craindre d'être attaqué. J'en rendis 
grâces à Dieu et renvoyai mon escorte avec une 
légère rétribution. 



III 



J' arrivai à Morija fort heureusement après une 
absence de sept semaines. Les Bassoutos n'eurent 
pas plutôt aperçu les voitures qu'ils accoururent à 
notre rencontre; chacun d'eux voulait me toucher 
la maiti; la joie la plus vive se peignait sur leurs 
traits. Mes collègues m'attendaient au travail; je 
les trouvai perchés sur le faîte de leur cabane 
qu'ils étaient occupés à revêtir d'une couche de 
mortier. Ils n'eurent que de réjouissantes nou- 
velles à me communiquer ; Moshesh persévérait 
dans ses bons sentiments. Son fils aîné était venu 
s'établir à Morija avec une assez nombreuse suite. 

Ce fut alors que commença tout de bon notre 
apprentissage de la vie missionnaire en pays sau- 
vage. 

Les animaux carnassiers, attirés par quelques 
bestiaux que j'avais amenés de Philippolis, semblè- 
rent se donner rendez-vous autour du hameau nais- 
sant. Les lions vinrent tout d'abord étrangler notre 
pauvre Tobit, charmant petit cheval qui faisait nos 



— M — 

délices. Ils le dévorèrent à deux ou trois cents pas 
de notre porte. Bientôt après , ce fut le tour d'une 
jument sur laquelle nous avions, par un calcul à la 
Perrette, fondé l'espoir d'un très beau haras. 

Les hyènes n'avaient garde de s'attaquer à d'aussi 
grosses pièces ; niais nos moutons étaient fort à leur 
convenance. Ces pauvres moutons parquaient cha- 
que nuit entre quatre murs que nous avions élevés 
à la hâte. A peine les y enfermait-on, que des hur- 
lements partant de divers points annonçaient l'ap- 
proche d'un assaut général. Nous chargeâmes d'a- 
bord un mannequin de la défense de notre pro- 
priété. D'après nos idées, les hyènes de ce pays 
n'avaient pas encore eu le moyen d'étudier notre 
race d'assez près pour distinguer entre un blanc 
vivant et un blanc inanimé, surtout lorsque ce der- 
nier se présenterait à elles avec des proportions gi- 
gantesques, le corps penché en avant, les yeux ca- 
chés par un feutre à larges bords, la main levée et 
armée d'une formidable massue. 

Je ne sais ce qu'elles pensèrent de notre génie, 
mais elles continuèrent leurs larcins jusque sous 
le nez de notre homme de paille. Nous nous avi- 
sâmes alors de placer une grosse lanterne sur 
la porte du parc Le troupeau ne cessa pas pour 
cela de diminuer. Dans le cours d'une nuit fort 
obscure, le nombre des victimes s'éleva jusqu'à 
douze. Force fut de payer de nos personnes. Nous 
étions trois , la nuit fut naturellement divisée en 
trois veilles, durant lesquelles chacun de nous mon- 
tait à son tour la garde. Nous eûmes alors d'amples 



moyens d'étudier la tactique de nos hideuses riva- 
les. Redoutant nos fusils bien moins que nos 
chiens, elles s'attachaient surtout à mettre ceux-ci 
hors de combat par un excès de fatigue. Pour cela, 
elles commençaient, dès rentrée de la nuit, une sé- 
rie interminable de marches et de contre-marches, 
d'approches et de retraites, accompagnées des cris 
les plus menaçants. Les chiens se démenaient sans 
mesure, et n'avaient pas le moindre repos pendant 
des heures entières. Aux approches du jour, le 
calme se rétablissait, les hurlements devenaient de 
plus en plus rares et paraissaient s'éloigner. La 
meute rassurée allait se blottir sous divers abris. 
Un tumulte affreux succédait tout à coup à ce grand 
silence; les moutons sautaient éperdus; chiens et 
maîtres se levaient en sursaut, criant , jappant 
après le voleur. Il était trop tard... Cette manœu- 
vre traîtresse manquait rarement. L'imprévu , la 
rapidité de l'assaut étaient tels, que même pendant 
que nous faisions sentinelle dans le parc, prêts à 
tout événement, l'hyène entrait, saisissait et em- 
portait sa proie, avant que nous eussions le temps 
de viser et de tirer notre coup de fusil. 

La guerre ouverte nous étant si peu favorable, 
nous eûmes recours aux pièges et à l'empoisonne- 
ment, ce qui nous réussit beaucoup mieux. 

Les lions ne paraissaient pas plus disposés que les 
hyènes à nous abandonner leur antique demeure. 
Ils inquiétaient sans cesse nos troupeaux, et nous 
guettaient parfois avec une audace qui ne présa- 
geait rien de bon pour nous-mêmes. *JN T ous nous 



— m — 

mîmes en campagne pour les débusquer. Nous 
étions en tout dix chasseurs : mon ami GosscIIin et 
moi, Adam et quelques-uns de ses parents. Il fallut 
d'abord battre la plaine pour trouver les traces de 
nos adversaires. Nous ne tardâmes pas à en décou- 
vrir de toutes fraîches qui nous conduisirent au 
sommet d'une montagne située à un quart de lieue 
de la station. Parvenus là, nous nous divisâmes en 
deux bandes pour mieux explorer le plateau. Je me 
séparai de Gossellin et m'avançai vers la gauche, 
suivi de trois hommes. A peine avions -nous fait 
quelques pas, qu'un magnifique lion mâle se présenta 
devant nous. Il appartenait à cette variété que les 
colons du Gap désignent sous le nom de zwart 
leeuw (lion noir), à cause de la couleur noirâtre de sa 
crinière, et qui se distingue de l'espèce commune 
par son extrême férocité. J'estime qu'il n'avait pas 
moins de sept pieds, depuis le nez jusqu'à l'inser- 
tion de la queue. Il s'arrêta un instant pour nous 
considérer; mais nous lançâmes nos chevaux au 
galop, et il alla se réfugier derrière un roc. Par- 
venus à cinquante pas de lui, nous mîmes pied à 
terre et fîmes feu. Protégé par le rempart qu'il 
avait choisi, aucune balle ne parut l'atteindre, 
mais la détonation l'irrita ; il hérissa sa crinière et 
se mit à pousser un rugissement sourd. Nous nous 
disposions à tirer une seconde fois, lorsqu'il quitta 
sa retraite. Nous continuâmes à le poursuivre jus- 
qu'à ce qu'il atteignît un buissoiroù il nous atten- 
dit. Il paraissait résolu à ne plus bouger, et, d'à- , 
près sa posture, nous jugeâmes qu'il se préparait 



— Al — 

à sauter sur F un de nous. La position devenait fort 
dangereuse; tous les chiens avaient suivi Fautre 
bande; j'avais trois hommes avec moi, mais Fun 
d'eux menaçait déjà de s'enfuir, et un autre était 
tellement sourd qu'il pouvait à peine entendre les 
ordres ou les conseils que nous nous donnions mu- 
tuellement. Nous nous décidâmes à aller chercher 
le reste de la troupe. En arrivant auprès de nos 
amis, nous les trouvâmes occupés avec une lionne. 
Comme elle faisait beaucoup de résistance, il fallut 
oublier pour quelques instants le mâle et nous 
mettre de' la partie. La lionne, après avoir essayé 
plusieurs fois de s'élancer sur nous, s'était placée 
dans les fentes d'un rocher. Pour la débusquer, 
nous excitâmes les chiens et elle ne tarda pas à re- 
paraître ; une balle de gros calibre l'atteignit à 
l'abdomen et lui lit une blessure tellement large 
qu'une partie des entrailles traînait par terre. Alors 
elle devint comme folle de rage. La rapidité de ses 
mouvements nous empêchait de viser avec préci- 
sion à une partie vitale. Bien nous prit d'avoir de 
bons chiens avec nous. Ces admirables animaux 
retournaient sans cesse à la charge, poussaient 
Faudace jusqu'à mordre les jambes de notre terri- 
ble ennemie et l'arrêtaient tout court au moment où 
elle allait se précipiter sur nous. Us y attrapaient, 
maintes égratijjnures, et Fun d'eux resta sur le 
champ de bataille. Enfin, après une demi-heure de 
lutte, la lionne fut renversée par une balle qui lui 
cassa la nuque. C'était sa quatorzième blessure. — 
Nous repartîmes bientôt après pour chercher le 



— 48 — 

mâle, mais il était prudemment descendu de la mon- 
tagne et nous ne pûmes. le retrouver. 

La nouvelle de ce qui venait de se passer dut 
circuler rapidement parmi les lions du pays, car, 
depuis cette chasse, ils ne se montrèrent plus dans 
la station. 

Les plants que j'avais apportés réussirent à mer 
veille, mais la culture des céréales nous donna d'à 
bord de grands déboires. Nous avions avec beau- 
coup de fatigue défriché et ensemencé une belle 
pièce de terre. Il eût fallu l'entourer d'un mur ou 
d'une bonne palissade. Hélas ! nous manquions 
nous-mêmes d'un abri suffisant contre les intempé- 
ries de l'air et les invasions de toute espèce dont 
nous étions menacés ! Notre froment sortit parfai- 
tement bien, et crût de la manière la plus satis- 
faisante aussi longtemps qu'il échappa à l'obser- 
vation des troupeaux de la station.- Mais vint un 
jour néfaste où quelques vaches tondirent de ce 
blé la largeur de leur langue... Dès lors, plus de 
repos. On eût dit que ces bêtes indiscrètes avaient 
communiqué leur découverte à toute la population 
encornée de l'endroit. Pendant que l'approche 
d'une hyène nous faisait voler vers le parc, des 
beuglements nous avertissaient d'autres ravages. 
.Vite, nous déposions le fusil pour nous armer d'un 
long fouet dont nous lacérions sans pitié les côtes 
des déprédateurs. Mais c'était peine perdue. La 
lutte devenait toujours plus désespérée, lorsque, 
par bonheur pour nos santés, une visite de Moshesh 
y mit fin. Ce digne souverain nous fit l'honneur de 



yenir nous voir en grande pompe, à la tête d'une 
nombreuse cavalcade. Cet incident fit tellement di- 
version à nos préoccupations habituelles que les 
chevaux de nos hôtes purent, pendant toute une 
nuit, saccager à leur aise les sillons que nos bœufs 
n'avaient pas encore envahis. 

Il nous restait heureusement quelques boisseaux 
de semence, mais il fallait se résoudre à ne plus 
manger de pain. Cette privation nous fut d'autant 
plus sensible que nous n'avions plus de sel.- On sait 
ce que vaut un pot-au-feu de mouton sans légumes 
et sans assaisonnement. Pour donner le change à 
nos estomacs affadis, nous essayâmes des aliments 
dont nos voisins se nourrissaient. Nous devînmes 
friands de sauterelles rissolées, d'œufs d'autruche, 
de rouelles de zèbre et d'élan ; il n'est pas jusqu'au 
lion dont nous n'ayons goûté, nous lui trouvâmes 
la chair fort semblable à celle du veau. 

Notre cuisine se faisait généralement en plein 
air ; elle était confiée aux soins d'un Mossouto, qui 
nous servait par complaisance. Il eût été impossible 
de trouver dans tout le pays ce que nous appe- 
lons un domestique. Le brave Enkasi s'était héroï- 
quement élevé au-dessus d'un préjugé national qui 
stigmatise du nom de femme quiconque puise de 
l'eau, fait le feu et surveille les pots. Mais, s'il avait 
sacrifie son amour-propre, il n'avait nullement ab 
diqué sa liberté. Pourvu qu'il veillât (grosso modo) à 
ce que nous ne mourussions pas de faim, sa con- 
science était satisfaite. Il arrivait donc assez fré- 
quemment qu'une partie de chasse, une danse ou 

4 



— 50 — 

tout autre incident aussi sérieux , nous enlevât 
notre Yatel de la manière la plus inattendue. Dans 
ce cas-là, nous avions ordinairement recours à un 
moyen extrême, qui consistait à saisir au collet le 
premier venu et à 1'instaber bon gré mal gré près 
du foyer. Il faut savoir les clameurs et les éclats de 
rire auxquels ces prises de corps donnaient lieu. 
Le marmiton supplémentaire ne manquait pas, lors- 
que Enkasi reparaissait , de l'exhorter à se mieux 
souvenir des besoins des blancs de Moshesh. 

Toutes ces petites misères furent assez faciles à 
supporter aussi longtemps que la saison nous fut 
propice. Quand on n'a que vingt-cinq ans, qu'on 
jouit d'une bonne santé et qu'on vit sous le regard 
de Dieu, on ne se met pas fort en peine de quelques 
privations. Dans quelle carrière n'y est-on pas ex- 
posé? Mais un changement dans l'état de l'atmo- 
sphère, auquel nous ne nous étions pas attendus, 
vint malheureusement beaucoup rabattre de notre 
gaieté ordinaire. 

Nous étions arrivés chez lqs Bassoutos en hiver, 
qui est dans ce pays le temps le plus sec de l'an- 
née. Les belles journées se succédaient sans inter- 
ruption. On nous avait tant parlé de la brûlante 
Afrique, tant recommandé de nous établir près de 
cours d'eau* propres à l'irrigation, que nous pen- 
sions n'avoir jamais à nous plaindre des pluies. 
Ce ne devaient être que des ondées passagères. 
La toiture de notre cabane avait été faite sous 
l'influence de ces idées. C'était une mince couche 
de roseaux retenus par une couture assez lâche 



— 51 — 

aux chevrons qui leur servaient d'appui. Ces che- 
vrons eux-mêmes n'avaient pas assez- d'élévation 
pour assurer un écoulement rapide. La première 
averse sérieuse qui survint produisit sur nous 
l'effet d'une douche. Cela nous amusa beaucoup, 
c'était sans doute quelque chose d'accidentel. Mais 
de semaine en semaine les douches devinrent plus 
fréquentes et plus copieuses. Nous nous avisâmes 
alors d'étendre une couche de mortier sur toute la 
surface de notre toit. Ce remède aggrava le mal. 
Les chevrons fléchirent sous le poids, et bientôt, au 
lieu d'un parapluie, nous eûmes un entonnoir sur 
nos tètes. Les pluies de ce pays-là sont sauvages 
comme tout le reste. A partir du mois de novembre 
jusqu'en avril, le vent du nord amène, des marais 
du Mozambique, des nuages dont les masses super- 
posées obscurcissent le ciel , rasent pesamment le 
sol et s'avancent précédés d'épouvantables coups 
de tonnerre. Arrivé dans le haut pays, le lac aérien 
s'accule contre les parois des Maloutis; une conden- 
sation rapide s'opère, et détruit l'équilibre. Alors 
commence un véritable déluge. En quelques in- 
stants des cataractes se précipitent du haut des 
montagnes, les plus petits ruisseaux se transfor- 
ment en torrents, et les rivières, sortant de leurs 
lits, envahissent les bas-fonds. Cela dure quelque- 
fois des jours entiers. Pendant ces cataclysmes, 
nous ne savions littéralement où nous mettre. Le 
plus souvent nous restions couchés, entassant sur 
nos misérables grabats tous les objets imperméables 
qui nous tombaient sous la main. Les indigènes, 



— 52 — 
blottis dans leurs huttes, n'avaient garde de. venir 
s'informer de notre position. Doués de la faculté 
merveilleuse de manger, comme le chameau boit, 
par provision , ils trouvaient tout naturel que Ton 
attendît le retour du beau temps pour rallumer les 
feux. 

Pendant ces heures d'inaction et déjeune forcé, 
nous mûrissions le plan d'une maison en solide ma- 
çonnerie, de quatre-vingt pieds de long sur dix huit 
de large, qui devait être divisée en cinq pièces, avec 
une belle cuisine. 

La première pierre en fut posée avec grande cé- 
rémonie. On peut juger du sérieux de cette entre- 
prise par les réflexions qu'elle suggérait à mon col- 
lègue, M. Arbousset. Il écrivait ce jour-là même : 
« Sans adopter l'opinion d'un auteur célèbre, et 
sans penser du missionnaire évangélique ce que 
celui-ci a dit du prêtre : qu'autour de lui doit régner 
le mystère, que ses apparitions doivent être courtes 
parmi les hommes, nous croyons toutefois qu'il doit 
commander le respect en quelque manière, et l'ex- 
périence a prouvé qu'un extérieur grave, par exem- 
ple, une demeure spacieuse, l'ordre dans sa maison, 
la propreté dans ses effets, sont au nombre des 
moyens qui préviennent favorablement des âmes 
simples. » 

Hélas! qu'on devient prosaïque en vieillissant! 
Aujourd'hui, mon ami se contenterait de dire qu'il 
se bâtit alors une maison pour conserver sa santé ! 

Les nôtres étaient évidemment en grand danger. 
Des catarrhes , des rhumatismes , des fièvres de 



— £3 — 

toute espèce semblaient devoir être le fruit de 
notre vie presque aquatique. Il n'en fut rien ce- 
pendant; jamais nous ne nous portâmes mieux. Un 
Père tout bon et tout puissant veillait sur nous. Il 
ne permit point que nous subissions les consé- 
quences naturelles de notre inexpérience. 

Pendant six mois nous travaillâmes sans relâche 
à la construction de notre nouvelle demeure. Nous 
étions tellement pressés d'y entrer que nous nous 
y installâmes avant que la toiture fût entièrement 
achevée et qu'il y eût une seule porte. Les Bassou- 
tos nous regardaient faire et se demandaient pour- 
quoi, s'il nous fallait une caverne, nous n'allions 
pas habiter quelqu'une de celles qui abondent dans 
les Maloutis. 

Sur ces entrefaites , des missionnaires métho- 
distes, chassés des bords du Fal par des sécheresses 
prolongées et par la crainte de Moussélékatsi, émi- 
grèrent avec leurs paroissiens dans le pays des 
Bassoutos, et obtinrent de Moshesh la permission 
de s'établir à Thabantsou, à Umpoukani et à Plat- 
berg. La plus rapprochée de ces stations était à 
soixante kilomètres de Morija. L'arrivée de ces 
missionnaires nous rappela que nous appartenions 
à une race civilisée. Nous nous hâtâmes d'aller leur 
souhaiter la bien -venue. Des liens de fraternité 
chrétienne s'établirent entre eux et nous. Il fut 
entendu qu'on se verrait et qu'on s'écrirait aussi 
souvent que possible. Nos nouveaux amis étaient 
mariés. Je rougis encore de l'extrême gaucherie et 
de la timidité sauvage avec laquelle nous répon- 



— M — 

dîmes aux civilités que leurs compagnes nous firent. 
Il est vrai que, bien que nous eussions cherché 
parmi nos nippes ce qu'il nous restait de plus met- 
table, nos toilettes n'étaient nullement de nature à 
nous donner de l'assurance. Nous eussions dû de- 
viner que ce serait une recommandation de plus à 
la bienveillance de ces dames. Quelques jours après 
notre rentrée au logis, un cavalier descendit à notre 
porte. Il apportait un panier plein de biscuits et 
une charmante lettre requérant l'envoi immédiat 
des articles de notre garde-robe qu'il était le plus 
urgent de réparer. 

• Cet incident corrigea quelque peu la teinte d'â- 
preté stoïque que nos caractères avaient déjà con- 
tractée. 

L'étude de la langue des Bassoutos nous procu- 
rait d'ailleurs un exercice mental qui réagissait fa- 
vorablement sur nos cœurs. 11 y a dans cet idiome 
des mots magiques par leur poésie; des métaphores 
tantôt naïves , tantôt brillantes ou énergiques dont 
la découverte nous ravissait. Nous visitions Moshesh 
très souvent, et c'est lui qui nous faisait faire les 
plus rapides progrès. Il réussissait, au moyen d'une 
pantomime ingénieuse, à nous rendre intelligibles 
des rapprochements de mots fort délicats et parfois 
même des idées assez abstraites. Dans ces langues 
primitives, à côté du terme propre, se trouve pres- 
que toujours une expression figurée et pittoresque 
qui facilite les recherches. C'est par la poésie que 
l'on arrive à la prose. 

Pour peu qu'on ait l'oreille sensible, on trouve 



— 55 — 

un ' puissant secours dans l'observation des sons 
eux-mêmes. Des mots tels que Mélo (pJcurs), éléla 
(couler), léséli (lumière), naléli (étoile), sérotoli 
( goutte ) , molèlo ( feu ) , lélémé ( langue ) , lélakabé 
(flamme), sont pour l'ouïe ce qu'un tableau serait 
pour les yeux. Ces délicieuses combinaisons de 
consonnes liquides ne peuvent représenter que des 
corps fluides, étincelants ou glissants. Les t et les 
th sont affectés aux chocs des corps résistants : 
thata (dur), tca (frapper), toua (piler). Il est des 
mots dont chaque syllabe semble avoir été savam- 
ment calculée pour former une onomatopée parfaite 
dans toutes ses parties. Tel est phéfoumoulouah (res- 
pirer). Ecoutez : Phé, les lèvres s'entrouvrent avec 
un petit bruit; fou, l'haleine s'échappe par la bou- 
che ; mou, par le nez ; louah, la poitrine se dilate et 
se vide. Analysez encore boroko (sommeil). La res- 
piration s'est un instant arrêtée, comme il arrive 
lorsqu'on dort profondément, puis elle recommence 
par une sorte d'explosion ibo) ; il s'y joint un léger 
râle (ro), et le dernier effort du diaphragme, pour 
décharger entièrement les poumons, fait légère- 
ment claquer la luette (ko). La voyelle ne change 
point, car rien n'est monotone comme le souffle 
d'un dormeur. 

Il nous avait paru tout d'abord que l'idiome 
de ? Bassoutos ressemblait peu à celui des Bé- 
chuanas du nord- ouest, mais il nous devint bien- 
tôt évident que les différences résultaient surtout 
de certaines permutations de lettres, et que ces 
permutations étaient soumises à des règles fixes. 



— 56 — 

Dès lors nous pûmes nous aider de quelques 
petits essais de traduction que venait de faire 
M. Moffat du Kuruman. Nous profitâmes égale- 
ment d'un paradigme arrangé par nos collègues 
de Motito. 



IY 



Après une année de séjour à Morija, je fus appelé 
à Bétliulie. M. Rolland s'y trouvait en visite et dé- 
sirait me parler d'un projet important. Monté sur 
un excellent bidet, et guidé par un homme qui 
connaissait parfaitement bien le pays, je fis le trajet 
en deux jours. Je n'eus à me plaindre que du chien 
de la carabine que je portais en bandoulière, et 
qui, battant sans pitié la mesure au galop de mon 
cheval, finit par gravement compromettre, d'abord 
ma veste, et puis mon dos. Il est vrai que nous 
eûmes le plaisir d'envoyer quelque grenaille à une 
douzaine de hyènes voluptueusement couchées à 
l'ombre d'un olivier solitaire. Elles nous regar- 
daient passer avec la plus parfaite indifférence et 
sans nous faire l'honneur de se lever à notre ap- 
proche. 

Bétliulie avait fait des progrès beaucoup plus ra 
pides que Morija. Le chef de la localité, nommé 
Lépouy, était un homme doué de peu d'intelli- 
gence, mais docile et désireux d'instruction. Le 



— 58 — 

culte était assidûment fréquenté par quatre cents 
indigènes. Pour ne pas être privées de l'avantage 
d'y assister, les femmes apportaient avec elles leurs 
enfants. M. et Madame Pellissier tenaient une école 
journalière fort bien suivie. Il était intéressant de 
voir un grand nombre de jeunes filles, rassemblées 
autour de la compagne de mon ami, s'essayer à 
confectionner de^ habillements propres et dé- 
cents. 

Je vis là pour la première fois notre frère 
aîné, M. Rolland. Il revenait de la colonie où il 
avait épousé une demoiselle anglaise à laquelle la 
ville du Cap et ses dépendances doivent l'intro- 
duction du système des salles d'asile pour l'en- 
fance. 

Ces amis allaient très prochainement repartir 
pour Motito. De là ils se proposaient de tenter 
une mission chez Mousséîékatsi, et ils expri- 
maient le désir de m'avoir pour collaborateur. 
Après avoir examiné la question sous toutes ses 
faces, je ne crus pas pouvoir consciencieusement 
abandonner le champ que le Seigneur m'avait 
donné à défricher avec mes amis Arbousset et 
Gossellin. 

Lorsque je dus partir pour les rejoindre, l'indi- 
gène qui m'avait accompagné ne se trouva plus à 
ma disposition, et je fus réduit à me mettre en 
route avec des habitants de Béthulie, qui n'avaient 
jamais visité le pays des Bassoutos. 

Notre première journée de marche, ou plutôt de 
galop, se passa gaiement. Les localités étaient assez 



— 59 -r- 
familières à mes compagnons de voyage, qui se 
souvenaient y avoir chassé plus d'une fois. Nous 
couchâmes dans une petite grotte tapissée de 
mousse, tout près d'une source dont l'eau fraîche 
et limpide nous parut délicieuse. Le lendemain 
nous nous trouvâmes dans d'interminables plaines 
où l'œil cherchait vainement quelque point sur le- 
quel il pût se fixer. Des myriades d'antilopes obs- 
curcissaient notre horizon par les nuages de pous- 
sière qu'elles soulevaient en fuyant devant nous. 
N'ayant point de boussole, je réglai notre marche 
sur le cours du soleil, et m'efforçai de chasser de 
mon esprit toute préoccupation propre à me faire 
perdre Se vue le point vers lequel je devais me di- 
riger. Le silence que je gardais inquiéta mes com- 
pagnons de voyage; ils en conclurent que je les 
menais à l'aventure. Yers la tombée de la nuit, ils 
éclatèrent en reproches et en exclamations de re- 
gret, parce que je ne pus pas leur dire exactement 
à combien d'heures nous étions encore de Morija. 
La nuit nous surprit sur un monticule aride, où 
nous cherchâmes en vain quelques broussailles 
pour allumer un feu. A peine avions-nous dessellé 
que des rugissements lointains nous avertirent que 
la nuit ne serait pas sans dangers. Et quelle nuit! 
Une nuit d'hiver, de quatorze heures! Exténués de 
fatigue, de faim et de soif, à peine avions-nous la 
force d'échanger quelques paroles. 

Après nous être recommandés à Dieu, nous nous 
étendîmes sur un roc, en ayant soin d'armer nos 
fusils et de les tenir tout près de nous. Le cœur 



-r 60 — 

palpitant d'anxiété, nous écoutâmes en silence les 
sons lugubres que nous apportait le vent du désert. 
L'alarme régnait partout. Les rugissements conti- 
nuaient à retentir dans le lointain. Des multitudes 
de gazelles bondissaient dans la plaine en se croi- 
sant en sens divers. Elles poussaient de petits cris 
plaintifs entremêlés d'éternuements secs, qui sem- 
blaient dénoter autant de pétulance que de timi- 
dité. Nous entendions distinctement les ruades 
des gnous dans les bas-fonds et le galop des zèbres 
qui s'élançaient vers les hauteurs, afin d'y mieux 
humer l'air et de déterminer par l'odorat de quel 
côté venait l'ennemi dont la voix s'était fait en- 
tendre. Les glapissements du chacal perçaient à 
traders ce tumulte ; on eût dit un rire infernal 
préludant aux horreurs du carnage. Parfois tous 
ces bruits cessaient comme d'une manière magi- 
que. Nous n'entendions plus alors que le mouve- 
ment des mâchoires de nos chevaux, ou le léger 
frôlement de quelques brins d'herbe que le vent 
jetait à nos pieds. Ces pauses terribles augmen- 
taient notre effroi. L'obscurité la plus complète ré- 
gnait autour de nous ; nos imaginations nous fai- 
saient voir l'inexorable lion s'avançant vers nous à 
pas veloutés. Je m'efforçais de chasser ce tableau et 
d'y substituer les promesses que le Seigneur a faites 
à ses enfants. 

Bientôt notre position devint extrêmement pé- 
rilleuse. Trois lions rôdaient à quelque distance, 
paraissant parfois s'avancer vers nous, puis rester 
stationnaircs, retourner sur leurs pas et se rappro- 



— 61 — 

cher de nouveau. Tandis que l'un des monstres fai- 
sait planer sur le désert les sons majestueux de sa 
voix, les autres y répondaient par des rugissements 
courts et saccadés dont la sécheresse semblait avoir 
quelque chose de métallique. Je regrettais de ne * 
pouvoir jouir tranquillement de ce concert; mais 
j'avoue que la peur l'emportait sur tout autre sen- 
timent, et je ne trouvais quelque calme qu'en me 
rappelant ces paroles qu'une tendre mère me faisait 
répéter dans mon enfance : 

Dieu, .qui soutient ma foi, 
Est toujours près de moi 
Et jamais ne sommeille. 

Il ne sommeilla pas,* en effet, et nous garda de 
tout mal. Après de longues heures d'angoisse et de 
perplexité, nous eûmes le bonheur de voir l'étoile 
du matin se lever à l'horizon, et bientôt les premières 
lueurs de l'aurore nous permirent de nous assurer 
que nos chevaux avaient échappé au danger aussi 
bien que nous. Mes Béchuanas rassurés se blotti- 
rent alors sous leurs peaux de mouton pour y cher- 
cher le sommeil. J'allai pendant ce temps m' orien- 
ter au sommet d'une montagne voisine. Je ne sais 
si Balboa, lorsqu'il découvrit l'océan Pacifique, 
poussa un cri de joie plus vif que celui dont je sa- 
luai le pic qui domine la station de Morija. Nous 
avions encore quatre heures de galop devant nous, 
et il s'agissait de les faire à jeun ; mais, après les 
émotions de la nuit, tout nous paraissait facile à 
supporter 



— m — 

La population de Morija s'accroissait de jour en 
jour et se groupait autour des jeunes chefs, Letsié 
et Molapo, que Moshesh, leur père, avait placés au- 
près de nous. C'était un grand encouragement, et 
nous redoublâmes d'efforts pour nous mettre en 
état de prêcher l'Evangile aux. Bassoutos dans leur 
propre langue. 

Yers le milieu de notre seconde année de séjour, 
nous parvînmes à rédiger quelques courtes compo- 
sitions fort défectueuses encore, mais du moins 
claires, intelligibles et dégagées de ce verbiage qui 
accompagne toujours une laborieuse interprétation. 
Le sujet de nos petits essais nous était ordinaire- 
ment fourni par quelque récit simple et intéres- 
sant de la Bible , dont nous déduisions deux ou 
trois leçons à la portée de notre auditoire. Pour 
plus de facilité, nous ne nous astreignions pas 
encore à traduire littéralement l'Ecriture sainte; 
nous nous contentions le plus souvent d'en rendre 
la pensée générale. Le samedi, nous nous soumet- 
tions réciproquement ces faibles productions de la 
semaine, autant dans le but de les améliorer que 
pour notre instruction commune. 

Au commencement de l'année 1835, mes deux 
collègues furent obligés de faire une assez longue 
absence. M. Arbousset se rendit à la ville du Cap, 
et M. Gossellin alla prêter le secours de ses bras 
vigoureux à notre ami de Béthulie, M. Pellissier. 
C'est le moment le plus pénible de mon séjour en 
. Afrique. Pendant plusieurs mois, aux ennuis de la 
solitude, s'ajoutèrent pour moi de vives inquié- 



— 63 — 

tudes sur la stabilité de l'œuvre que nous avions 
entreprise. 

Dès les premiers jours du mois de février, je fus 
vivement inquiété par des rapports alarmants qui 
me venaient de tous côtés. — Les Koranas, di- 
sait-on, ne tarderont pas à attaquer Moshesh ; on a 
vu leurs espions rôder dans le pays. Ces bruits me 
paraissaient, au fond, peu dignes de foi, et je com- 
mençais à les oublier, lorsqu'un envoyé de Moshesh 
vint m'annoncer que les Koranas étaient à une 
très petite distance, et que tout portait à croire 
qu'ils attaqueraient d'abord Morija. Ce message me 
parvint vers huit heures du soir, et, quoiqu'il fût si 
tard, je crus devoir partir immédiatement pour 
Bossiou, afin de m'assurer de l'exactitude du rap- 
port. J'arrivai chez Moshesh à deux heures du ma- 
tin; notre chef était consterné, et il s'occupait de 
préparatifs de défense. Mon arrivée lui fit plaisir; 
je lui demandai des preuves de la bonne foi des 
personnes qui l'avaient averti, et après quelques 
recherches à ce sujet , il se trouva qu'ils ne pou- 
vaient appuyer leurs assertions sur aucun fait po- 
sitif. Je retournai à Morija tout à fait rassuré. 

Deux jours après, je suis réveillé en sursaut, au 
milieu de la nuit , par Matété , l'un des conseillers 
de Letsié. « Ouvrez la porte, criait- il; allumez vite 
une chandelle , les Koranas sont sur nous ; pour 
cette fois nous sommes morts , si nous ne nous dé- 
fendons pas. » J'ouvre, et je lui demande où l'on 
a vu les Koranas. « On ne les a pas vus, mais les 
Linohés ont parlé, et tout ce qu'ils annoncent arrive 



— 64 — 

infailliblement — Que sont les linohés? — Ce sont 
nos devins ; deux d'entre eux ont déclaré hier, en 
versant des larmes , que nous allions être massa- 
crés. — Si ce n'est que cela, nous pouvons nous 
recoucher sans crainte ; vos devins se trompent, 
ou ils cherchent à vous tromper. — Quoi ! vous ne 
croyez pas à nos devins, et nous, nous croyons tout 
ce que vous dites de Dieu ! » Cette repartie me sur- 
prit. Cependant je tâchai de faire comprendre à 
mon interlocuteur que notre foi en Dieu avait des 
fondements solides, tandis que ses superstitions 
n'en avaient aucun. Il se retira moins étonné de 
mon incrédulité et me dit en s'en allant : « Nous 
avons nous-mêmes remarqué que les devins se 
trompent souvent, nous verrons ce qu'il en sera 
cette fois-ci; en attendant, priez Jéhova en notre 
faveur. » 

Jusque-là toutes ces alertes- n'avaient abouti à 
rien de sérieux. Mais des épreuves réelles devaient 
bientôt les suivre ; les Bassoutos se préparaient à 
leur tour à porter la mort et la dévastation chez 
leurs ennemis. 

Les habitants de la station me dirent un jour 
qu'ils partaient tous le lendemain pour faire une 
battue, et quelques-uns me demandèrent la per- 
mission d'aiguiser leurs sagaies sur notre meule, 
afin de percer un plus grand nombre de gazelles. 
J'en vis d'autres préparer des sandales, et je remar- 
quai qu'ils avaient bariolé leur visage, comme ils le 
font lorsqu'ils vout combattre. 

Le lendemain matin, vers dix heures, Moshesh 



— 65 — 

arrive avec une troupe de cavaliers ; il descend de 
cheval devant ma porte, et, sans se donner le temps 
de me saluer, il me demande d'une voix altérée 
ce que j'ai fait de ses enfants. Je réponds froide- 
ment qu'ils sont allés à la chasse. « Comment à la 

chasse! — Ils marchent contre les Koranas. 

— Mes fils m'ont trompé; partons vite; j'espère 
que nous pourrons les arrêter. Yenez avec moi, 
vous êtes leur père, ils vous obéiront et vous les 
ramènerez par la douceur. » Il m'apprend en même 
temps qu'un corps do trois ou quatre cents hommes 
arrive, et que si Letsié et Molapo ne veulent pas se 
désister de leur projet, « il les y contraindra par 
les armes. » Ces mots seuls me décidèrent à partir; 
outre qu'il importait de prouver à Moshesh que je 
n'avais aucunement trempé dans les desseins ambi- 
tieux de ses fils, je pensais que je pourrais remplir 
dans cette occasion le rôle de pacificateur. Après 
un jour et demi de marche , nous arrivâmes près 
d'une colline, à environ dix ou douze lieues du vil- 
lage Korana. Letsié, Molapo et leur troupe étaient 
campés derrière une masse de rochers qui couron- 
naient le coteau. Us attendaient la nuit pour se re- 
mettre en marche. Leurs espions étaient revenus, 
tout était prêt, encore quelques heures, et les Ko- 
ranas allaient être cernés de toute part. 

Dès que nous fûmes parvenus à deux portées de 
fusil de la troupe, nous mîmes pied à terre près 
d'un ruisseau. Deux hommes allèrent intimer à 
Letsié l'ordre de se rendre immédiatement auprès 
de nous. Dans le même instant arrivent des éclai- 



■^ 65 — 

reurs. Ils s'asseyent tranquillement à nos côtés , 
avec cet air d'indifférence que le Mochuaria sait si 
bien affecter clans les occasions les plus critiques. 
Moshesh se désaltérait au ruisseau; il vient aussi, 
d'un air insouciant, se reposer sur l'herbe en de- 
mandant à IN'au, son premier officier, ce que disent 
ces geus. À peine lui laisse-t-il le temps de ré- 
pondre, qu'il se lève, les yeux enflammés,' et lâche 
un coup de pistolet à bout portant sur l'un des es- 
pions. Heureusement l'arme rate, Nau se jette sur 
Moshesh, le retient dans ses bras en le suppliant 
de s'apaiser, et donne aux espions le temps de 
s'évader. Moshesh demande les chevaux; ils étaient 
tous dessellés, à l'exception du mien, que je tenais 
par précaution auprès de moi ; il me prie de le lui 
prêter; je le lui refuse, à moins qu'il ne laisse ses 
armes entre mes mains et qu'il ne me promette de 
ne faire aucun mal aux malheureux fuyards. J'obtins 
cette promesse, et, pour cette fois, la vengeance du 
chef se borna à quelques coups de cravache. Sur 
ces entrefaites, Lctsié s'était rendu aux somma- 
tions de son père; après de vives altercations et de 
longues résistances, il fut obligé de se soumettre 
et d'aller donner à ses gens Tordre de reprendre le 
chemin de la station. Ils descendirent de la colline 
en ordre de bataille, formant une colonne de trois 
rangs, tous armés de sagaies, de massues et de 
boucliers, l'épaule couverte d'une peau de pan- 
thère et la tète ornée d'un panache* de plumes de 
toutes couleurs. , ; . 

La conduite de Moshesh, dans cette circonstance^ 




Guerrier mossouto (p. 66). 



— 67 — 

me réjouit vivement; mais je ne tardai pas à décou- 
vrir qu'il avait moins désapprouvé .l'expédition 
elle-même, que la manière peu respectueuse pour 
lui dont elle avait été entreprise. 

Ces événements se passaient dans un moment 
où le gouvernement colonial était en guerre avec 
les Cafres. « Que penseriez-vous, me dit Moshesh, 
comme nous rentrions à Morija, si j'aidais le roi 
des blancs à réduire les Cafres? Mes fils n'ont pas 
encore de renom; ils veulent se distinguer par 
quelque fait d'armes; il me semble que les cir- 
constances présentes me fournissent une excellente 
occasion de m'assurer l'amitié des blancs et de sa- 
tisfaire mes fds. » Je tâchai de le détourner de cette 
pensée, mais inutilement. Son parti était déjà pris. 
En arrivant à Bossiou, il reçut une nouvelle qui le 
décida encore mieux : Mapéla , l'un de ses vassaux 
qui habitait au delà du fleuve Orange, avait fait une 
invasion chez les Temboukis et s'était rendu maître 
d'une grande quantité* de bétail ; mais les Tembou- 
kis l'ayant suivi de près, avaient repris leur bétail 
et enlevé en même temps une partie de celui de 
Moshesh. Dès lors je regardai la guerre comme iné- 
vitable; et en effet, quelques semaines après, notre 
chef partit avec deux milliers d'hommes, une cen- 
taine de bêtes de somme chargées de provisions,, 
et autant de bœufs destinés à servir de nourriture. 
Il ne resta dans la station que les femmes, les en<? 
fants et quatre ou cinq bergers. Pourrai-je dépein- 
dre ma douleur dans ces tristes circonstances? Les 
voilà donc, me disais-je, ces Bassoutos qui naguère 



— 68 — 

réduits au désespoir par leurs ennemis, ne soupi- 
raient qu'après la paix ; les yoilà qui rallument le 
feu de la guerre ! Les leçons du passé sont oubliées, 
et deux années de. prédications n'ont laissé aucune 
trace dans leurs cœurs. 

Moshesh reçut un échec bien propre à F humilier. 
Il avait été trahi ; les Cafres l'attendaient. Ils le 
laissèrent ravager six à huit villages et prendre 
trois à quatre mille têtes de bétail ; mais, dès que 
les Bassoutos commencèrent à se retirer avec le 
butin, l'ennemi fondit sur eux de toutes parts. Il y 
eut une mêlée furieuse; Moshesh lui-même dut des- 
cendre de cheval et combattre à la tête de ses gens ; 
Ealissaoané, son frère, fut tué. Les chevaux deve- 
nant embarrassants, on dut se défaire de plusieurs, 
de peur qu'ils ne tombassent entre les mains des 
Cafres. On fut également obligé d'abandonner la 
plus grande partie du bétail enlevé ; huit à neuf 
cents bêtes à cornes furent le fruit de cette malheu- 
reuse entreprise. La suite nous prouva que cet in- 
cident avait été permis par la Providence pour de 
bonnes fins. Moshesh reconnut sans détour la faute 
qu'il avait commise, et s'attacha dès lors à propa- 
ger, au milieu de son peuple, les principes de paix 
et d'oubli du passé que nous répandions autour de 
nous. Depuis ce moment, le calme le plus parfait 
régna pendant de longues années dans les parties 
centrales du pays. 



Sur ces entrefaites, M. Rolland fondait, à mi- 
chemin de Béthulie à Morija, une nouvelle station 
que la Providence avait destinée à exercer une 
grande influence sur le pays tout entier. Les inter- 
minables guerres de Moussélékatsi n'avaient pas 
permis qu'on songeât à s'établir auprès de ce chef.- 
La population de Motito était trop peu considé- 
rable pour suffire a l'activité de deux missionnai- 
res. Notre ami avait donc pris le parti de se rap- 
procher des rives du Calédon. 

Tout étant prêt pour son départ, il prit congé 
de M. et Madame Lemue et se dirigea vers Béthulie. 
Quelques journées de marche l'amenèrent sur les 
bords du Fal. Il se trouva que des pluies récentes 
avaient tellement grossi cette rivière qu'il fallut 
attendre trois semaines availt de pouvoir se hasar- 
der à la traverser. 

Ce sont là des contrariétés familières à tout 
voyageur en Afrique, mais dont aucun d'eux ne 
prend facilement son parti. Les jours se succèdent 



— 70 — 

avec une écrasante monotonie. L'immobilité de la 
scène que l'on a devant soi, le silence qui règne 
partout, durant la chaleur du. jour, la répétition 
fatigante des cris que poussent les bêtes sauvages, 
pendant la fraîcheur du matin et du soir, la séré- 
nité désespérante du ciel, finissent par donner des 
vertiges. A chaque instant le pauvre voyageur, ce 
dant à une impatience fébrile, descend la côte qui 
le sépare de l'inexorable torrent, pour consulter 
l'état d'une baguette qu'il a fichée dans le sable, 
sur l'extrême lisière de l'eau. Il bat des mains , 
il saute de joie, comme un enfant, à la première 
indication d'un abaissement de niveau. Dès lors, 
prenant pour base le millimètre de plage que le 
fleuve a perdu, il se livre à des calculs qui, s'ils 
ne hâtent point sa délivrance, l'aident du moins à 
l'attendre avec plus de calme. 

Après trois semaines passées dans ces alterna- 
tives d'abattement et d'espoir, M. Rolland, voyant 
les eaux réduites à une profondeur de quatre pieds 
et demi , se décida à traverser. Une douzaine de 
Bu simien se mirent à sa disposition ne demandant 
pour rétribution que quelques grains de verro- 
terie. 

Le chariot contenant le bagage passa le premier. 
Les indigènes nageaient à côté des bœufs, criant, 
frappant l'eau pour exciter l'attelage et l'empêcher 
de s'arrêter au milieu du courant. 

La voiture qui suivait contenait tout ce que mon 
ami avait de plus précieux au inonde, sa femme et 
une petite fille de huit mois. Dieu permet quel- 



- 71 — 

quefois que ce dont nous prenons le plus de soin 
coure les plus grands dangers. Il en fut ainsi dans 
cette occasion. La pesante machine, tantôt roulant, 
tantôt soulevée par les eaux, s'écarta du gué et 
alla échouer contre une grosse racine de saule. Les 
Bushmen accoururent, prirent l'enfant et l'eurent 
bientôt déposé en sûreté sur la rive opposée. Quel- 
ques minutes après c'était le tour de la mère. — 
Il fallut à M. Rolland trois heures de travail inçes- 
: sant pour dégager le chariot et rétablir quelque or- 
dre dans son attelage; En pareille conjoncture, les 
bœufs ne manquent jamais de s'empêtrer dans leurs 
traits et de se mêler de la manière la plus désespé- 
rante. Les uns cassent leurs jougs; d'autres recu- 
lent indéfiniment jusqu'à ce qu'ils se soient placés 
entre la paire dont ils étaient suivis; ceux de de- 
vant, refusant tout service, opèrent un mouvement 
subit de conversion et viennent se confondre avec 
les timoniers. Bientôt ce n'est plus qu'une masse 
confuse, toute hérissée de cornes, dans laquelle 
on ne sait par où pénétrer et d'où s'échappent les 
beuglements les plus épouvantables. 

Nos amis, heureux de s'être tirés de ce mauvais 
pas, avec le secours d'en haut, continuèrent paisi- 
blement leur voyage et eurent bientôt la joie d'em- 
brasser à Béthulie M. et Madame Pellissier. 

Après s'être remis de leurs fatigues, ils allèrent 
fixer leur demeure sur la rive septentrionale du 
Calédon, entre Béthulie et Morija, à environ dix- 
huit lieues de la première de ces stations et à vingt 
lieues de la seconde. 



— 72 — 

Le chef Moshesh approuva la fondation du nou- 
vel établissement qui reçut le nom de Béersêba. 
Des fragments de la tribu des Barolongs dispersés 
par MousséKkatsi vinrent tout d'abord y cher- 
cher un refuge. Toutefois, avant d'y trouver quel- 
que repos, ils durent passer, avec leur conducteur 
spirituel, par un temps d'agitation et. d'alarme. 

Le pays environnant était désert. Mais vis à-vis 
la s'ation, à huit ou dix heures de marche, se trou- 
vait le principal repaire de ces formidables Koranas 
dont les incursions avaient été si fatales aux Bas- 
soutos. Ils habitaient sur les flancs d'une magni- 
fique montagne dont une population industrieuse 
eût pu faire le plus délicieux séjour. Pour eux, 
semblables aux vautours qui avaient établi leurs 
aires sur ses crêtes sourcilleuses, ils n'y voyaient 
qu'une forteresse d'où ils pouvaient commodément 
épier et surprendre leurs victimes. 

Ces misérables essayèrent d'abord par leurs me- 
naces et leurs sourdes menées d'effrayer et de 
dégoûter le missionnaire. Ce ne fut pendant de 
longs mois qu'une série continue de messages in- 
solents, d'alertes, de visites à main armée. Tantôt 
un héraut en guenilles, mais monté sur un excel- 
lent cheval, venait proclamer les droits impres- 
criptibles d'un Fortao, d'un Vittefoet, nouveaux 
Tidhals, rois des nations, devant lesquels tout de- 
vait fléchir. D'autres fois un messager, tout bouffi 
de l'importance de sa mission, interrompait notre 
collègue , au milieu de ses travaux , pour lui 
remettre une «longue baguette. C'était la mesure 



— 73 — 

exacte de tabac roulé qu'il fallait à son maître. 
M. Rolland supporta tout avec courage. Il eut 
soin de couvrir sa maison d'une terrasse, au lieu 
d'un toit, pour être à l'abri du feu, et ménager un 
refuge à sa famille dans un coup de main. Sachant 
que la lâcheté des Koranas égalait au moins leur 
forfanterie et leur cruauté, il ne se fit pas scrupule 
d'étaler, en temps et lieu, les armes dont il était 
pourvu. Ses gens, n'ayant pas encore fait de bo»ne 
récolte, vivaient principalement de gibier, et acqué- 
raient ainsi beaucoup de dextérité dans le manie- 
ment du mousquet. Cela aussi avait une certaine 
signification. Bientôt un terrible acte de justice de 
la part des Bassoutos acheva de convaincre les 
Koranas que leur temps était passé. 

Des Cafres amakosas s'étaient récemment éta- 
blis non loin de leur résidence. Le chef de ces 
étrangers, nommé Yalousa, avait promis à Moshesh 
la plus parfaite fidélité. Bientôt, frappé de la fai- 
blesse apparente du peuple qui lui donnait l'hos- 
pitalité , il se permit d'intercepter les voyageurs , 
de faire main basse sur eux et de s'emparer de 
leurs dépouilles. Mais, au moment où elle s'y atten- 
dait le moins, la horde coupable, cernée de tous 
côtés par quelques milliers d'hommes, que com- 
mandaient deux fils de Moshesh, fut taillée en 
pièces. On voyait deBéersébala fumée des villages 
incendiés. 

M. Rolland profita de cette occasion pour ap- 
prendre aux naturels que si le christianisme n'in- 
terdit pas aux peuples de faire respecter leurs 



— 74 - 

droits, il ne lés dispense jamais d'user de bienveil- 
lance envers les vaincus. 

Une certaine quantité de bétail laissée dans les 
champs par les Cafres était tombée aux mains des 
habitants de la station. Le missionnaire rassemble 
la population et la supplie d'avoir pitié des mal- 
heureux qui ont échappé au carnage et de leur ren- 
dre les bestiaux capturés. Cette proposition paraît 
d'abord fort étrange, des murmures se font enten- 
dre, mais la puissance de l'Evangile ne tarde pas à 
se manifester. M. Eolland et les hommes les plus 
influents montent à cheval, parviennent auprès des 
fuyards, les trouvent en proie à la faim et au dés- 
espoir et leur rendent la vie. 

Au milieu des préoccupations de ce moment cri- 
tique, un petit incident nous rappela d'une manière 
touchante le soin que Dieu ne cesse de prendre de 
ses enfants. 

Il venait de me donner une compagne. Le 
voyage que cette union avait nécessité touchait à 
sa fin, mais, avant de rentrer à Morija, nous avions 
cru devoir consacrer quelques jours à l'amitié qui 
nous liait à 31. et Madame Bolland. Aimant passion- 
nément la nature, la nouvelle arrivée s'aventurait 
parfois dans la campagne au delà des limites que 
prescrivait la prudence. Pendant que les Bassou- 
tos immolaient à leur ressentiment les Cafres de 
Yalousa, elle s'amusait à cueillir des fleurs sur les 
rives du Calédon. Tout à coup des cris perçants se 
fout entendre; des guerriers effarés passent au- 
près d'elle; ce sont les ennemis du peuple auquel 



— 75 — 

elle a voué son existence; surprise, mais ignorant 
l'étendue du danger qu'elle vient de courir, elle 
retourne dans la station et apprend avec émotion 
les vives alarmes que son absence a causées. 

Les Koranas surpris du coup hardi que Moshesh 
venait de frapper à quelques portées de fusil de 
leur demeure, et voyant l'assurance des habitants 
de Béerséba s'accroître de jour en jour, finirent 
par évacuer tout à fait la contrée. 

Au même moment, des circonstances que M. Rol- 
land n'avait pu prévoir concouraient d'une manière 
providentielle à accroître l'importance de cet éta- 
blissement et à lui assurer une très grande influence 
sur les destinées du peuple entier. 

Pendant les guerres qui avaient ravagé leur 
pays, plus des deux tiers des Bassoutos s'étaient 
réfugiés dans la colonie du Gap. Dénués de tout, 
las de manier les armes, ils ne demandaient pas 
mieux que d'y réparer leurs fortunes par le tra- 
vail. Ils se montrèrent dès l'abord traitabïes, re- 
connaissants même envers leurs hôtes. Ceux-ci se 
félicitaient de voir arriver d'habiles bergers, d'ex- 
cellents manœuvres qui se contentaient d'une très 
faible rémunération. Des communautés de Bas- 
soutos fort nombreuses s'étaient ainsi échelonnées 
du fleuve Orange jusqu'à la baie d'Algoa. 

Mais, sur ces entrefaites, éclata une guerre entre 
le gouvernement colonial et les Cafres amakosas. 
La lutte fut longue et très coûteuse. Le général en 
chef, sir Benjamin d'Urban, en sortit vainqueur, 
mais non sans peine, et son premier soin, après 



— 76 — 

avoir remis l'épée dans le fourreau, fut d'aviser 
aux moyens de prévenir une seconde insurrection. 
Se méfiant des Bassoutos dont T histoire lui était 
entièrement inconnue, il leur enjoignit de rentrer 
dans leurs pays. Grande fut la perplexité de ces 
pauvres transfuges. Ils tremblaient à la pensée de 
retourner dans des lieux qu'ils avaient vus inondés 
çle sang. D'ailleurs ils commençaient à comprendre 
les avantages de la civilisation, et un grand nombre 
d'entre eux avaient acquis quelques notions reli- 
gieuses qu'ils craignaient d'aller perdre dans un 
pays entièrement païen. 

Enfin, et ceci était plus sérieux encore à leur 
point de vue, il se trouvait dans leur nombre plu-^ 
sieurs représentants des familles qui gouvernaient 
autrefois certaines parties du Lessouto et qu'une 
fâcheuse rivalité avait souvent mis aux prises avec 
Moshesh. Ces chefs déchus avaient tout lieu de 
craindre que leur apparition ne réveillât d'an- 
ciennes jalousies. Ils ne pouvaient plus s'arroger 
des droits seigneuriaux sur un sol qu'ils avaient 
abandonné. Deux circonstances vinrent, au mo- 
ment opportun, aplanir ces difficultés. La pre- 
mière fut la proclamation d'une amnistie générale, 
d'un oubli complet du passé, faite avec autant de 
bienveillance que d'habileté par le chef Moshesh ; 
la seconde, l'existence de la station de Béerséba. 
— Les environs en étaient dépeuplés et offraient 
d'abondants pâturages aux bestiaux que les réfu- 
giés avaient acquis dans la colonie. Pendant que 
les familles les plus influentes s'établissaient auprès 



— 77 — 

du missionnaire, d'autres formèrent des villages 
non loin de là , et les chefs déshérités, tout en re- 
connaissant la suzeraineté de Moshesh, purent, 
grâce à la distance où ils se trouvaient de son habi- 
tation personnelle, régler sans gêne les détails de 
leurs rapports avec lui. 

C'est ainsi que M. et Madame Rolland, dirigés par 
Dieu, avaient ouvert la porte par laquelle des mil- 
liers d'exilés devaient retourner dans le pays de 
leurs pères d'une manière progressive et en s'im- 
prégnant, à leur passage, des principes de l'Evan- 
gile. Après deux ou trois années de dangers et de 
rudes assauts, nos amis se virent entourés d'une 
population très considérable; les lieux désolés fleu- 
rirent autour d'eux, et le voyage de Béerséba à 
Morija , que nous ne pouvions faire autrefois sans 
nous exposer à être dévorés par des lions ou déva- 
lisés par des brigands, ne fut plus qu'une course à 
travers des hameaux échelonnés sur la route. 

Au nord du Calédon, vers la région moyenne du 
pays compris entre cette rivière et celle du Fal, 
une autre peuplade, depuis longtemps en proie au 
malheur, se recommandait à nos sympathies. Les 
Bataungs ne différaient en rien pour les traits , les 
mœurs, le langage des sujets de Moshesh, mais ils 
avaient un gouvernement distinct. Leur principale 
ville s'appelait Entikoa. Là résidaient leur chef 
Makoana et son neveu Moletsané, homme entre- 
prenant, qui jouissait, d'un grand renom parmi les 
guerriers de la contrée. 
. L'invasion des Zoulous de Natal n'avait pas été 



— 78 — 

moins désastreuse pour les Bataungs que pour les 
riverains de l'Orange et du Calécton. Moletsané, se 
voyant ruiné, envahit le territoire des Barolongs et 
s'avança jusqu'aux rives de la Mérikoa, subjuguant 
tout devant lui. Il avait alors pour allié Sébétoané, 
chef des Bapatsas. Une attaque inopinée de Mous-^ 
sélékatsi les força l'un et l'autre à de nouvelles 
émigrations. Sébétoané continua sa marche vers 
le nord jusqu'à ce qu'il atteignit le rives du Zam- 
bèze, où Livingstone l'a retrouvé, il y a peu d'an- 
nées, jouissant d'une grande prospérité. Moletsané 
s'enfuit dans une direction toute opposée et s'éta- 
blit momentanément sur le Fal. De là il réussit, 
au moyen de quelques expéditions heureuses, à 
tirer vengeance de l'échec qu'il avait subi. Mais 
il ne tarda pas à voir qu'il s'était attaqué à trop 
forte partie. Le tyran des Zoulons envoya contre 
lui un formidable corps d'armée qui fit le plus af- 
freux massacre des Bataungs. Moletsané, fort affai- 
bli , se retira près du Modder, où de nouveaux 
désastres l'attendaient. Les Griquois lui enlevèrent 
à peu près tout ce qu'il possédait encore. Ce chef, 
dont le nom avait eu presque autant de retentisse- 
ment que celui de Moussélékatsi , vécut dès lors 
ignoré sur les confins de la colonie du Cap. Makoana 
n'avait pas été plus heureux dans le pays de ses 
pères. La plupart de ses sujets, las de revers de 
toute nature, l'avaient abandonné pour chercher 
un refuge près du Calédon, dans les montagnes du 
pays de Moshesh. Le privilège de travailler au re* 
lèvement de cette tribu malheureuse était réservé 



~ 79 — 

à M. et Madame Baumas. Ils se mirent à l'œuvrq 
vers l'époque où Béerséba arrivait à l'état de sta- 
bilité qui a été décrit plus haut. 

Notre nouveau collègue avait séjourné pendant 
quelque temps dans cette station pour y apprendre 
la langue des indigènes. Be là, accompagné de 
M. Arbousset, il avait visité le pays des Bataungs, 
et s'était convaincu qu'il n'offrait pas assez de sé- 
curité à des gens intimidés par de longs désastres. 
Le siège de la nouvelle mission fut placé, avec 
l'assentiment de Moshesh, dans la partie septen- 
trionale des terres de ce chef, à Mékuatling. Un 
nombre considérable de Bataungs se trouvaient 
déjà là mêlés aux Bassoutos. Il y avait encore assez 
d'espace pour quelques milliers d'habitants de plus. 
Makoana fut tout d'abord invité à venir voir l'em- 
placement dont le missionnaire avait fait choix. 

Il se, fit en cette rencontre des discours fort 
éloquents que. nous nous permettrons de soumettre 
au lecteur comme spécimen de rhétorique locale : 
« Mes seigneurs,, s'écria le chef dès son arrivée, 
lorsque vous passâtes à Entikoa , pendant la lune 
de mai, et que vous m'assurâtes que vous aviez 
l'intention de m'instruire, je me dis : Ces blancs 
peuvent mentir aussi bien que nous, et je ne vous 
crus pas , surtout quand je vous vis repartir tôt 
après. Aujourd'hui, je pense autrement. Cet en- 
droit sera le mien. Il est bon, je yeux m'y, trans- 
porter avec toute ma famille. —Makoana, répon- 
dirent les blancs reconnus véridiques, nos cœurs 
sont aussi fort réjouis de vous voir, car nous vous 



— 80 — 

sommes attachés, ainsi qua vos sujets. Nous vous 
reconnaissons pour le fils aîné de Taoung, le roi de 
la tribu des Bataungs. — Ah! interrompit le chef 
attendri, tout le monde sait que je suis le fils de 
Taoung, seulement, me voyant pauvre, mes sujets 
ne se rallient plus autour de moi! — Vous vivez, 
continuèrent les missionnaires , à trois journées 
d'ici, dans un pays fertile, il est vrai, couvert de 
gibier, mais exposé aux attaques de beaucoup d'en- 
nemis. Lors de notre passage dans vos villes vous 
nous dîtes : « Je veux aller bâtir sur la rivière 
« Tikuané pour ma tranquillité. » Nous ne vous 
obligions pas à parler ainsi; nous votfs crûmes 
et voici qu'aujourd'hui nous sommes venus nous- 
mêmes bâtir sur la rivière dont vous aviez fait 
mention. Ce lieu est déjà peuplé d'une foule de 
vos sujets qui viennent journellement y chercher 
un asile contre la sagaie et la faim. Voyez les 
beaux champs qu'ils ont défrichés. Cette vallée 
n'est-elle pas spacieuse et fertile? Dans ces mon- . 
tagnes le bois de chauffage se trouve en grande 
abondance. Enfin c'est ici un coin retiré et à l'abri 
des attaques imprévues, si redoutables aux hommes 
lorsqu'ils sont plongés dans un profond sommeil. 
De quelque côté que l'ennemi vienne nous serons 
avertis de son approche. Nous sommes sur les ter- 
res du roi Moshesh qui veut du bien aux mission-r 
naires. » Un vieillard de la suite de Makoana prit 
à son tour la parole et termina par cette exclama- 
tion digne d'un conseiller des rois-pasteurs : « J'ai 
soigneusement examiné le pays et j'ai vu que c'est un 



— 81 — 

pays de pluie et de blé. Nous tiendrons nous y fixer 
lorsque nous aurons fait la moisson. Pourquoi ne 
suis-je pas plus jeune, je serais le berger des blancs! » 
Immédiatement après cette importante séance, 
des hérauts allèrent dans toutes les directions an- 
noncer que le jour suivant s'appelait le jour de 
Dieu et que les habitants de la contrée, jeunes et 
vieux, étaient invités à la prière. Le lendemain les 
naturels se réunirent en grand nombre. Ils écou- 
tèrent avec le plus profond recueillement quelques 
exhortations basées sur ces paroles du précurseur 
du Christ : « Convertissez-vous, car le royaume des 
cieux est proche. » A force d'attention et de bonne 
volonté ils parvinrent à suivre, sans trop d'écarts, 
les modulations de la voix des missionnaires dans 
le chant d'un hymne dont la première strophe com- 
mençait par ces paroles : « Chaba tsotlé tsa lcfatsé, 
li thla tla Sioneng » (toutes les nations de la terre 
viendront en Sion). 

Cette parole prophétique ne devait pas se réa- 
liser pour le malheureux Makoanri. Malgré les 
promesses qu'il avait faites en si beau langage, il 
craignit de perdre quelque chose de son indé- 
pendance en se rapprochant de Moshesh et préféra 
végéter dans un pays presque désert. 

Moletsané, plus sage que lui, n'hésita pas à se 
rendre dans l'asile offert à sa tribu. Il s'établit à 
Mékuatling avec quelques milliers de Bataungs, 
parmi lesquels M. et Madame Daumas n'ont point 
cessé depuis lors de propager la cause du christia- 
nisme et de la civilisation. 

6 



VI 



Le lecteur se rappelle peut être qu'en fondant la 
station de Morija nous nous étions flattés de voir 
un jour le chef suprême du pays s'y fixer auprès 
de nous. Après quatre années d'attente cet espoir 
ne s'était point réalisé. La connaissance que nous 
avions acquise de l'histoire et des mœurs natio- 
nales ne nous permettait plus d'ailleurs de con* 
seiller l'abandon d'une for. eresse naturelle à la- 
quelle les principales familles de la tribu devaient 
leur salut. « Cette montagne est ma mère, nous 
répétait souvent Moshesh, en parlant do Thaba- 
Bossiou, sans elle vous eussiez trouvé cette contrée 
entièrement dôserte. Yous pensez que les guerres 
sont terminées, je ne le crois pas, c'est un bâton 
que Dieu n'a pas encore brisé. » 

L'extrême intérêt avec lequel cet homme écoutait 
nos prédications chaque fois que nous le visitions 
et l'influence qu'il exerçait sur le pays tout entier 
nous faisaient un devoir de travailler assidûment 
à l'éclairer. Il fut décidé que j'irais m'installer au- 
près de lui. 



— 83 — 

M. Gosscllin, aidé de nombreux indignes, eut 
bientôt élevé au pied môme de la citadelle de 
Moslicsh la maison qui devait .m'abriter. Dès que 




ce travail fut fait, je me transportai à mon nouveau 
poste avec ma compagne et un petit garçon que 
Dieu venait de nous donner. L'ami qui nous avait 
préparé un domicile devait retourner auprès de 
M. Arbousset, à Morija. Ce ne fut pas sans une 
vive émotion que j'envisageai la perspective de 
vivre séparé de deux compagnons d'œuvre dont 
la société m'était devenue en quelque sorte in- 
dispensable. Cinq années d'expériences communes 
nous avaient amenés à uuc conformité de vues et 
de plans qui doublait le prix de nos relations 
journalières. Ma femme ne trouvait pas moins 
de douceur dans ses rapports avec une amie d'en- 
fance qui, depuis quelque temps, était devenue 
la compagne de M. Arbousset. 11 me fallut égale- 
ment dire adieu au troupeau que je m'étais irsen^- 
siblement accoutumé à considérer comme ma fa- 
mille. La vocation du missionnaire semblerait lui 



interdire des attachements profonds. Après avoir 
quitté sa patrie et sa parenté ne devrait-il pas se 
sentir partout étranger? Le cœur n'est pas, comme 
la raison, assujetti à la rigueur des principes; il 
suit partout sa pente naturelle au risque d'être in- 
conséquent. Peut-être, dans ce cas-ci, est-ce moins 
un effet de sa faiblesse qu'une compensation qui * 
lui est accordée par la Providence. Je doute que le 
missionnaire pût être heureux s'il ne trouvait autre 
chose dans son œuvre que l'accomplissement d'un 
devoir; je doute surtout qu'il réussît. 

Si de fréquentes visites ne m'eussent déjà donné 
droit de bourgeoisie à Thaba-Bossiou , ce droit 
m'eût été pleinement octroyé maintenant que j'a- 
menais à la capitale le premier petit blanc né dans 
le pays des Bassoutos. On accourait de toutes parts 
pour le voir. Le chef et ses conseillers oubliaient 
leurs affaires dès qu'ils avaient accès auprès de ce 
citoyen de nouvelle espèce. Les soins dont il était 
l'objet, les moindres détails relatifs à sa toilette 
donnaient lieu à des remarques d'une naïveté char- 
mante. Les mères s'empressaient d'apporter leurs 
propres nourrissons pour les comparer au nôtre, et 
de nous demander par quel procédé nous mainte- 
nions la belle santé dont il paraissait jouir. Il est 
bon de savoir qu'aussi longtemps que nous étions 
demeurés garçons , les Bassoutos avaient vu dans 
notre mode d'existence quelque chose de phéno- 
ménal et de suspect. On chuchotait souvent autour 
de nous sur cette matière. Les interprétations 
étaient fort diverses, mais toutes défavorables. 



— 85 — 
« Ah ! disaient de profonds penseurs, leurs cœurs 
ne sont pas des cœurs d'homme, comment espé- 
rer qu'ils nous comprennent ou qu'ils se fassent 
comprendre de nous. » D'autres supposaient que 
nous étions trop pauvres ou de trop basse extrac- 
tion pour pouvoir nous procurer des femmes selon 
nos goûts. Des troisièmes plus charitables expli- 
quaient notre apparition dans le pays comme le 
résultat d'une curiosité qui serait bientôt satisfaite. 
« Ces jeunes gens, ajoutaient-ils, ne tarderont pas 
à retourner chez eux pour s'y établir, à quoi sert 
d'écouter ce qu'ils nous enseignent. » Les femmes, 
habituées à se voir exclues des assemblées publi- 
ques, riaient aux éclats lorsque nous leur propo- 
sions de venir écouter nos instructions. « Qu'avez- 
vous à faire avec nous? répondaient-elles, vous êtes 
des hommes , allez chercher des hommes ! » Tout 
avait changé de face du jour où des servantes de 
Christ étaient venues rassurer les esprits sur la 
permanence de notre œuvre, relever la dignité du 
caractère pastoral et donner l'exemple de l'assi- 
duité aux services religieux. Les indigènes s'é- 
taient bientôt aperçus que les femmes missionnaires 
savaient elles aussi lire, écrire et parler pertinem- 
ment de toutes choses. Cette observation avait ému 
les hommes à jalousie et puissamment encouragé 
l'autre sexe. 

Maintenant de nouvelles sympathies surgissaient 
à propos de la génération naissante. Ce point de 
contact était d'autant plus précieux que le chef 
des Bassoutos avait entre autres qualités celle d'ai- 



— 86 — 

mer beaucoup les enfants. Nous l'avons vu maintes 
fois au milieu des affaires les plus sérieuses, pen- 
dant que des guerriers ou les délégués de quelques 
peuplades lointaines lui adressaient des harangues, 
prendre le plus jeune de ses fils sur ses genoux et 
s'amuser à le faire manger. 

Dès que l'expérience lui eut démontré l'effica- 
cité de nos conseils hygiéniques, il n'y eut plus de 
fin à la clientèle qu'il nous procura. 

Si cette marque de confianc3 était propre à nous 
encourager, le chef ne fut pas moins sensible de 
son côté à l'offre que nous lui fîmes de prendre ses 
repas à notre table chaque dimanche. 

Dès notre arrivée à Thaba-Bossiou nous eûmes 
près de 400 auditeurs réguliers. A dix heures, 
Moshosh descendait avec son monde et le culte 
divin se célébrait immédiatement après. Comme 
il eût été trop fatigant de retourner sur la monta- 
gne et d'en redescendre pour une seconde réu- 
nion qui se tenait dans l'après-midi, la congréga- 
tion passait la journée tout entière autour de notre 
demeure. Le temps qui s'écoulait entre les servi- 
ces n'était pas perdu. Hommes et femmes, vieil- 
lards et enfants s'appliquaient avec ardeur à ap- 
prendre à lire au moyen de quelques exercices 
d'épellation et d'un petit catéchisme que nous 
avions fait imprimer dans la colonie. Ces bonnes 
gens s'étaient d'abord mis à l'œuvre avec une 
extrême répugnance, protestant qu'il était ridicule 
d'espérer qu'un noir fût jamais assez habile pour 
faire parler le papier. Mais nos instances avaient 



— 87 — 

prévalu, on s'était décidé à essayer; de petits pro- 
grès se manifestaient en dépit de toutes les prévi- 
sions et à chaque réunion nouvelle les chances de 
réussite paraissaient aller croissant. 

Enfin le grand problème se trouva résolu : dix à 
douze de nos élèves découvrirent un beau matin 
qu'ils pouvaient sans secours trouver le sens de 
plusieurs phrases sur lesquelles ils ne s'étaient 
pas encore essayés. 

Ce fait eut un retentissement immense. Les de- 
vins du pays déclarèrent que nous avions dû trans- 
former le cœur de leurs compatriotes au moyen 
d'un philtre tout puissant. On ne fit pas attention 
à ce qu'ils disaient. 

Le père de Moshesh vivait encore. C'était un 
vieillard railleur et sceptique, qui ne voulait avoir 
rien de commun avec nous. Selon lui le sucre était 
la seule bonne chose que nous eussions apportée 
dans son pays. Lorsque nous allions le trouver 
pour tâcher de lui adresser quelques paroles, il 
nous tournait le dos en nous reprochant notre jeu- 
nesse et nous recommandant d'envoyer chercher 
nos pères pour l'instruire. S'il lui arrivait parfois 
de céder à nos instances, il nous écoutait d'un air 
narquois, ou s'amusait à nous déconcerter, au mo- 
ment le plus pathétique, en nous pinçant le nez ou 
les oreilles. 

Le bruit des prodiges qui se faisaient dans notre 
école ne manqua pas de parvenir à Mokachané. Il 
en rit comme de tout le reste. Tant d'incrédulité 
finit par indigner Moshesh. Profitant d'un moment 



— 88 — 

où nous étions ensemble auprès de son père, il fit 
tourner la conversation sur la lecture. « Mensonge! 
mensonge! s'écria l'opiniâtre vieillard. Jamais je 
ne croirai que la parole puisse devenir visible ! — 
Ah! tu ne le crois pas encore? répliqua son fils. 
Eh bien nous allons te le prouver. » Il ordonne à 
l'un de nos meilleurs lecteurs de s'éloigner. « Main- 
tenant, continua-t-il , pense à quelque chose et 
dis-le à ce blanc ; il va faire des marques sur le 
sable devant toi et tu verras. » Les marques faites, 
on rappelle le savant du village qui ne tarde pas 
à publier les pensées qui sont montées au cœur de 
son souverain. Celui-ci plus que stupéfait se cou- 
vre la bouche de la main et promène longtemps ses 
regards sur les personnes présentes, comme pour 
s'assurer qu'il n'a pas été transporté dans un 
monde fantastique. Enfin, il éclate et après avoir 
épuisé tout ce que sa langue possède d'interjec- 
tions, fidèle à ses habitudes, il se répand en invec- 
tives contre ses sujets et sa famille qui ne l'ont pas 
informé des prodiges qui s'accomplissent dans son 
pays! « Quoi! dit-il à son fils, n'es-tu pas mes yeux 
et mes oreilles? Et tu me caches de pareilles cho- 
ses ! » Moshesh proteste , en appelle à ce qu'il a dit 
et répété cent fois... L'intraitable vieillard n'en 
démord pas ! 

Le goût pour l'instruction, qui se manifestait a 
Thaba-Bossiou , était encore plus prononcé dans 
nos autres stations. 

A Béthulie, M. Pellissier, aidé d'un collaborateur 
qui lui était venu de France, M. Lauga, avait peine 



— 89 — 

à suffire à l'empressement de ses gens. Outre l'école 
journalière, dont le soin reposait entièrement sur 
les missionnaires, il se tenait là quatre services 
religieux, le dimanche. 

A Béerséba, M. Rolland cherchait des expédients 
pour remédier à l'encombrement du local où l'on 
apprenait à lire. Les plus jeunes écoliers risquaient 
d'être étouffés par les adultes. Il fallut se résoudre 
à renvoyer à l'asile, que dirigeait Madame Rolland, 
des enfants qui cependant étaient trop avancés 
pour continuer à en faire partie. Comme il eût été 
impossible d'obtenir d'eux par la persuasion qu'ils 
fissent ce pas rétrograde, on dut les y forcer par 
un moyen matériel. A cet effet le missionnaire 
plaça horizontalement un bâton devant la porte de 
l'école, à la hauteur de trois pieds et demi environ, 
et fit, bon gré malgré, sortir tous les élèves qui 
pouvaient passer dessous sans se courber. Il s'en 
trouva quatre-vingt-six. On eut alors plus de place 
pendant deux jours, mais au troisième le local était 
tout aussi plein qu'auparavant. 

M. Daumas ne se trouvait pas moins embarrassé 
à Mékuatling, au milieu de deux cents écoliers et 
dans une méchante barraque dont les vents et la 
pluie firent d'ailleurs bientôt justice. Pendant que 
les indigènes construisaient un bâtiment plus com- 
mode et surtout plus solide, notre ami put, tout en 
dirigeant ces travaux, former quelques moniteurs. 

A Morija, les dix premiers Bassoutos qui avaient 
réussi à lire couramment recevaient avec des trans- 
ports de joie, comme prix de leur persévérance le 



— 90 — 
premier livre imprimé dans leur langue. Sur la 
couverture était écrit le nom de chacun des lau- 
réats avec une ligne d'encouragement telle que 
celles-ci : « Sépitla aime la lecture et le chant. » 
« Monyakatéla reçoit un livre dans lequel il va 
chercher un meilleur cœur. » Ces marques de sa- 
tisfaction produisaient d'excellents effets. 

La connaissance des doctrines fondamentales 
du christianisme se répandait. On s'en entretenait 
un peu partout. Nos prédications étaient suivies 
avec le plus grand intérêt. Nous étions surpris 
d'entendre nos enseignements reproduits dans un 
langage plein de fraîcheur et d'énergie. Un jour 
que l'un de nous avait expliqué ces paroles du Roi- 
prophète : « La justice et la paix se sont entre- 
baisées, » un Mossouto demanda si Dieu n'aurait 
pas pu faire grâce aux pécheurs sans exiger de 
satisfaction pour leurs offenses : A quoi son cama- 
rade répondit : « Pas [lus que je ne te pardonne- 
rais si tu m'avais impertinemment craché au vi- 
sage. » Un second reprit plus sainement : « Lors- 
qu'un manteau est déchiré, dit-on aux deux pièces: 
rejoignez-\ous? Non, mais on cherche un fd quel- 
conque qui serve à les rejoindre. Adam était jadis 
en paix avec son Créateur, parce qu'il était droit 
et pur, comme celui qui l'avait fait à son image. 
Ensuite, qu'arriva-t-il? Il arriva que Satan mit le 
péché entre Adam et Jéhovah. Ainsi s'alluma la 
guerre. Maintenant si Jésus a paru et qu'il ait été 
le péché, il a été le désaccord; la paix retourne en 
son ancienne place. Jésus ne devient-il pas ainsi 



— 91 — 
le fil qui réunit les pièces du manteau déchiré ? En 
lui la justice qui dit : « frappe le coupable; » et 
l'amour qui crie : « épargne l'homme, » se sont 
entre baisés comme font deux anciens ennemis qui 
se réconcilient. « Tout cela est fort beau, ajouta 
celui qui avait fait la question, mais alors pourquoi 
nos cœurs refusent-ils d'obéir? » Et il pencha sa 
tête sur ses deux, mains, en poussant un doulou- 
reux soupir. 

« Mon cœur, disait un autre indigène, est comme 
le lit d'une rivière qu'on aurait desséché en don- 
nant aux eaux un cours différent. L'ancien lit s'est 
rempli de sable, d'herbe et de broussailles. Main- 
tenant Dieu veut faire reprendre à la rivière son 
premier cours, mais que de difficultés à surmon- 
ter! L'eau de ses enseignements ne coule chez moi 
que lentement, et, dès qu'elle y entre, elle se perd 
dans un tas d'ordures. » 

« Dieu a dit au soleil : Eclaire les hommes, et le 
soleil a obéi; il a dit aux fleuves : Coulez, et ils ont 
coulé, à l'herbe : Crois, et elle a crû; aux animaux : 
Soyez soumis, et ils ont respecté cette loi; il a dit à 
l'homme : Aime-moi, et l'homme a refusé d'obéir. » 

Ces gémissements nous avertissaient que l'heure 
du premier réveil religieux allait sonner. 

Déjà le chef des Batlapis de Béthulie, et plu- 
sieurs de ses proches, s'étaient déclarés disciples 
de Jésus-Christ. 

Yers la fin de la même année un cri de joie parti 
de Béerséba retentissait dans toutes nos stations. 

Yingt-sept néophytes, prémices de la mission 



- 92 — 

du pays des Bassoutos, recevaient le baptême. 
Quarante deux adultes de plus ne tardèrent pas à 
les suivre dans l'Eglise. 

A peu près à la même époque, des épreuves do- 
mestiques portèrent Moshesti à faire au christia- 
nisme d'importantes concessions. 

Tséniéi, sœur du premier indigène converti à 
Thaba-Bossiou, fut atteinte d'une grave maladie. 
Son frère la recueillit chez lui et s'opposa à ce que 
l'on eût recours aux cérémonies usitées pour ob- 
tenir la guérison des malades. « Dieu seul, disait- 
il, a ouvert la porte de la vie à ma sœur, Dieu seul 
peut lui ouvrir la porte de la mort; c'est Dieu seul 
que nous prierons. » Ni le blâme du plus grand 
nombre , ni les flatteries et les caresses de' gens 
adroits dans l'art de séduire, ne purent ébranler sa 
résolution. Assis jour et nuit auprès de sa sœur, 
il la pressait de recourir aux mérites du Sauveur, 
et le nom de Jésus fut le dernier son qui frappa 
l'oreille de Tséniéi expirante. 

Dès qu'elle fut morte, son frère vint me dire 
qu'il désirait l'ensevelir chrétiennement ou plutôt, 
selon son expression, « la mettre en réserve pour 
le jour de sa résurrection. » Ce n'était pas une petite 
entreprise ; car il s'agissait d'attaquer de front l'ido- 
lâtrie du pays. La tombe et le berceau, en présence 
desquels il est si difficile d'être athée, sont les au- 
tels où le Mossouto sacrifie, et c'est aux ombres 
redoutables de ses ancêtres qu'il demande un doux 
repos pour la froide dépouille d'un parent bien- 
aimé, et des jours sereins pour l'enfant qui vient 



— 93 — 

d'ouvrir les yeux à la lumière. Dès qu'une per- 
sonne a expiré, elle est censée avoir pris place 
parmi les dieux de la famille. On dépose ses restes 
dans le parc des bestiaux qui, chez ces peuples pas- 
teurs, est considéré comme un lieu sacré. Une vic- 
time est immolée sur la tombe; c'est la première 
oblation faite à la nouvelle divinité, en même temps 
qu'un acte d'intercession en sa faveur, destiné à 
lui assurer une heureuse réception dans les régions 
souterraines qu'habitent les barimos. 

J'invitai le frère de la défunte à aller instruire 
Moshesh de ses intentions. Il fut accueilli avec 
bienveillance et le chef lui fit la réponse suivante : 
« J'ai vu le changement qui s'est opéré en toi et 
j'ai dit : La parole qui renouvelle ainsi l'homme 
est la parole de vérité. Loin de m' offenser en fai- 
sant bien, tu peux être sûr de mon approbation. 
Viens, je veux te désigner moi-même le lieu où 
nous allons fonder la ville des morts. Ta sœur en 
sera la première habitante, mais nous l'y suivrons 
tous. » Le lendemain matin, près de cinq cents 
personnes accompagnaient le corps de Tséniéi au 
nouveau cimetière. Le cortège, précédé par quatre 
porteurs, s'avançait dans le plus profond recueil- 
lement. Je fis le service funèbre d'après le rite des 
Eglises protestantes; puis la foule se retira, évi- 
demment touchée de la beauté des espérances que 
la foi donne aux chrétiens. 

Nous commencions alors à sentir les premières 
atteintes de la rougeole qui, à cette époque, rava- 
gea toute l'Afrique méridionale. Quelques jours 



— 94 — 

après l'enterrement de Tséniéi, cette maladie nous 
enleva une petite fille. Dieu voulait nous donner 
l'occasion de le glorifier. Il fallait que les Bassoutos 
eussent devant les veux le spectacle de parents 
chrétiens pleurant un enfant chéri, mais soutenus 
par la ferme conviction qu'ils le retrouveraient 
bientôt dans des régions de bonheur et de gloire. 
Le chef voulut voir le petit corps avant qu'on fixât 
le couvercle de la bière. Il fut touché des soins 
que la mère avait mis à orner les restes innocents 
d'un ange. « Ali! s'écria-t-il, les chrétiens seuls sont 
heureux ; ils pleurent, mais leurs larmes ne ressem- 
blent pas aux nôtres! On voit bien que vous croyez 
qu'Emma ressuscitera et que la mort n'est qu'un 
gué que l'homme traverse pour a'ier à Dieu ! » 

Il était lui-même à la veille de perdre une per- 
sonne qu'il aimait tendrement. Mantsané, l'une de 
ses principales femmes, dans un accès de délire 
occasionné par. la rougeole, se précipita du haut 
du rocher le plus escarpé de la montagne. Le chef, 
en me faisant savoir cette triste nouvelle, me pria 
de ne pas le laisser seul, parce que ce jour de lar- 
mes serait probablement aussi un jour de lutte. 
En effet la grande question du culte des ancêtres 
allait être de nouveau débattue. Mantsané appar- 
tenait à une famille puissante et malheureusement 
remarquable par son opposition au christianisme. 
Les funérailles des personnes riches attirent beau- 
coup de monde. Ou sacrifie à plusieurs reprises, 
et la chair des victimes sert de pâture à une foule 
de parasites éhoutés qui forment la cour des petits 



— 95 - 

souverains de l'Afrique. On pouvait s'a (tendre à ce 
que cette tourbe avide se mît du parti des pa- 
rents de Mantsané pour maintenir les anciens 
usages. 

Je me rendis auprès du cîief vers midi et le trou- 
vai plongé dans la pins profonde douleur. Il était 
temps que je vinsse à son secours. Près d'un mil- 
lier de bœufs avai nt'été réunis sur la place princi- 
pale de la ville; et Ton achevait de percer une fosse 
dans leur parc. « Consenti rez-vons à faire le ser- 
vice sur cette fosse? me demanda Moshësh. — 
Non, îvpondis-jc sans hésiter; vous avez un cime- 
tière, je ne parle que là. Ce bétail m'apprend assez 
que vous êtes tenté de prier mon Bien et vos ba- 
rimas en même temps; je serais mlidèle à mon maî- 
tre si j'accédais à vos désirs. — Je vous l'avais bien 
dit, s'écria Moshesh, en se tournant, vers la foule! 
Cela ne se peut pas!... » Uu murmure de mécon- 
tentement accueillit ses paroles. Le frère de la 
défunte protesta contre toute déviation des coutu- 
mes nationales. « Sur quoi sont fondés ces usages? 
reprit le chef, je voudrais bien voir le livre où ils 
sont prescrits. Les missionnaires ucus .donnent la 
raison de tout ce qu'ils font. L'homme meurt parce 
qu'il a pris en Adam le germe de la mort. Il faut 
enterrer les morts dans le même lieu, parce qu'il 
est beau de penser qu'ils dorment ensemble le long 
somr.eil de la mort. L'homme n'est seul qu'aussi 
longtemps qu'il demeure dans le sein de sa mère; 
dès qu'il voit le jour, il se colle à la mamelle de 
celle qui l'a enfanté et, dès lors, il vit dans la 



— 96 — 

société de ses semblables. Tous dites qu'il faut 
sacrifier à nos ancêtres , mais ce ne sont que 
des hommes comme nous. Et vous aussi, lorsque 
vous serez morts, on fera de vous des dieux; vou- 
lez-vous que nous vous adorions dès aujourd'hui? 
Mais comment adorer des hommes? et si vous 
n'êtes que des hommes maintenant, serez-vous plus 
puissants lorsque la mort aura moissonné la moitié 
de vous-mêmes? » Ici, Ratsiou, le .principal oppo- 
sant, répondit avec aigreur : « Nous nous taisons 
parce que nous ne voulons pas céder. » Un autre 
ajouta : « Ce que disent les missionnaires serait 
excellent si nous le croyions, mais je ne le crois pas 
pour ma part. — Et c'est cependant la vérité, re- 
prit le chef. — Oui, la vérité! la vérité!... cria une 
voix, du milieu de l'assemblée. — Courage, mon 
maître, fais le bien, tu ne t'en repentiras pas! » 
Je pris alors la parole, et m'adressant aux person- 
nes les plus influentes, je leur dis : « Grands 
de Thaba-Bossiou, \ieillards que nous respectons 
tous, je hais la parole dure. Moshesh vous a dit 
les raisons pour lesquelles le culte des ancêtres 
doit cesser. Réfutez les vérités que je vous an- 
nonce, me voici : parlez, j'écoute. — Et moi aussi 
j'écoute, dit le chef, parlez!... » Long silence... — 
« Nous parlerons, dit enfin quelqu'un, lorsque le 
missionnaire se sera retiré. — Oui, vous vaincrez 
lorsqu'il n'y aura plus d'adversaire; parlez main- 
tenant, s'écria Moshesh un peu échauffé par une 
opposition aussi opiniâtre. Pourquoi regardez-vous 
à terre? Je disais en mon cœur : Il est autour de 



» — 97 — 

moi des gens qui ont des paroles de sagesse; mais 
je vois aujourd'hui qu'ils n 1 ont que des paroles de 
vanité... Qu'on recomble cette fosse immédiate- 
ment et que le bétail soit conduit aux champs! » 
Puis se tournant vers moi : « Tous avez vaincu; 
la femme que je pleure ira dormir avec Tséniéi ; et 
moi aussi je veux un jour reposer auprès d'elles. » 

Des scènes du même genre se passaient dans 
toutes nos stations. On accourait de bien loin pour 
nous interroger sur les étonnantes doctrines que 
nous avions apportées, les cœurs s'ouvraient à de 
nouvelles espérances, les consciences se réveil- 
laient et il se formait autour de nous des Eglises 
sur lesquelles Dieu n'a point cessé depuis lors de 
veiller. 

Les bornes que nous sommes obligé de donner 
à cette esquisse historique ne nous permettent pas 
de suivre l'accroissement progressif de chacune 
de ces petites communautés chrétiennes. Renon- 
çant avec regret à reproduire ici des faits de la 
nature la plus touchante, nous donnerons du moins 
au lecteur une idée des gens dont se sont recrutés 
nos troupeaux, en faisant passer sous ses yeux les 
principaux incidents de la vie et de la conversion 
de deux de nos néophytes. 



VII 



L'enfance d'Entouta s'était passée au milieu des 
guerres qui avaient désolé le pays des Bassoutos. 
A peine avait-il douze ans qu'il perdit son père et 
que sa famille se vit obligée de s'expatrier pour 
'-•aller chercher du pain chez les cruels vassaux de 
Dingân. Pendant le voyage il eut à endurer les 
dernières extrémités de la faim et de la fatigue. 
Les pauvres émigrés conduits par Chéou, homme 
d'âge et d'expérience, gravirent péniblement les 
monts Maloutis qui séparent la Béchuanasie de la 
terre de Natal. Sur les frontières des domaines des 
Zoulous, un chef, au regard hautain, arrêta les 
voyageurs pour s'emparer d'Entouta dont il pré- 
tendait faire son serviteur. Il l'entraînait déjà, lors- 
que Chéou courut au secours de son jeune ami et 
le saisissant au bras s'efforça de l'attirer à lui. Une 
lutte opiniâtre s'engagea ; l'enfant violemment ti- 
raillé poussait des cris d'effroi et de douleur. Le 
Zouiou se sentant le plus faible devient furieux ; 
il lève sa javeline : « Cet enfant, dit-il, en jetant 



— 99 — 

sur Chéou un regard féroce, ne sera ni à toi ni à 
moi; vois, ce fer va lui percer le crâne. » Ce mou- 
vement fait tressaillir Entlaloé, frère aîné du jeune 
garçon, il s'élance, arrête le bras du meurtrier et 
s'écrie : « Chéou, mon père, ne résiste plus; 
qu'Entouta soit esclave, peut-être un jour revien- 
dra-t-il vers nous. » 

Ces prévisions se réalisèrent. Au bout de quel- 
ques mois le pauvre captif rejoignit sa famille. Il 
la trouva établie à une journée de Mokokotloufé, 
résidence ordinaire de Dingân. Un nombre consi- 
dérable de Bassoutos, réunis par des malheurs 
communs, avaient obtenu du monarque zoulou la 
permission de fonder un village qui ne tarda pas 
à devenir florissant. A l'aide des rapports qu'ils 
entretenaient avec leurs compatriotes du Lessouto, 
ces émigrés se procuraient des plumes d'autruches, 
des ailes de grues et des peaux de panthères, 
qu'ils revendaient avec profit aux Zoukms, dont 
ces objets constituent le principal ornement mili- 
taire. La petite communauté posséda bientôt quel- 
ques troupeaux ; déjà elle voyait approcher le jour 
où ses acquisitions lui permettraient de regagner 
le pays natal; mais, hélas! la source de sa pros- 
périté devint la cause de sa ruine. L'appât d'une 
vente plus avantageuse entraîna quelques amis de 
Chéou à aller offrir leurs marchandises aux Bara- 
poutsas, tribu voisine hostile à Dingân. C'en fut 
assez pour allumer le courroux du despote. Dans 
une nuit obscure, le village des Bassoutos fut com- 
plètement cerné par quelques centaines de guer- 



« 400 — 

riers. Le massacre fat général. Entlaloé et sa jeune 
. épouse, dangereusement blessés, furent laissés pour 
morts sousjm tas de cadavres. La hutte d' Entouta 
fut pillée et brûlée. Pour lui, grâce à l'intervention 
de Dieu, il avait la veille entrepris un voyage avec 
Chéou son protecteur. Dès qu' Entlaloé et sa femme 
se virent suffisamment remis de leurs blessures, ils 
quittèrent avec leur frère le pays inhospitalier de 
Natal. Réduits derechef à l'état de dénûment le 
plus complet, ils furent contraints de s'associer à 
une bande de chasseurs qui vivaient de chair d'hip- 
popotame et de sanglier le long des rives du Calé- 
don. Dans le cours de cette vie aventureuse En- 
touta s'exposa à de grands dangers. Il fut un jour 
vivement poursuivi par un hippopotame que de 
nombreuses blessures avaient rendu furieux. Le 
jeune chasseur, exténué de fatigue, allait être dé- 
chiré ; mais Dieu, qui veillait sur ses jours, dirigea 
sa fuite v^rs un profond ravin que l'animal n'osa 
pas franchir. Quelques mois plus tard, Entouta et 
son ami Taélé, chassant aux damans, le long d'un 
épais fourré, furent surpris par un léopard. Ils 
l'attaquent sans hésiter et le blessent. Irrité, l'ani- 
mal s'élance sur Taélé, le renverse et va le mettre 
en pièces, quand Entouta délivre son ami en éten- 
dant la bête féroce à ses pieds d'un coup de mas- 
sue. La robe du léopard appartenait au vainqueur, 
mais dans cette occasion il fit paraître une .géné- 
rosité bien louable. Après avoir conduit Taélé au- 
près de ses parents, il alla chercher le précieux tro- 
phée, et le déployant devant son compagnon, il lui 



— 101 — 

dit : « Prends, c'est à toi, tu as couru le plus grandi 
danger. » 

Après plusieurs années d'agitation et de misère, 
la famille exilée revint à Thaba-Bossiou; elle y 
trouva l'abondance et le repos, et, ce qui vaut infi- 
niment plus, les paroles de la vie éternelle. 

Entouta prêta dès l'abord une attention soutenue 
à la prédication de l'Evangile, et les principes ; 
chrétiens s'étaient insensiblement développés dans 
son cœur, avant que ses proches s'en fussent aper- 
çus. Il m'ouvrit son âme quelques jours après 
avoir entendu un discours sur ces paroles de Jo- 
sué : « Pour moi et ma maison, nous servirons" 
l'Eternel. » '« J'ai compris, me dit-il, que je ne 
saurais plus longtemps taire le changement que 
Dieu a opéré en moi. Jésus-Christ veut être servi 
publiquement. 11 y a quelques mois que ma con- 
science s'est réveillée. Lorsque le Seigneur m'in- 
terrogea, en disant: « Entouta, comment penses-tu 
« échapper à ma colère? » J'essayai d'abord de le 
tromper et de me tromper moi-même. Je répondis :■ 
« Je suis si jeune; quel mal ai-je pu faire? Ma sagaie 
<r n'a jamais percé d'homme ; je mange le fruit de 
« ma chasse ou de mon travail ! » Mais le livre de :i 
Dieu me convainquit de mensonge. Il dit : « Tu ne 
<f convoiteras point. » Alors je compris que tous 
les péchés étaient dans mon âme. Il dit aussi : « Tu 
« aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur; » ; 
et encore : « Tu le serviras lui seul. » Je me con- 
vainquis que pendant toute ma vie je n'avais aimé, 
que moi-même. Je pleurai dans l'amertume de mon 



— 102 

àme, et Jésus me dit : « Yicns à moi, toi qui es affligé 
« et chargé, et tu trouveras le repos que tu cher- 
« ches. » mon berger, mettez sur moi le joug de 
Christ, je veux le porter publiquement. » 

11 ne tarda pas à être baptisé et prit le nom de 
Manoah. 

Peu d'années après, il fut retiré de ce monde. La 
maladie qui nous F enleva eut une marche très ra- 
pide. A peine nous doutions-nous qu'il fût en dan- 
ger qu'il se trouva à la dernière extrémité. Dès le 
début, il manifesta la plus parfaite résignation. 
Quelques jours avant sa mort, il dit à son frère : 
« Peut-être restcrai-je avec vous, peut-être m'en 
irai-je ; que Dieu choisisse pour moi. — Souffres- 
tu beaucoup? lui demanda Entlaloé. — Oui, beau- 
coup, mais le Seigneur me soutient. Lorsqu'il me 
prit à son service, il ne me promit pas que je serais 
exempt de douleur. » Un ami qui se trouvait pré- 
sent rappela que Manoah était réputé pour sa force. 
« 11 est vrai, repartit le pauvre malade, que j'ai été 
vigoureux pendant de longues années; mais la force 
est un piège. Le Seigneur a bien fait de m' enlever 
ce dont je m'enorgueillissais. » Le lendemain matin, 
son frère fut tellement frappé des progrès que fai- 
sait sa maladie, qu'il tomba à genoux et fondit en 
larmes. « Pourquoi pleures -tu? demanda Manoah. 
— Le Seigneur va me châtier, je le vois et com- 
ment ne pleurerais-je pas? — Ecoute, repartit le 
malade, je ne cherche pas à me tromper ; je sais que 
je suis en grand danger; mais soumettons-nous l'un 
et l'autre à la volonté de Dieu : tout ce qu'il fait 



— 103 — 

est bien. Surtout n'abandonnons jamais notre Sau- 
veur. » On lut alors le psaume XXIII. Manoah après 
l'avoir écouté, tlit à voix basse et comme s'il ne 
s'adressait qu'à lui-même : « Je voudrais bien sa- 
voir si, lorsque David écrivait ce psaume, il était 
où je suis aujourd'hui ; c'est si consolant, si bien 
comparé! » Dans la nuit qui suivit, il réveilla sa 
vieille mère qui dormait près de lui. « Quand cui- 
rez-vous le pain du dimanche * ? lui demanda-t-il. 
— Après-demain, mon fils, cette nuit est celle du 
cinquième jour. — Dimanche, je ne serai plus avec 
vous, le Seigneur m'envoie chercher. » Cette pa- 
role alarma extrêmement sa famille ; on me fit ap- 
peler et je ne pus que souscrire au jugement que 
le malade avait porté sur son état. 

Après l'avoir un peu ranimé par le moyen d'un 
cordial, je le priai de me faire part de ses senti- 
ments. « Oh! s'écria-t-il avec effort, mon cher pas- 
teur, j'aurais encore beaucoup à vous dire si je pou- 
vais parler. Rappelez -vous le jour où je vous dis 
que comme Josué je voulais servir l'Eternel. Depuis 
lors j'ai été heureux. Je crois en Jésus-Christ, je 
trouve en lui le pardon de mes péchés. Il ne m'a- 
bandonnera pas maintenant que la mort s-'approche 
de moi. » Pendant cette journée, qui était un ven- 
dredi, il s'affaiblit de plus en plus; tout annonçait 
une dissolution très prochaine. Aussi, m'empres- 
sai- je, le lendemain, de me rendre auprès de sa 

1 Dans nos stations, les "Bassoutos convertis ont d'eux-mêmes 
contracté la bonne habitude de préparer, le samedi, leur nourri- 
ture du dimanche, pour être plus libres le jour du Seigneur. 



— m — 

couche. Il avait encore toute sa connaissance, mais 
il parlait avec difficulté. En me voyant, il répéta 
deux fois en accents entrecoupés : « Je suis heu- 
reux en Jésus! » Bientôt après il dit à son frère, 
qui le soutenait dans ses bras : « Kia otséla, je m'en- 
dors. » 

Entlaloé le coucha sur son lit de pelleteries, lui 
ferma les yeux et tous les assistants se retirèrent 
en poussant des sanglots. 

Je ne pus m 1 éloigner sitôt des restes du premier 
Mossouto chrétien que j'aie vu mourir. J'étais ab- 
sorbé dans la pensée du changement qu'un mo-' 
ment fugitif venait d'opérer pour cet être bienheu- 
reux. Une hutte de roseau était la seule demeure 
que Mahoah eût jamais possédée ; quelques peaux 
de bêtes fauves, le plus précieux manteau qu'il eût 
jamais porté; des troupeaux, les seules richesses 
dont i! eût connaissance. Je me rappelai que tout 
récemment encore, en essayant de lui dépeindre 
les gloires et les béatitudes célestes, je gémissais 
de ce qu'il ne pouvait avoir qu'une bien imparfaite 
idée, même des objets terrestres auxquels l'Esprit 
saint a comparé les biens à venir. Mais un moment 
avait suffi pour le transporter au milieu de splen- 
deurs ineffables, dont la harpe d'or du séraphin, une 
mer de cristal et des portes de perles ne sont sans 
doute que des images fort grossières. puissance 
de la foi, par toi Manoah a saisi les promesses d'un 
bonheur sans fin, alors même qu'il en comprenait 
si peu la nature! Mais que dis-je? il l'avait compris 
ce bonheur; car il le faisait consister tout entier 



— 105 — 

à vivre auprès de Dieu! Ah! qu'avait-il besoin de. 
descriptions allégoriques? Voir son Sauveur, l'ado- 
rer, le servir, lui dire pendant toute une éternité 
combien il l'aimait, c'était assez pour Manoah, c'est 
assez pour tout racheté de Jésus-Christ! 
1 Je passe maintenant au second fait qui m'im- 
pressionna le plus, au début de mon ministère. — 
Libé, oncle de Moshesh, avait vu avec le plus grand 
déplaisir l'arrivée des missionnaires dans son pays. 
« Que ne chasse-t-on ces étrangers? » disait-il un 
jour à son ami Khoabané , homme influent et doué 
d'une grande prudence. — Pourquoi les chasser? 
Ils ne nous font pas de mal. Ecoutons ce qu'ils ont 
à dire ; personne ne nous force à les croire. — Yoilà 
ce que Moshesh et toi ne cessez de nous répéter, 
Vous verrez votre erreur lorsqu'il sera trop tard. » 
Libé avait près de quatre-vingts ans lorsqu'il par- 
lait ainsi. 

Ce païen suranné avait-il assez de perspicacité 
pour deviner la puissance des doctrines que nous 
prêchions, ou plutôt sa conscience ne frémissait-elle 
pas déjà sous l'aiguillon de la Parole divine? 

Quoi qu'il en soit, quelque temps après, profitant 
de la paix qui régnait dans la plaine, Libé quitta 
Taride sommet de Thaba-Bossiou pour les riantes 
vallées de Corocoro. Il établit son village sur un 
point élevé, d'où l'œil découvre l'imposante chaîne 
des Maloutis, et parcourut sans obstacle les riches 
plateaux qui séparent la station où je résidais de 
celle de Morija. Ce ne fut pas toutefois la beauté du 
site qui en détermina le choix. Le vieux chef ne 



— 106 — 

pensa qu'à'procurer de bons pâturages à ses trou- 
peaux et à s'éloigner de nos prédications impor- 
tunes. 

Il vit bientôt avec dépit que nous avions trouvé 
le chemin de sa demeure. Comment aurions-nous 
pu l'abandonner,; lui qui était si près de la tombe ! 
Déjà les rides hideuses qui sillonnaient tout son 
corps, sa maigreur effrayante, ses yeux éteints et 
hagards, et d'autres indices plus repoussants encore 
d'une prochaine dissolution, éloignaient de lui jus- 
qu'à ses proches. On le trouvait généralement cou- 
vert de haillons dégoûtants, accroupi près de la 
porte de sa hutte. Il cherchait à dissiper les ennuis 
de la solitude en s'occupant à tresser du jonc. 

Qui n'eût pensé qu'abandonné du monde, Libé 
devait recevoir avec joie les promesses consolantes 
de la seule religion qui sache dissiper les terreurs 
de la mort? Mais non ; il n'entendait pas plus tôt nos 
voix, qu'un sourire de haine et de mépris contrac- 
tait ses lèvres. « Retirez-vous , nous criait-il , je ne 
vous connais pas; je ne veux avoir aucun rapport 
avec vous ni avec votre Dieu. Je ne croirai pas 
en lui, aussi longtemps que vous ne me l'aurez pas 
fait voir de mes propres yeux. — Ton Dieu, dit-il 
un jour à mon collègue de Morija, serait -il capable 
de transformer un vieillard en un jeune homme? » 
Dans ce moment le soleil levant dardait ses rayons 
à travers les gorges des Maloutis. « Oui, répondit 
le serviteur de Christ ; voyez ce vieillard qui aura 
bientôt six mille ans , il se montre aujourd'hui 
aussi jeune et aussi .beau qu'au jour où il éclaira 



— 107 — 

le monde pour la première fois. Mon Dieu a la 
puissance d'opérer ce que vous demandez, mais il 
ne l'opérera pas en votre faveur parce que vous 
ayez péché et que tout pécheur doit mourir. >» A 
l'ouïe de ce dernier mot, Libé, furieux, tourna le 
dos a notre ami, en disant : « Jeune homme, ne 
m'importune plus, et si tu veux que je t'écoute, 
va chercher ton père au delà des mers; peut-être, 
lui, pourra-t-il m'instruire. » 

. La violence de son animosité se manifesta sur- 
tout à l'occasion de l'enterrement d'une de ses fil- 
les, que je fus invité à faire par le mari de la dé- 
funte et quelques autres membres de la famille. Le 
cortège m'avait précédé et je m'avançais lentement 
vers la fosse, en priant le Seigneur de m'aider à le 
glorifier, lorsque je vis Libé s'élancer vers moi 
avec une vitesse que la rage seule pouvait lui don- 
ner. Ses gestes menaçants disaient assez quel était 
son dessein. Je tremblai à la perspective d'être 
obligé de me défendre. Heureusement que ses fils 
ne l'avaient pas plus tôt vu paraître, qu'ils étaient 
accourus à mon secours. Ils le prièrent respectueu- 
sement de se retirer, mais il fut sourd à leurs in- 
stances et une lutte dut inévitablement s'engager. 
Le malheureux vieillard s'épuisant en vains efforts, 
réduisit ses enfants à la fâcheuse extrémité de l'é- 
tendre par terre et de le tenir dans cette position 
pendant tout le service. Lorsque je passai près de 
lui en me retirant, il ramassa ses forces pour se 
dégager, puis se mit à heurter violemment sa tête 
contre terre. Enfin, exténué de fatigue, il resta 



__ 408 — 

immobile, lança sur moi un regard dont je n'eusse 
pas cru l'homme capable, et m'accabla d'invectives. 
Depuis cet incident déplorable, nous discon- 
tinuâmes nos visites chez Libé, de peur de contri- 
buer ta accroître sa condamnation. Seulement nous 
nous informions de temps en temps s'il vivait en- 
core, et nous lui faisions passer quelques paroles 
d'amitié par ses voisins. Quelle ne fut pas ma sur- 
prise lorsqu'on vint un jour m'appeler de sa part! 
Le messager qu'il m'envoyait rayonnait de joie. 
« Libé prie, me dit-il avec émotion, et il demande 
que vous alliez prier avec lui. » Apercevant sur 
mes lèvres un sourire d'incrédulité , le pieux 
Tsiou reprit la parole et me communiqua ce qui 
suit : Hier matin, Libé me fit venir dans sa hutte 
et me dit : « Mon enfant, sais-tu prier? Mets-toi à 
genoux près de moi, et prie Dieu d'avoir pitié du 
plus grand des pécheurs. J'ai peur, mon enfant 1 
Ce Dieu que j'ai nié si longtemps m'a fait sentir 
sa puissance dans mon âme. Je sais maintenant 
qu'il existe ; je n'en ai plus aucun doute. Et ce feu 
qui ne s'éteint point, qui m'en délivrera? Je le vois, 
je le vois ! Crois-tu que Dieu veuille me pardon- 
ner? J'ai refusé d'aller entendre sa Parole pendant 
que je pouvais encore marcher. Maintenant que je 
suis aveugle et presque sourd, comment pour- 
rai-je servir Jéhovah? » — Ici, ajouta Tsiou, Libé 
s'arrêta un moment, puis il me dit : « As -tu pris 
ton livre avec toi? » Je répondis que oui. « Eh 
bien, ouvre-le et place mon doigt sur le nom de 
Dieu. » Je fis selon son désir. « C'est donc là, 



— 109 — 

s'écria-t-il, le nom, le beau nom de Dieu! Place 
maintenant mon doigt sur celui de Jésus, le Sau- 
veur. »> Tel fut le touchant récit du messager de 
bonnes nouvelles que Libé m'envoyait. J'eus bien- 
tôt la joie de m'assurer par moi-même de la réalité 
de cette conversion étonnante. Pendant près d'une 
année, mon collègue de Morija partagea avec moi 
la douce tâche de nourrir ce vieillard que la grâce 
avait rendu aussi docile qu'un petit enfant. Pour 
ne rien perdre de nos instructions, Libé prenait 
ordinairement nos mains dans les siennes, appro- 
chait son oreille de nos lèvres, et répétait l'une 
après l'autre, les paroles que nous proférions, nous 
priant de le reprendre s'il n'avait pas bien en- 
tendu. Il fut baptisé dans son propre village. Cette' 
cérémonie attira une foule de gens désireux de 
voir celui qui nous persécutait, et qui maintenant 
annonçait la foi qu'il s'efforçait autrefois de détruire. 
Quatre membres de l'Eglise de Morija, avancés en 
âge, apportèrent le néophyte, trop faible pour se 
mouvoir seul, et le déposèrent sur une espèce de 
couche, au milieu de l'assemblée. Bien que nous 
ne fussions pas sans inquiétude sur les suites que 
pourraient avoir pour lui des émotions trop multi- 
pliées, nous pensâmes, nous reposant sur le Sei- 
gneur, devoir l'inviter à rendre compte de sa foi. 
« Je crois, dit-il alors sans hésiter, en Jéhovah, le 
vrai Dieu qui m'a créé et qui m'a fait parvenir à 
l'âge où je suis. Il a eu pitié de moi qui le haïssais, 
,et a livré Jésus à la mort pour me sauver. mon 
Maître, ô mon Père, aie pitié de moi! Je n'ai plus 



— 110 — 

de force, mes jours sont finis. Prends-moi à toi. 
Que la mort n'ait de moi que ces pauvres, os! Pré- 
serve-moi de l'enfer et du diable! mon Père, 
écoute Jésus qui te prie pour moi. mon Sei- 
gueur!... ô mon Père!... » Ces saintes éjacula- 
tions entraînant le bon vieillard trop loin, mon 
collègue de Morija, qui officiait, dut l'interrompre 
pour lui offrir le secours de questions nettement 
posées : « Placez-vous encore quelque confiance dans 
les sacrifices que vous aviez accoutumé de faire aux 
âmes de vos ancêtres? — Qu'est-ce que de pareils 
sacrifices pourraient encore purifier? Je n'y crois 
plus, le sang de Jésus est ma seule espérance. — 
Avez-vous quelque désir à exprimer à votre famille 
et aux Bassoutos assemblés autour de vous? — Oui> 
je désire qu'ils se hâtent de croire et de se re- 
pentir. Qu'ils aillent tous à la maison de Dieu et 
qu'ils écoutent avec docilité ce qu'on y enseigne. 
Moshesh, mon fils, où es- tu? (Ici Moshesh couvrit 
ses yeux d'un mouchoir pour cacher son émotion.) 
Et toi, Letsié, mon petit fils, où es-tu? Ecoutez mes 
dernières paroles. Pourquoi résistez-vous à Dieu? 
Vous objectez vos femmes ! Ces femmes, ce sont vos 
sœurs et non vos épouses. Jéhovah n'a créé qu'un 
homme et qu'une femme et les a unis pour être une 
seule chair. Oh! soumettez -vous à Jésus, il veut 
vous sauver. Renoncez aux guerres, aimez tous vos 
semblables. — Pourquoi demandez-vous le baptême? 
— Parce que Jésus a dit que celui qui croit et qui 
est baptisé sera sauvé. Pourrais-je savoir quelque 
chose de mieux que ce que mon Maître a dit? » — 



— M — 

Il est d'usage dans nos stations que les néophytes, 
ayant de recevoir le baptême, répètent la formule 
antique du renoncement. Elle avait été expliquée 
à Libé et il Tarait parfaitement comprise, mais il 
lui fat impossible de l'apprendre ou môme de s'as- 
treindre a la répéter après le ministre officiant. 
Cette circonstance tourna à notre édification, en 
tant que l'embarras du néophyte fit éclater toute 
la vivacité de ses sentiments. Je renonce au monde 
et à sa pompe. ... venait de dire mon collègue. « Non, 
s'écria Libé, je n'y renonce pas maintenant, car 
il y a longtemps que j'y ai renoncé! » Je renonce au 
diable et à ses œuvres!... « Le diable, interrompt 
l'heureux croyant, qu'ai-je à faire avec lui? Il m'a 
trompé pendant assez d'années. Youdrait-il donc 
ni'entraîner dans sa ruine? Je lui laisse l'enfer, 
qu'il le possède à lui seul... » Je renonce à la 
chair et à ses convoitises. Nouvelle exclamation. 
« N'y aurait-il donc de jouissances que dans le 
monde? N'avons-nous pas, chez Jésus, des fêtes et 
des viandes qui nous suffisent? » D'après un désir 
généralement exprimé, Libé fut surnommé Adam, 
le Père des Bassoutos. Il mourut peu de temps 
après son baptême. C'était un dimanche matin. Un 
de ses petits-fils venait de lui lire quelques versets 
dans les évangiles. « Sais-tu , avait ajouté le jeune 
homme, que c'est aujourd'hui le jour du Seigneur? 
— Je le sais, je suis avec mon Dieu. » Quelques 
instants après, il demanda qu'on étendît un man- 
teau sur lui, parce qu'il se sentait accablé de som- 
meil, et il s'endormit pour ne plus se réveiller. 



¥111 



Yingt ans se sont écoulés depuis le moment où 
les Bassoutos commencèrent à comprendre le mes- 
sage de grâce que nous leur avions apporté. Dans 
cet intervalle le personnel de la mission s'est con- 
sidérablement augmenté. Aux établissements dont 
nous avons raconté l' origine se sont ajoutés : Car- 
mcl, desservi par M. Lemue que M. Frédoux a 
remplacé à Motito \ . Hébron , squs les soins de 
M. Cochet; Béthcsda, dirigé par MM. Schrumpf et 
Gosselin ; Hermon et Bérée, dont les pasteurs sont 
MM. Dvke et Maitin. Les Bassoutos jouissent en 
outre des services de M. Lautré , chirurgien de 
beaucoup de mérite; de M. Schuh, directeur d'une 
presse établie à Béerséba ; de M. Maeder, qui est de- 
yenule collaborateur de M. Arbousset; de M. Keck, 
adjoint comme pasteur à M. Daumas ; et deM. Jousse, 
auquel est dévolue la charge du poste de Thaba- 
Bossiou. 

Les trayaux de tous ces messagers de salut sont 
bénis de Dieu. La société chrétienne s'organise 



- 113 — 

lentement, mais d'uue manière sûre et progres- 
sive, an sein de populations dont les masses sont 
encore sous l'empire d'erreurs traditionnelles. Les 
néophytes font preuve, comme on l'a yu, d'intel- 
ligence et de tact. Ils savent reproduire d'une ma- 
nière neuve et intéressante les impressions qu'ils 
reçoivent. Mais là, comme partout ailleurs, le mal 
se trouve mêlé au bien. La lutte est incessante, et 
l'on voudrait voir les indigènes convertis protester 
plus énergiquement contre les désordres qui ré- 
gnent autour d'eux. On sent en les voyant agir 
qu'ils se préoccupent trop des difficultés qu'ils ont 
à surmonter. On leur souhaiterait plus d'assurance 
et de vigueur. Ce défaut est peut être le résultat 
des habitudes de défiance que l'on contracte lors- 
que l'on naît et qu'on grandit sous un régime qui 
n'offre que peu de garanties de stabilité. Des dé- 
fections inattendues répandent parfois la conster- 
nation au sein de ces troupeaux encore peu expé- 
rimentés. Cependant ils avanceut dans la pénible 
voie qui leur est tracée. 

Au point de vue temporel, l'arrivée des mission- 
naires a été le salut des Bassoutôs. 

Cette contrée, que nous trouvâmes presque dé- 
serte en 1833, est couverte de hameaux entourés 
de champs en plein rapport. On n'y voit plus trace 
d'animaux sauvages et l'on commence à s'y plain- 
dre d'une trop grande accumulation de chevaux et 
de bêtes à cornes. 

Les indigènes, sans négliger leurs anciens pro- 
duits, ont généralement adopté la culture de uos 



- 1U — 

céréales et de nos principaux arbres fruitiers. 
Adossé contre des montagnes qui forment le point 
culminant de l'Afrique australe, leur pays jouit de 
pluies régulières pendant toute la saison d'été, de 
puis le mois d'octobre jusqu'au mois d'avril. 

Les sauterelles, qui ravagent si fréquemment les 
terrés du gouvernement du Cap, s'arrêtent rare- 
ment dans cette région privilégiée, soit qu'elles 
n'en aiment point les herbages ou qu'elles crai- 
gnent de déposer leurs œufs dans un sol trop hu- 
mide. Les moissons ne manquent donc presque 
jamais et la quantité de grains qu'on récolte an- 
nuellement dépasse de beaucoup celle que les ha- 
bitants peuvent consommer. Le surplus trouve un 
facile écoulement dans la colonie et constitue avec 
les bestiaux le fond d'un commerce déjà considé- 
rable. 

Nos eiïbrts pour le développement de l'agricul- 
ture ne pouvaient être couronnés d'un succès pins 
satisfaisant. 

Il n'en est pas de même pour ce qui tient aux 
constructions et à l'ameublement» 

Ce pays si fertile, et où les graminées acquièrent 
une telle hauteur qu'on est obligé, chaque hiver, 
de s'en débarrasser au moyen du feu, n'a presque 
pas d'arbres de haute futaie. En attendant que cet 
obstacle au développement de la civilisation trouve 
son remède dans la plantation de forêts artificiel- 
les, on pourra y obvier au moyen de rapports com- 
merciaux avec la Cafrerie qui n'est presque d'un 
bout à l'autre qu'un vaste bois* Les habitants de 



— 115 — 

Béerséba et de Mékuatling sont de tous les indi- 
gènes ceux qui ont lutté avec plus de persévérance 
contre les difficultés dont nous venons de parler. 
Ils ont presque tous substitué de petites maisons 
en maçonnerie à l'ancienne hutte. 

Nos établissements sont échelonnés sur une 
ligne à peu près parallèle au cours du Calédon, à 
une distance moyenne de douze lieues les uns des 
autres, de telle sorte que chacun d'eux se trouve 
au centre d'un district populeux. 

Sous le rapport des bâtiments et de l'industrie, 
ils sont encore fort peu remarquables. Il ne fau- 
drait pas les assimiler même au plus insignifiant de 
nos villages. 

Lecteur, si vous voulez en avoir une idée, per- 
mettez-moi de vous placer sur une colline d'où j'ai 
souvent contemplé l'un de ces hameaux naissants. 
— Vos regards s'arrêtent sur un immense cirque 
formé par des montagnes aux cimes grisâtres. Tous 
admirez les pâturages qui recouvrent le sol ondulé 
de la vallée. Vous voyez avec intérêt de beaux 
troupeaux, paissant sous les yeux de bergers armés 
de javelines et de boucliers, De légères colonnes 
de fumée vous indiquent les sites des villages ca- 
chés par les accidents du terrain. — Mais un sen- 
timent indéfinissable de tristesse efface de vos 
lèvres le premier sourire de la surprise!... La ver- 
dure de ce pays-là vous paraît trop uniforme. Les 
troupeaux vous semblent moins enjoués que ceux 
que vous avez vu bondir dans nos prairies. Et puis, 
que penser de ce silence ! ... Ce silence de l'Afrique, 



— 116 — 
qui n'est interrompu que par des croassements de 
corbeaux ou par le vol de quelque grue solitaire î 
Cette nature vous pèse, et yous sentez que si le 
missionnaire lui trouve du charme, c'est que les 
déchirements du jour où il dit adieu à tout ce qui 
lui était cher avaient préparé son âme à compren- 
dre les mélancoliques grandeurs de sa patrie adop- 
tive! 

Détachez vos regards de ces scènes muettes pour 
chercher la station; vous découvrirez, au bas d'un 
coteau, dans l'ombre que projette le mont le plus 
rapproché de vous, quelques maisons simples, mais 
bien bâties, dont les façades blanches sont tour- 
nées vers de vastes vergers et des champs en cul- 
ture. 

Vous reconnaissez à ses proportions et à son iso- 
lement T édifice consacré au culte de Dieu. 

Un peu plus haut , se présentent divers petits 
bâtiments en grossière maçonnerie, tant bien que 
mal alignés , et dont le principal charme consiste à 
se trouver ombragés par de fort beaux pêchers. Ce 
sont les demeures de ceux des habitants de l'en- 
droit qui ont fait un premier pas vers la civilisa- 
tion. — Plus haut encore, on aperçoit d'immen- 
ses cercles, dont la circonférence se compose de 
huttes, de forme ovale, fort rapprochées les unes 
des autres. C'est là le motsé, la communauté 
païenne, où retentissent trop souvent encore des 
chants barbares, tandis que plus bas on se réunit, 
matin et soir, pour célébrer les louanges du Sau- 
veur. 



— 117 — 

Peut-être, après ce coup d'œil jeté sur l'ensem- 
ble de la station, désirez- vous entrer dans l'un de 
nos temples africains. On y est généralement fort 
serré, et c'est quelquefois avec peine que le pré- 
dicateur se fraye un chemin jusqu'à la chaire. Les 
chrétiennes s'habillent, le dimanche, à peu près 
comme nos villageoises ; seulement elles ont com- 
pris qu'un mouchoir porté en guise de turban allait 
infiniment mieux à leur teint foncé et à leur nature 
agreste qu'un chapeau ou qu'un bonnet. Les hom- 
mes préfèrent le paletot à la veste et la redingote 
au frac, qui leur paraît souverainement ridicule. Le 
plus grand nombre aiment encore à se draper dans 
leurs manteaux de pelleteries. Les missionnaires 
ne sont pas trop exigeants là-dessus. Dans quel- 
ques stations, on s'assied sur des bancs de bois 
très bien faits. Ailleurs, la brique remplace encore 
la planche. Dans d'autres localités, chaque au- 
diteur apporte avec soi un escabeau de sa propre 
façon * Les femmes âgées préfèrent une natte blan- 
che, qui leur sert de parasol en se rendant à la 
maison de prière, et sur laquelle on les voit assi- 
ses, à la manière des Orientaux, pendant la célé- 
bration du service. Les enfants des écoles se grou- 
pent généralement au bas de la chaire, sous la 
surveillance d'un ou de deux moniteurs. 

La forme du culte est la môme que celle qu'on 
suit dans les Eglises protestantes en France. Seu- 
lement nos coreligionnaires du Lessouto chantent 
les louanges du Seigneur avec beaucoup plus d'é- 
nergie que nous. On sait , dans ce pays-là , ce 



— m — 

que c'est que faire un bruit joyeux à l'Eternel. 

Toutes les personnes sachant lire tiennent à la 
main un recueil de cent cantiques, qui en est à sa 
quatrième édition. — - Les Bassoutos convertis ap- 
précient encore davantage le privilège de pouvoir 
chercher dans le Nouveau Testament la confirmation 
ou le développement des enseignements qu'ils re- 
çoivent des missionnaires. Une traduction très po- 
pulaire de ce saint livre a été imprimée à Béerséba, 
L'idiome des Bassoutos a fourni tout ce qu'il fal- 
lait pour reproduire la pensée divine avec clarté 
et sans circonlocution vicieuse. Quelques rares 
emprunts ont été faits aux langues européennes, 
mais seulement pour exprimer des objets matériels 
inconnus aux indigènes. Rien n'égale l'intérêt 
avec lequel nos néophytes ont suivi l'impression 
du volume sacré. Ayant bientôt observé que leurs 
yeux de lynx ne laissaient échapper aucune ex- 
pression malsonnante, et pourchassaient sans pitié 
les plus légères fautes de typographie, nous »vons 
tiré un excellent parti , pour la correction de nos 
épreuves, de ce penchant à la critique. Lors- 
que nos censeurs éprouvaient des doutes sur la 
justesse de quelque locution peu usitée, ils se li- 
vraient à des discussions philologiques très amu- 
santes et parfois fort instructives. Il est tel mot 
qui, avant de pouvoir garder la place que nous lui 
avions assignée, a dû subir l'examen d'un jury corn* 
posé des hommes les plus graves de la tribu. 

Souvent les objections provenaient de ce que 
l'étrangeté sublime des enseignements divins dé- 



— 119 — 

routait complètement nos érudits. Je me rappelle 
avoir eu toute la peine du monde à les convaincre 
que je ne m'étais pas trompé en faisant dire à Jésus- 
Çhrist que ses apôtres siégeraient un jour. avec lui 
sur douze trônes. Ils ne concevaient pas que le Roi 
desxois pût pousser la condescendance jusqu'à 
rendre de simples serviteurs participants de ses 
prérogatives. 

Ces mystères de la sagesse incréée frappaient 
surtout l'intelligence supérieure de Moshesh. 1} 
admirait particulièrement le récit de la création, 
le Décalogue , le treizième chapitre de la première 
épître aux Corinthiens, qu'il appelait « les poésies 
de l'amour. >> Je l'ai souvent entendu répéter avec 
emphase le prologue de ce morceau sublime : 
«. Quand même je parlerais toutes les langues des 
hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je suis 
comme l'airain qui résonne ou comme la cymbale 
retentissante. » L'histoire de Joseph le jetait dans 
de vraies extases de bonheur et d'admiration. Il la 
raconta un jour en ma présence à un chef allié qui 
lui faisait visite. Dans le feu du récit, il parut ou- 
blier tout ce qui se passait autour de lui et se livra 
à une pantomime saisissante de vérité. L'étranger 
émerveillé ne détourna pas un instant les yeux; 
sa physionomie reflétait, comme un miroir, toutes 
les impressions qui se produisaient sur celle du 
narrateur. Que n'eus-je pas donné dans ce moment 
pour savoir peindre ? ^ 

Le lecteur croira-t-il que j'ai entendu l'un de ces 
indigènes reproduire presque littéralement le mot 



- 420 — 

célèbre dé Rousseau : « Ce n'est pas ainsi qu'on in- 
vente? » Quelqu'un avait dit que l'Evangile pouvait 
bien être le fruit de l'imagination des blancs. « Des 
blancs!... repartit ironiquement un homme qui ne 
faisait d'ailleurs aucune profession de christia- 
nisme, ils sont en effet bien habiles les blancs! Ils 
font des maisons qui roulent, des fusils, de la 
poudre, il n'y a que la mort dont ils n'aient pas 
pu se rendre maîtres, mais, avec tout cela, je ne les 
crois pas assez sages pour avoir fait la Bible! M* 

Les temples, dont nous parlions tout à l'heure, 
sont en grande partie l'œuvre de nos néophytes. 
Dans ce moment même, on en achève un à l'érec- 
tion duquel ils ont consacré une somme de près 
de cinq mille francs. Ils prêtent encore plus vo- 
lontiers le secours de leurs bras, surtout si la chose 
est conduite avec ensemble et se traite en affaire 
de famille. Alors les corvées les plus pénibles leur 
deviennent en quelque sorte des parties de plaisir. 

Lors de la construction de l'église de Mékua- 
tling, les indigènes amassèrent d'abord toutes les 
pierres et préparèrent environ 60,000 briques. 
Le bois pour la charpente se trouvait dans les 
montagnes, ou au fond de ravins inaccessibles aux 
bêtes de trait. Il fut enlevé de là comme par en- 
chantement à force de bras. Le chaume et les ro- 
seaux destinés à la toiture avaient été coupés par 
les hommes à quelque distance de la station. Les 
femmes et les jeunes filles se chargèrent du trans- 
port. On les voyait arriver, chaque matin, se sui- 
vant à la file et portant sur la tête de grosses ger- 



— 121 - 

bcs qu'elles déposaient sur Je chantier, Il est 
d'usage que ces matériaux soient cousus aux lattes 
de la toiture au moyen de lanières. Il fallait donc 
beaucoup de peaux. Les chasseurs de l'endroit se 
mirent en campagne et revinrent bientôt avec un 
gros char plein des dépouilles des gnous et des zè- 
bres du voisinage. Jamais on n'avait fait la guerre à 
ces animaux avec si bonne conscience. On chassait 
au cri de : « Dieu le veut, Dieu l'ordonne! » Le soir 
les traqueurs, au nombre de plusieurs centaines, se 
réunissaient sous la voûte étoilée, pour chanter, 
avant de se livrer au sommeil, un hymne au Gréar 
teur des hommes. 

La chaux est très rare dans ce pays-là, et l'on 
n'en fait usage que pour blanchir les parois, des 
bâtiments. Elle ne se trouve qu'à l'état de stalac- 
tites dans des grottes situées généralement au 
sommet des montagnes. M. Daumas, après beau- 
coup de recherches, en avait découvert une assez 
grande quantité près d'une charmante, fontaine 
tombant en cascade, mais malheureusement on ne 
peut plus mal placée pour la >\ commodité des car- 
riers. La chaux fut emportée d'assaut. On partit 
un beau matin comme pour une promenade d'agré- 
ment. M. Daumas et sa compagne ne purent résis- 
ter à. la tentation de se mettre de la partie. Des 
blocs, presque aussi durs, que le marbre, furent 
bientôt mis en éclats, et, longtemps avant le cou- 
cher du soleil, il n'y eut pas moins de cinq char- 
retées de moellons que dix forts bœufs furent 
chargés de traîner jusqu'à la station. . ...,.-. 



Enfin, pour que la construction de ce temple 
soit complète, il faut ajouter aux joyeuses corvées, 
dont nous venons de parler, une contribution en 
bétail, dont la vente permit à notre collègue de 
meubler l'édifice de bancs en belle menuiserie. 

Des populations , qui avaient été dispersées par 
la guerre et la famine , ramenées dans le pays de 
leurs pères ; des éléments durables de prospérité 
introduits dans une région que le cannibalisme 
avait dévastée ; le Nouveau Testament et le livre 
des Psaumes imprimés ; un nombre assez considé- 
rable d'indigènes admis aux sacrements et à la 
communion de l'Eglise ; les vérités fondamentales 
du christianisme annoncées à des masses encore 
inconverties, tels ont été jusqu'ici les résultats gé- 
néraux de notre entreprise. C'est assez pour nous 
encourager et nous porter à bénir l'Auteur de tout 
bien, mais c'est peu auprès de ce qui reste à faire.* 

Il est douloureux de le dire, mais la vérité nous 
y oblige, l'œuvre de la régénération sociale et 
religieuse des Bassoutos semblait présenter moins 
de difficultés et marcher plus rapidement, il y a 
une douzaine d'années, qu'elle ne l'a fait depuis. A 
cette époque, presque toute la famille du chef sem- 
blait gagnée; lui même paraissait par moments n'at- 
tendre que quelques progrès de plus au sein de sou 
peuple pour renoncer aux antiques usages, et ré- 
gler sa vie et son administration d'après la loi chré- 
tienne. Alors les Bassoutos ignoraient encore le 
grand scandale que présente la politique égoïste 
des nations qui s'appellent chrétiennes. Nos néo- 



— 123 ■— 

phytes pensaient que les guerres devaient entiè- 
rement cesser là où l'autorité suprême de la Parole 
de Dieu était admise. Ils croyaient donc n'avoir 
rien à craindre de la race blanche. Ce sentiment 
avait acquis une telle force que les exercices mi^ 
litaires tombaient en désuétude. Le pays des Bas- 
soutos fournissait chaque année à la colonie dn 
Cap une multitude de travailleurs qui trouvaient 
facilement de l'ouvrage, tant leur réputation de fidé- 
lité et d'honnêteté inspirait de confiance. Il nous 
souvient qu'un publiciste de la colonie du Cap de- 
mandait alors, d'un ton ironique, si les mission- 
naires protestants français étaient des quakers, que 
leurs disciples se montrassent partout sans armes 
et ne prissent avec eux, dans leurs voyages, qu'un 
bâton et un petit sac contenant des livres. 

Hélas! de cruels désappointements devaient ame- 
ner une réaction qui ne tarda pas à faire tenir 
à nos détracteurs un tout autre langage. Les em- 
piétements de notre race allaient ranimer l'instinct 
belliqueux des indigènes et porter un grand nombre 
d'entre eux à ne plus voir dans le christianisme 
qu'une série de faits sans portée et de théories sans 
application. Les exigences et les préoccupations de 
la politique allaient étouffer la voix de la conscience, 
et fournir à une foule de gens., surtout aux chefs, 
un prétexte spécieux pour renvoyer indéfiniment 
des réformes qui leur répugnaient. Dès ce jour 
commencèrent nos plus sérieuses difficultés. 

On sait avec quelle incurie le gouvernement du 
Gap a laissé une foule d'anciennes familles de la 



r- 124 — 
colonie se soustraire à son autorité, et s'avancer in- 
définiment au delà des frontières. Il n'était cepen- 
dant pas difficile de prévoir quelles seraient les 
conséquences de cette émigration. La cause en expli- 
quait suffisamment le but. Que pouvait-on attendre 
de gens qui s'expatriaient, pour la plupart, parce 
qu'on les avait obligés à émanciper leurs esclaves? 

Ces émigrés, peu nombreux d'abord, ne portèrent 
dans le commencement aucun ombrage aux popula- 
tions qui les virent apparaître au milieu d'elles. 
Ils se montraient si humbles, si soumis! Ils ne de- 
mandaient qu'à séjourner dans les parties du pays 
les moins occupées, et ce séjour ne devait être que 
temporaire. Mais bientôt voyant leur nombre con- 
sidérablement accru, ils se crurent assez forts pour 
pouvoir jeter le masque et se donner des chefs. 

Une guerre ne tarda pas à éclater. Alors le gou- 
vernement de la colonie se réveilla au bruit de la 
fusillade. Quelques dragons traversèrent le fleuve 
Orange. Le prestige encore intact de ces troupes, 
l'éclat de leur armure imposèrent aux colons émi- 
grés tout autant qu'aux indigènes. Les parties 
belligérantes mirent bas les armes et de graves 
diplomates ouvrirent un congrès, espérant trouver 
quelque remède à des maux qu'ils auraient dû 
prévoir et prévenir. 

Ils étaient encore occupés à chercher ce remède, 
quand un nouveau gouverneur, couvert des lauriers 
qu'il venait de conquérir dans l'Inde, passe à tra- 
vers les populations en émoi, avec la rapidité d'un 
météore, et, d'un coup de son sabre, tranche le 



— 125 — 

nœud gordien. 11 proclame la souveraineté de la reine 
d'Angleterre sur tout le pays. Cette souveraineté 
du reste sera toute inorale, un manteau de famille 
sous lequel blancs et noirs, enfants de la môme 
mère, goûteront un paisible sommçil. Chacun res- 
tera où il est, jouira de ce qu'il possède déjà, mais 
plus d'empiétements! Les droits de Moshesli sur- 
tout devront être sacrés! Ce chef n'a rien vendu ni 
affermé, il n'a fait qu'exercer une hospitalité dont 
on doit lui savoir gré. Des magistrats seront ré- 
partis parmi les blancs pour les contenir et les 
protéger. Les indigènes se gouverneront d'après 
leurs propres lois. 

Si cet homme eût pu demeurer sur les lieux et 
aviser lui-même à l'exécution de ses plans, peut- 
être sa vive imagination, son esprit fécond et éner- 
gique lui eussent-ils fourni assez d'expédients, as- 
sez de généreuses inconséquences pour amener 
progressivement et sans secousse une fusion quel- 
que peu équitable. Mais à l'exception de Moshesh 
et de ses Bassoutos , anciens et légitimes posses- 
seurs du sol, tout le monde dans la contrée avait 
intérêt à faire passer le plus tôt possible la souve 
raineté morale à l'état de souveraineté matérielle. 

Les agents britanniques ne tardèrent pas à tailler 
en long et en large, comme en pays conquis, pour 
arrondir les fermes des émigrés. Ceux des indi- 
gènes dont les villages étaient près de ces fermes 
furent sommés de se retirer ou de passer sous de 
nouvelles lois. Des chefs étrangers, auxquels le 
souverain des Bassoutos avait donné asile, se pré- 



— 126 — 

valant du nouvel ordre de choses, se déclarèrent 
possesseurs exclusifs des districts où l'hospitalité 
leur avait été généreusement donnée et furent sou- 
tenus dans leurs prétentions par les autorités co- 
loniales. 

C'en était trop. Les Bassoutos ne purent plus 
se contenir. Des guerres intestines éclatèrent. Ce 
n'est pas ici le lieu d'en raconter les incidents. 
Qu'il me suffise de dire que pendant près de quatre 
années les cris d'alarme ou les chants de victoire 
ne cessèrent de retentir autour de nos stations. — 
Pendant cette lutte , les Bassoutos ont reconquis 
une partie du territoire qu'on leur avait enlevé. 
Ils eussent pu disparaître avant que le gouverne- 
ment anglais comprît quel rôle on lui faisait jouer 
dans ces régions lointaines. L'intrépidité qu'ils ont 
déployée sous le feu des premiers canons qui aient 
paru dans leurs montagnes a prévenu ce malheur, 

11 n'entrait nullement dans les vues de la Grande- 
Bretagne de faire les frais d'une lutte qui ne lui 
promettait ni gloire ni profit. Dès qu'elle a vu que 
le prestige de son nom ne suffisait pas pour tenir 
en échec des populations dont sa négligence a com- 
promis l'avenir, elle a retiré du milieu d'elles ses 
troupes et ses magistrats. C'eût été montrer beau- 
coup de sagesse s'il eût été possible d'emmener en 
même temps les colons, qui ont été la première 
cause de tout le mal. Au fond rien n'est changé, 
les deux races rivales sont encore en présence, 
et la stricte neutralité que l'Angleterre se pique 
d'observer est bien souvent dérisoire. 



— 127 - 

Les chefs se voient aux prises avec des difficultés 
ignorées de leurs pères. L'excessive indépendance 
de leurs vassaux, la facilité avec laquelle, dans 
l'absence de lois bien arrêtées, les personnes mal- 
intentionnées peuvent profiter du mécontentement 
général pour se livrer à des actes de spoliation ou 
de vengeance personnelle ; les exigences toujours 
croissantes de leurs nouveaux voisins, tout se réu- 
nit pour les jeter dans un découragement qui finit 
souvent par les démoraliser tout à fait. Les devins 
et les fauteurs des antiques superstitions exploitent 
à leur profit les craintes de populations ignorantes 
et impressionnables. 

Jusqu'à ce jour, les gouverneurs qui se sont 
succédé au Cap, n'ont guère eu d'autre politique 
extérieure que celle que leur ont imposée les con- 
séquences des empiétements des colons. La mère 
patrie voit avec inquiétude l'accroissement indéfini 
de possessions dont le maintien grève inutilement 
son trésor. De braves soldats gémissent d'avoir à 
tirer l'épée contre des hommes plus dignes de com- 
passion et d'intérêt que de haine. Le mal ne s'arrê- 
tera que lorsque ces peuplades, devenant l'objet 
d'une étude sérieuse., on s'enquerra de leur posi- 
tion matérielle et morale, on adoptera à leur égard 
une politique paternelle qui les rassure sur leur 
avenir, et l'on cessera de faire des règlements pour 
elles, sans avoir la moindre idée de leur passé, de 
leurs sentiments, de leurs usages et de leurs be- 
soins. Nous serions trop heureux si cet ouvrage 
pouvait contribuer en quelque mesure à les faire 



— 128 — 

mieux connaître. Pourrait-on assez déplorer qu'à 
une époque où la science exploite avec tant d'in- 
telligence, et perpétue avec tant de soin, toutes 
les forces matérielles, toutes les richesses que re- 
cèle la nature , on soit si peu soucieux de conser- 
ver des variétés de notre propre espèce qui ne dif- 
fèrent de nous, à certains égards, que parce qu'une 
Providence toute sage les destinait à concourir au 
développement harmonique des plans qu'elle a faits 
pour sa gloire et pour le bonheur de l'humanité? 
Ce qu'on appelle le préjugé contre la couleur ne 
saurait être, à nos yeux, qu'un préjugé contre 
Tordre providentiel. Cicéron recommandait autre- 
fois à son ami Àtticus de ne pas se procurer des 
esclaves bretons, vu que leur stupidité était telle, 
que l'on ne pouvait tirer d'eux aticuu service. 
Yoilà une appréciation qui doit paraître singu- 
lièrement ridicule aux lettrés et aux industriels 
du pays de Galles ou de la patrie de Chateau- 
briand. Le préjugé dont les noirs sont victimes 
n'est pas plus fondé. Plaise au ciel que notre race 
en revienne, avant qu'elle n'ait consommé un irré- 
parable fraticide! 



■MÊiïâ 




Village de Barolongs. 



SECONDE PARTIE 



COMMIS ET MŒURS DES BASSOUTOS 



IX 



Villages. — Habitations. — Ustensiles. — Occupations domestiques. 



Le premier coup d'œil jeté sur un village des 
Hassoutos suffît pour convaincre que ces peupla- 
des ont été longtemps nomades. L'établissement a 
presque toujours la forme d'un vaste cercle, dont 

9 



— 130 — 

les troupeaux occupent le centre, tandis que les 
huttes forment la circonférence. Le point le plus 
élevé de ce cercle est réservé à l'habitation du chef. 
C'est un campement devenu permanent. 

Les indigènes, en se fixant sur le sol, ont senti 
la nécessité d'apporter quelque soin au choix des 
sites de leurs établissements. Les tribus qui habi- 
tent des pays où les pluies sont fréquentes, pla- 
cent invariablement leurs habitations sur les hau- 
teurs, à cause de l'insalubrité des bas-fonds. Elles 
veillent à ce que l'exposition soit bonne, et disent 
qu'il est fort essentiel que le soleil levant darde 
ses premiers rayons, sans obstacle, dans les parcs 
où les troupeaux sont enfermés. Le choix du site 
étant fait, le chef fiche religieusement en terre une 
cheville enduite de charmes, afin que la ville soit 
fermement clouée au sol, et que la guerre, ou tout 
autre malheur, ne vienne pas en troubler les habi- 
tants et les forcer à changer de domicile. 

Non loin de la résidence du chef, se trouve une 
sorte de cour assez vaste formée au moyen d'une 
rangée circulaire de roseaux ou de branchages. 
C'est là que se tiennent ordinairement les hommes 
faits. C'est là qu'on traite les affaires publiques, 
que se jugent les procès et les causes criminelles. 
C'est aussi là que s'arrêtent les étrangers, et qu'on 
vient chercher les nouvelles des pays éloignés. Si 
l'art n'a pas encore trouvé le chemin de ce forum 
primitif, l'éloquence y est depuis longtemps con- 
nue , et cette enchanteresse a su répandre sur l'a- 
greste simplicité âuKhotla un prestige presque aussi 



— 131 — 

grand que celui dont nos tribunes sont entourées. 
L'entrée de cette cour est interdite aux femmes. 
Elles n'en approchent que pour apporter des ali- 
ments à leurs maris, lorsque ceux-ci jugent à pro- 
pos de prendre leurs repas en commun. Les prin- 
cipaux conseillers d'un souverain portent le titre 
honorifique d'hommes du Kîiotla. Cette appellation, 
n'en déplaise aux habitués de nos palais aux cou- 
poles dorées, ne signifie ni plus ni moins que hom- 
mes de la cour ou courtisans. Les hommes d'âge 
mûr qui se montrent trop rarement dans cette 
enceinte, sont méprisés comme efféminés ou in- 
différents à la chose publique. Les vieux chefs 
exhortent continuellement leurs fils à se tenir tou- 
jours là, pour y recevoir les voyageurs et s'in- 
struire au moyen de leurs récits. 

Le centre du village est occupé par de grands 
enclos, parfaitement ronds chez les tribus dans 
leur état primitif, et carrés chez celles qui ont subi 
l'influence de la civilisation européenne. Ces en- 
clos, dans les pays boisés du Nord, sont faits au 
moy*en de branches de mimosas. Les Bassoutos et 
les Cafres les font en murailles sèches, qui ont 
généralement deux mètres de hauteur. On y ren- 
ferme le bétail tous les soirs. Quoique ce quartier 
de la ville soit très fréquenté, il est peu de tribus 
qui permettent aux femmes d'y pénétrer. C'est 
une terre tellement sainte que l'on y enterre les 
chefs et leurs familles. 

Les huttes sont partout extrêmement primitives 
et mal commodes. Les indigènes n'avaient pas 



— 132 — 

l'idée de ce que nous appelons une maison. Yivre 
entre des murs pendant le jour, lorsqu'il fait beau 
(or il fait presque toujours beau en Afrique), leur 
paraît contre nature. Toutes leurs affaires, tous 
leurs travaux se font sous la voûte du ciel. Les 
ménagères même, quoique fort jalouses de leurs 
prérogatives, trouvent qu'un léger entourage de 
roseaux suffit pleinement pour mettre leur cuisine 
à l'abri de toute profanation. La hutte n'est donc, 
à proprement parler, qu'une retraite réservée pour 
les cas où il devient absolument nécessaire de se 
soustraire aux intempéries de Fair ou aux regards 
du public. C'est là qu'on dort lorsqu'il fait froid 
ou qu'il pleut. C'est là que l'homme vient au 
monde; c'est là aussi qu'il meurt, ou qu'il reçoit les 
soins que réclame la maladie. C'est là que sont 
renfermés les objets les plus précieux que possède 
la famille. Ces retraites sont petites, mais on en 
augmente le nombre suivant les besoins; un poly- 
game, par exemple, a toujours autant de huttes 
que de femmes. 

Dans le pays des Batlapis, des Barolongs et des 
Baharoutsis, où les chaleurs sont excessives et le 
bois de construction abondant, la hutte est haute, 
assez bien aérée. Elle affecte la forme d'un dôme 
conique, autour duquel règne une petite véranda 
destinée à soutenir la toiture, à préserver les cloi- 
sons intérieures du contact du soleil, et à offrir un 
ombrage agréable. Les Bassoutos, qui habitent un 
pays montagneux, se sont surtout appliqués à ex- 
clure le froid et l'humidité. Leurs huttes ont la 



— 133 




Coupe transversale de la hutte des Barolongs. 

forme d'un grand four ovale. On y entre en ram- 
pant le long d'un passage fort étroit, destiné à em- 
pêcher le yent de parvenir jusqu'à l'intérieur. Les 
parois sont parfaitement bien crépies et parfois or- 
nées de dessins ingénieux. Les femmes prennent le 
plus grand soin de ces huttes. Elles plaquent sur le 
sol un pisé fort résistant, auquel elles parviennent 
à donner du poli, ce qui n'est pas seulement agréa- 
ble à la vue, mais de plus favorise le maintien delà 
propreté.. Le principal défaut de ces huttes, outre 
leur petitesse, est l'absence de tout moyen de ven- 
tilation. Je n'oublierai jamais la terreur dont j'étais 
autrefois saisi, lorsque je me trouvais enfermé avec 
dix ou douze personnes dans une de ces étuves. Je 
me croyais en danger imminent de suffocation et me 
hâtais de sortir. La vue du ciel étoile calmait cette 
agitation involontaire , et, m'enveloppant de mon 
manteau, je m'étendais auprès de quelques chiens 
qui faisaient sentinelle à la porte. Cependant la 



— 134 — 

voûte azurée n'est pas sans inconvénients non plus,, 
dans un pays où des nuits extrêmement fraîches- 
succèdent à des journées brûlantes, Force était 
donc, après une heure ou deux de bouderie, de 
rendre justice à la hutte, trop heureux encore si 
l'on me permettait de chercher un coin dans les 
parties les moins confortables de cet antre téné- 
breux. 

Les couches, sur lesquelles on y repose, offrent 
tout aussi peu de commodité que le dortoir lui- 
même. Pour matelas, le pauvre se contente d'une 
natte ou d'une peau de bœuf rendue roide et unie 
par une forte traction. Les riches y ajoutent quel- 
ques pelisses et se recouvrent de leurs fourrures 




Hutle des Bassoutos. 

les plus chaudes. Jamais l'idée n'est venue, même 
aux obséquieux valets de potentats tels que Din- 
gàn ou Moussélékatsi , d'interposer quelques bras- 
sées de paille entre le sol et la personne royale de 
leurs maîtres. Les Africains semblent avoir fait un 
pacte particulier avec le sommeil et pouvoir l'ap- 
peler à leur gré. Ils le considèrent comme une 
bénédiction si grande , dormir lorsqu'on jouit de 
tant soit peu de calme leur paraît si doux et si 
naturel, qu'ils n'ont pas jugé nécessaire de faciliter 



- 135 — 

ou d'accroître cette jouissance. La terre dort, nous 
dormons le sommeil, disent-ils dans leur langage 
expressif, lorsqu'ils se félicitent de jouir d'une 
paix parfaite. J'ai connu un chef qui, après de 
longues années de repos et de prospérité, ne pou- 
vait se débarrasser de l'impression que lui avaient 
laissée les fréquentes insomnies qu'il avait eues 
dans des temps malheureux. Il répétait encore ma- 
chinalement, chaque matin, le cri qui lui échappait 
autrefois, lorsque après quelques heures de repos, 
il apercevait les premières lueurs de l'aurore : 
« Aha ! Aha ! j'ai dormi, je revois la lumière ! » 

Chez les peuplades du Nord, la partie la plus 
reculée de la hutte sert généralement de réceptacle 
aux matloulis, énormes vases en poterie grossière, 
contenant la provision de blé ] . Les Bassoutos dé- 
posent dans le même réduit, qui n'est séparé du 
reste de l'appartement que par un léger renflement 
du sol, des pots de bière déjà potable, ou à divers 
points de fermentation, des jattes de lait se dé- 
composant lentement, jusqu'à ce qu'il ait atteint le 
degré d'aigreur qu'estiment les palais exercés. 
Non loin de là, se trouvent assez souvent certains 
amas de graisse ou de beurre, destinés aux onctions 
journalières que s'accordent les personnes aisées. 
Tout cela ne sent pas fort bon, mais devient sup- 
portable par l'habitude. Un bouclier, deux ou 
trois javelines, des calebasses, des vases en po- 
terie ou en bois tendre , des cuillers assez ar- 

1 Voir dans la première hutte. 




— 136 — 

tistement travaillées, le chapeau pyramidal dont, 
aux temps pluvieux ou très chauds, le propriétaire 
se couvre la tête , quelques plumets et autres coli- 
fichets, dont on s'affuble aux jours de danse, s'of- 
frent fichés ou pendus çà et là le long des parois. 
J'oubliais Je briquet primitif qui fait, par 
la friction , jaillir le feu du combustible 
lui-même ' . 

La porte, ou plutôt le goulot par lequel 
on entre et sort de la hutte , fait saillie 
dans une cour circulaire, entourée de 
roseaux ou de branchages. C'est là qu'est 
le foyer et que se tient ordinairement la 
famille. Personne ne manque au rendez- 
vous, lorsque, entre chien et loup, la maî- 
tresse du logis dépose dans un baquet les produits 
fumants de sa science culinaire. Le cercle se rétré- 
cit autour de la flamme vacillante , chacun ayant 
l'ambition d'entrevoir au moins le premier morceau 
qu'il porte à la bouche. Peut-être me trompé je, mais 
depuis que j'ai pu m'asseoir à ces foyers primitifs, 
j'ai cru mieux comprendre ce que voulait dire 
David lorsqu'il parlait de coucher entre des che- 
nets arrangés. Coucher sur Pâtre serait dans ce 
pays là une preuve de misère et d'abandon. La 
nuit, lorsque la famille s'est retirée, des chiens 
grelottants ou quelques pauvres malheureux se 
blottissent sur les cendres chaudes. Les chenets 
sont quelques pierres sur lesquelles on place les 

1 Voir la gravure de la première hutte. L'indigène qui y est re- 
présenté est occupé à faire du feu par ce procédé. 



- 137 — 

pots. 11 en faut au moins cinq à six sur un foyer. 
Le misérable qui va chercher là le sommeil doit 
naturellement arranger les chenets avant de se 
coucher. On comprend qu'un soin tout spécial de 
la Providence puisse seul permettre qu'on quitte 
un pareil gîte aussi peu souillé qu'an pigeon aux 
ailes argentées. (Voir Ps. LXVIII, 13.) 

Après avoir inspecté le Khotla et les huttes d'un 
village africain, il né reste plus rien à voir, et le 
seul moyen de fournir à la curiosité quelque aliment 
additionnel, est d'observer, dans leurs occupations, 
les personnes que des travaux agricoles ou le soin 
des troupeaux n'ont point appelées aux champs. 




Garçon souffleur. 

Nous nous arrêterons d'abord, et pour cause, 
devant l'ouvrier par excellence, le seul dont les 
labeurs se soient élevés ta la hauteur d'un art. En 
effet, si nul Mochuana ne cède la palme à sou 
voisin dans la confection de la plupart des objets 
qui lui sont nécessaires, tous reconnaissent au for- 
geron un caractère exceptionnel. C'est plus qu'un 



— 138 — 

travailleur, c'est le ugaka a tsépé, le médecin du 
fer. On dit que, pour pouvoir réussir dans cette 
branche, il faut se soumettre à des purifications 
mystérieuses et avaler le suc de certaines plantes. 
Un long apprentissage paraît nécessaire, et l'appât 
d'un gros bœuf peut seul faire vaincre aux initiés 
la répugnance qu'ils éprouvent à se donner des 
rivaux. On ne saurait nier, si l'on considère les 
outils dont ces hommes font usage, qu'il n'y ait 
quelque chose de magique dans les résultats qu'ils 
obtiennent. L'enclume est tout simplement une 
grosse masse de basalte ou de granit; le marteau 
à étendre le fer, une pierre conique qui se tient 
à deux mains. Le soufflet consiste en deux sacs 
longs et étroits, se terminant l'un et l'autre par 
un tube en corne, qui concentre le vent et le mène 
par un conduit commun jusqu'au foyer. L'extré 
mité opposée au t tube est munie de deux baguettes 
parallèles, qui permettent en les pressant Tune 
contre l'autre, de fermer à volonté l'ouverture 
destinée à aspirer l'air. Un jeune garçon, assis à 
terre, imprime un mouvement croisé à ces saco- 
ches, en les tirant à lui et les repoussant alterna- 
tivement vers l'àtre , pendant que les doigts de 
chaque main, passés dans deux ganses, ouvrent 
et ferment au moment opportun pour emprisonner 
•le fluide atmosphérique. De grossières tenailles et 
deux ou trois petits marteaux complètent l'outil- 
lage de la forge. Avec ces instruments primitifs, 
les indigènes donnent au fer les formes qu'ils veu- 
lent, soudent des morceaux de toute grosseur et 



— 139 — 

parviennent même à décorer certains produits de 
ciselures agréables à l'œil. Ils 
travaillent aussi le cuivre' et 
savent assez bien le filer. 

En fait d'armes, ils forgent 
des zagaies ou lances et des ha- 
ches. Pour des usages domesti- 
ques , ils font des couteaux à 
deux tranchants que Ton porte 
pendus au cou , dans un four- 
reau composé de deux lan- 
guettes en bois parfaitement 
jointes ; des houes très com- 
modes ; de grosses alênes droi- 
tes qui servent à coudre les 
pelleteries. Parmi les produits 
de leur industrie, je ne saurais 
oublier le lébéko, espèce de 
spatule légèrement recourbée qui 
rend aux Africains tous les services 
d'un mouchoir. 

On demandera sans doute com- 
ment les indigènes se procurent le 
fer. La plupart des pays qu'ils ha- 
bitent sont riches en minerai. Pour 
en voir l'exploitation, il nous faut 
sortir du village et nous diriger 
vers cette touffe d'arbres d'où s'é- 
chappe une épaisse fumée. Nous y 
trouverons un âtre circulaire sur 
lequel est amoncelée une grande 




Lances ou zagaies, et hache. 





Spatules. 



— 140 — 
quantité de charbons, et quelque peu de minerai. 
Du centre partent, comme au- 
tant de rayons , un grand nom- 
bre de tuyaux en terre cuite. 
Ces tuyaux, par leur longueur, 
permettent à de vigoureux ap- 
prentis de souffler à tour de 
bras , sans être trop incommo- 
dés par la chaleur. Dès que la 
fusion a eu lieu et que le métal 
s'est coagulé, on le frappe et lui 
fait subir plusieurs chaudes con- 
sécutives, pour en séparer les 
matières étrangères. Malgré tout 
ce travail, les naturels se plaignent que leur fer est 
souvent mêlé de cendres et de terre. En revanche 
les morceaux exempts de scories ont presque la 
dureté de l'acier, ce qui tient sans doute au contact 
immédiat du charbon avec le minerai. 

Mais un bruit extraordinaire nous rappelle au 
village; ce sont des grognements nasaux, dès 
gloussements mêlés de cris aigres, dont la discor- 
dance est soumise à une cadence parfaite. On di- 
rait un chorus d'ours, de sangliers et de babouins. 
Tout ce vacarme se fait autour d'une peau de bœuf, 
qu'il s'agit de rendre assez douce pour s'adapter 
au corps d'un bipède. Une douzaine d'hommes ac- 
1 croupis la saisissent tour à tour, la froissent entre 
leurs mains, la tordent, la ballottent avec une telle 
rapidité, lui impriment des mouvements si bizar- 
res, qu'elle semble s'animer sous les mauvais trai- 



— 141 — 

tements qu'elle subit. Chaque effort, chaque tor- 
sion est accompagnée d'un de ces sons étranges, 
dont nous ne pouvions nous rendre compte; plus 
l'ouvrage avance, plus ils croissent en force et en 
rapidité : bientôt c'est un vrai délire. Le bruit, 
l'entraînement de la mesure semblent tourner la 
tête aux travailleurs ; les uns impriment à leur dos 
les mouvements gracieux de la gazelle; d'autres se 
jettent sur leur proie avec la fureur du lion; d'au- 
tres encore, sans discontinuer leur travail, s'amu- 
sent des coins de la peau, comme un chat le ferait 
d'une souris. Tout à coup le bruit cesse, le manteau 
est aussi souple qu'un gant; on l'emporte en pous- 
sant un cri de triomphe, et quelques cruches de 
bière, seul payement qu'ils attendent, reconfortent 
les tapageurs. 

Dans la cour publique, au- 
tour du chef occupé à régler 
des différends, on voit des hom- 
mes au regard sagace, délibérer 
sur la coupe de quelques four- 
rures, avec autant de sérieux 
i que s'il s'agissait de tailler dans 
} l'étoffe la plus précieuse. Bien- 
tôt un couteau, que ne dirige ni 
règle ni compas, trace sans hé- 
sitation des lignes droites, des 
parallélogrammes , des ronds 
qui ne laissent rien à désirer. Cela fait, nos artistes 
découvrent leur poitrine, y cherchent de la main 
l'étroit fourreau où repose leur fidèle alêne, et se 




— 142 — 

mettent avec courage à percer d'imperceptibles 
trous, au travers desquels des yeux de lynx peuvent 
seuls conduire un fil légèrement tordu. Il faut que 
chaque point soit consciencieusement arrêté de fa- 
çon à pouvoir tenirbon si son voisin vient à se rom- 
pre ; travail inouï, lorsqu'il s'agit de réunir une 
infinité de bandes étroites et longues, comme cela 
se pratique dans la confection des manteaux les plus 
recherchés. Nous avons déjà vu que ce travail est 
tellement en honneur parmi les Béchuanas, que 
des chefs eux-mêmes ne dédaignent pas d'y pren- 
dre part. 

Ces potentats se piquent 
aussi de savoir découper 
avec une habileté toute 
particulière les boucliers 
de cuir, qu'ils remettent à 
leurs sujets. Cette arme 
défensive affecte diverses 
formes suivant les tribus. 
Ceux des Cafres sont ova- 
les et couvrent toute la 
personne. Les Béchuanas 
prétendent que cet avan- 
tage est plus que balancé 
par l'embarras qu'occa- 
sionnent ces feuilles flexi- 
bles, lorsqu'il pleut long- 
temps ou que le vent souffle. Ils préfèrent un léger 
écu coupé dans la partie la plus épaisse de la peau 
d'un bœuf. Le champ de celui des Bassoutos est 




— U3 — 

surmonté d'une demi-lune renversée. Les Baro- 
longs et les Batiapis donnent au leur la forme d'un 
rectangle débordé en bas et en haut par deux ailes 
arrondies. Les divers corps se reconnaissent à la 
couleur de leurs boucliers. Telle phalange n'en 
peut porter que de blancs; telle autre que des 
marquetés, et encore faut il que les taches soient en 
certains cas disposées d'une façon particulière. 
Maint bœuf doit une mort prématurée à quelques 
crins blancs ou roux. La peau ne subit aucune pré- 
paration, afin de ne rien perdre de sa roideur. On 
attache à la surface opposée au poil une sorte de 
tringle, au moyen de laquelle l'arme se tient facile- 
ment au poing. Le bouclier est toujours accompagné 
d'un long panache de plumes d'autruches, dispo- 
sées en thyrse autour d'une baguette. 

Parmi les diverses préparations que les Béchua- 
nas font subir aux dépouilles des animaux dont 
leur pays abonde, il faut bien mentionner cette 
partie de l'habit, qui est de rigueur partout où 
l'honnêteté n'a pas entièrement perdu ses droits. 
Comment vous cacher en effet la destination de cette 
écharpe triangulaire si bien assouplie? L'homme, 
qui la prépare, s'en couvrira comme d'un tablier, 
et après avoir noué les deux bouts supérieurs sur 
ses reins, un peu plus haut que les hanches, il 
ramènera l'angle inférieur au même point, après 
lui avoir fait faire le circuit nécessaire. Près de 
cette ceinture, vous voyez quelque chose de beau- 
coup plus ample; ceci revient à l'autre sexe et 
se portera en forme de jupe descendant jusqu'au 



— \u — 

genou. Pour être juste envers les Béchuanas, il 
faut ajouter que, s'ils ont restreint la pudeur 
dans de trop étroites limites, ces limites du moins 
sont aussi sacrées pour eux que pour nous. Que 
ne peut-on en dire autant des tribus de la Cafrerie ! 
mais là, l'homme est entièrement nu, et, chose 
étrange, nulle part au sud de l'Afrique, les femmes 
ne sont autant couvertes ! 




Nous trouverons plus de plaisir à suivre l'ac- 
croissement progressif de cette énorme corbeille* 
qui monte en s' arrondissant et finira par présenter 
la figure d'un globe, dont les deux pôles seraient 
légèrement aplatis. La texture en est lâche, parce 
qu'elle doit se gonfler, se roidir et devenir imper- 
méable a la pluie, par la pression des grains que 



— H5 — 

de pesants leviers entasseront dans ses flancs. Il 
est seulement fâcheux que les matériaux en soient 
si peu durables. L'ouvrier n'a près de son siège 
que quelques paquets de tresses et deux ou trois 
gerbes d'une certaine herbe sèche, fort longue, à 
tuyaux pleins. L'aiguille qu'il tient à la main a 
deux trous, pour empêcher la tresse de se défiler. 
11 prend une poignée d'herbe, lui donne la forme 
d'un petit disque, que la tresse traverse en divers 
sens, jusqu'à ce qu'il soit ferme et ne puisse plus 
se dérouler. Gela fait, il ne reste plus qu'à coudre 
sans interruption, à la partie déjà consolidée, des 
mèches d'herbe, d'égale épaisseur, jusqu'à ce que 
le cabas se termine par un orifice de six à huit 
pouces de diamètre. 

Avec des matériaux plus résistants on fait, par le 
même procédé, de jolis paniers en forme de cloche 
évasée, que les femmes 
portent sur la tête, de 
petites corbeilles, dont 
latexture est tellement 
serrée qu'elles tien- 
nent les liquides. 

Les Béchuanas et les 
Cafres paraissent avoir 
un goût naturel pour le 
tressage. Avec quel- 
ques fétus et des joncs 
de différentes couleurs, 
Paniers- ils se font des colliers, 

des bracelets, qui ne leur vont pas mal du tout. 

'10 




— \w — 

Ils imitent sans aucune difficulté nos chapeaux de 
paille, et vont' même jusqu'à tenter de copier le 
feutre, en introduisant adroitement aux points où 
les tuyaux se croisent des mèches cotonneuses qui 
cachent la tresse , et , se rabattant les unes sur les 
autres, présentent une surface veloutée, assez 
agréable k l'œil. Ils savent tordre les fibres fila- 
menteuses de diverses plantes, et' en faire de pe- 
tites cordes d'une grande force. 

Ils sont beaucoup 
moins ingénieux dans 
les travaux en bois. 
Cependant vous remar- 
querez , non loin du 
faiseur de corbeilles, 
un homme qui semble 
ne rien voir de ce qui 
se passe autour de lui, 
tant ses yeux étudient 
les contours naissants 
d'un bloc de saule , 
qu'il taille incessam- 
ment avec une petite hache, dont le fil pourrait être 
plus acéré. 11 se propose d'en faire un pot oblong 
et cylindrique , dans lequel il traira le lait de ses 
vaches. Dès que la pièce aura la forme voulue, une 
javeline recourbée en é videra parfaitement l'inté- 
rieur, et un fer rouge en décorera les bords de 
spirales ou de losanges noirs, fort régulièrement 
dessinés. S'il reste du bois , rien n'empêchera d'en 
faire un plat rond ou ovale. Les chefs, qui aiment 




Vases en bois. 



— J47 — 

à voir fumer devant eux les viandes dont ils réga- 
lent leurs hôtes et leurs enfants , payent assez cher 
des baquets de ce genre, pour peu que les dimen- 
sions en soient respectables. 

Les découpeurs de bois font encore des 
cuillers, qui se terminent en tiges de fan- 
taisie, figurant, par exemple, une giraffe, 
la tête haute, le dos légèrement arqué, 
les pieds reposant sur le disque. Les man- 
ches des couteaux et des haches d'armes 
sont généralement sculptés. On remarque 
quelquefois, parmi les amulettes qu on 
porte en colliers, des têtes de buffle, 
symbole de force, qui rendent parfaite- 
ment les formes et la physionomie de 
l'animal. 

Les tabatières, qui sont d'usage uni- 
cuiiier. versel, et qui, faute de poche, se portent 
suspendues au bras ou au cou , semblent avoir mis 
en jeu, plus que tout autre objet, l'imagination 
des Africains. C'est tantôt un os bien aminci et 
couvert d'un couvercle en cuir, tantôt une corne 
d'antilope parfaitement polie, ayant un fond en 
bois, retenu par de minces chevilles. Certains pri- 
seurs préfèrent une petite calebasse, qu'ils ornent 
de mouchetures ou de carrés disposés comme ceux 
d'un damier ; d'autres arrondissent un bout de 
corne solide ou un morceau d'ivoire, et à force de 
patience parviennent à l'évider avec une espèce 
de gouge très fine. Il en est qui se sont avisés de 
réduire en pâte les pelures visqueuses des peaux 



— 148 — 

qu'on amincit. Lorsque cette substance a été 
pilée et pétrie , elle prend toutes les formes qu'on 
veut. En se séchant, elle ressemble beaucoup à la 
gutta-percha. 

La pipe présente partout la même forme. C'est 
une cassolette en pierre douce, communiquant par 
un tube en bambou avec une corne d'antilope, à 
demi remplie d'eau. Il faut, pour aspirer la fumée 
à travers le liquide, coller les lèvres sur l'orifice 
de la corne et ne point épargner ses poumons. 
Le tabac est connu des indigènes depuis fort long- 
temps et a dû leur venir des Portugais du Mozam- 
bique ; mais, dans un chant consacré à la louange 
de cette plante favorite, ils reconnaissent que l'u- 




Tabatières et pipe. 

sage du dagga (espèce de chanvre dont les Arabes 
fout le hagschisch) est beaucoup plus ancien. 
Tous les travaux dont nous avons fait mention 



— U9 — 

jusqu'ici , sont exclusivement du domaine des 
hommes. Pour voir les femmes dans les leurs, il 
faut sortir de l'enceinte dont leur sexe leur inter- 
dit l'entrée, et visiter les petites cours attenantes 
aux huttes. 

. , Nulle part les soins que requièrent l'alimen- 
tation et le bien-être de la famille ne reposent sur 
la femme d'une manière plus exclusive que dans 
cette contrée. Cela tient aux idées exagérées que 
se font les naturels sur la distinction à établir entre 
les deux sexes. Les pauvres ménagères portent 
généralement avec courage le pesant fardeau qui 
leur est dévolu. Chaque matin, on les voit de- 
vancer l'aurore pour aller puiser l'eau nécessaire 
à la consommation du jour. Gela fait, il faut qu'elles 
moulent le grain par un procédé fort pénible qui 




Femme occupée à moudre. 

rappelle celui de nos chocolatiers. Elles s'asseient 
sur leurs talons devant une pierre plate, dont la 



— 450 — 

surface peut offrir deux pieds de long sur un pied 
de large. Cette meule est légèrement inclinée, le 
bout le plus bas communiquant avec un panier 
fort évasé. L'ouvrière tient à deux mains un caillou 
ovale, avec lequel elle écrase, en s'aidant de tout 
le poids de son corps, le blé posé en petites quan- 
tités sur la pierre immobile. Quelquefois, pour al- 
léger leur fatigue, les femmes se réunissent et 
moulent à l' unisson, en chantant un air qui s'allie 
parfaitement au tintement cadencé des anneaux 
qu'elles portent aux bras. Une heure de travail 
leur fournit assez de farine pour la consomma- 
tion du matin. Il reste encore à la cuire, avant que 
les hommes rentrent des parcs où ils sont allés 
traire les vaches, et tout disposer pour le départ 
des bergers. La famille n'est pas plutôt rassasiée , 
que la mère prend sa houe et va travailler aux 
champs. Elle en reviendra, la tête chargée d'un 
énorme fagot, un peu avant le coucher du soleil, 
afin d'avoir encore le temps de puiser de l'eau, de 
moudre et de cuire , comme elle l'a fait dans la 
matinée. Si son approvisionnement le lui permet, 
elle préparera des aliments plus copieux et plus 
variés, car le souper, sélaléh, est chez ces peuples 
le repas par excellence. On le prend ordinaire- 
ment autour du foyer, a l'heure du crépuscule , 
habitude qui a valu à l'une des plus belles planètes 
(Vesper) le ,nom trivial de Séfalaboho, cure-plats, 
ou de Kopa-sélalélo, demande-à-souper. 

Toutes les provisions de nature végétale et les 
laitages sont censés appartenir à la femme; le mari 




Femmes à leurs travaux (p. 150). 



— 151 — 

ne saurait en disposer sans sa permission. Les bes- 
tiaux, au contraire, sont sous le contrôle exclusif 
des hommes. Rien ne serait plus hors de place 
qu'une maîtresse de maison s 1 arrogeant le droit 
d'ordonner qu'on tue une bête. Cet arrangement 
remonte à l'ère patriarcale. Tandis que Sara pétris- 
sait 'des gâteaux, Abraham courait au bercail, choi- 
sissait un veau tendre et bon et le donnait à un 
serviteur pour le cuire. Chez les Béchuanas, l'ap- 
prêt eût regardé Sara, circonstance dont je me suis 
souvent félicité. Les "hommes, lorsque les circon- 
stances les forcent à préparer leur nourriture, sont 
dégoûtants et grossiers à l'excès. Je me rappelle 
que, voyageant avec un chef pendant six à huit 
jours, nous abattîmes, chemin faisant, une quin- 
zaine de bœufs; et c'est à peine si je pus y 
toucher. La boucherie commençait à l'entrée de 
la nuit. Pendant que l'animal se débattait encore, 
un énorme brasier se formait par les soins em- 
pressés d'une jeunesse famélique. Les écorcheurs 
n'avaient pas achevé leur besogne, que déjà ils 
se faisaient part d'un bout de queue tant bien que 
mal grillé, d'un tendon racorni par la flamme, 
avant-goût horriblement dur, mais toujours bien 
venu, de la fête qui se préparait. Arrivait le dé- 
pècement : ce n'était plus alors qu'un croisement 
continuel de gens empressés à jeter dans le foyer 
les lambeaux saignants dont ils avaient pu s'em- 
parer. De cendres, d'ordures, de charbon, per- 
sonne ne se mettait en peine. C'était un véritable 
holocauste, un tourbillon de fumée à ne plus se 



— 152 — 

voir et à faire accourir tous les chacals du pays. 
Les femmes donnent un soin particulier à la 
cuisson de la viande. Elles n'ont qu'un seul pro- 
cédé, mais il est bon. Les chairs sont proprement 
placées dans un gros pot en terre a demi plein i 
d'eau, qu'on recouvre assez hermétiquement pour 
que la vapeur ne puisse point s'échapper. Cela 
donne un bouilli tendre et savoureux qui serait 
apprécié partout. On ne saurait en dire autant des 
pouddings plus ou moins consistants, qu'elles font 
soir et matin, et qui sont pour la race.cafre ce que 
le pain est pour la nôtre. C'est un manger fort 
insipide , beaucoup trop pâteux , mais du reste 
nourrissant et très sain. Les étrangers préfèrent le 
léhala, Bouillie au lait fort bien faite, à laquelle la 
farine légèrement sucrée du sorgho est particu- 
lièrement propre. Ils n'apprécient pas moins le 
mashi ou mafi, espèce de fromagée très appétis- 
sante. 

Au sud de l'Afrique, il n'y a guère que les en- 
fants qui fassent usage de lait doux. On le laisse 
généralement aigrir dans de grandes terrines, ou 
dans des outres de peaux de quaggas. Après deux 
ou trois jours, le petit-lait est soigneusement sé- 
paré de la masse coagulée, et on le remplace par un 
peu de lait doux ou de crème, pour tempérer l'ai- 
greur du caillé. Quand, après avoir voyagé sous un 
soleil ardent, on arrive, exténué de fatigue, le sang 
échauffé, éprouvant le besoin de prendre quelque 
nourriture, mais ayant l'estomac affadi par l'eau 
tiède qu'on a bue aux flaques stagnantes du désert, 



— 153 — 

rien ne réjouit la vue et ne restaure comme ce 
caillé frais, aigrelet, dont la blancheur est agréa- 
blement relevée par le vernis rouge d'un joli vase 
• rond. 

La préparation de la bière donne beaucoup de 
travail aux femmes, mais la plupart d'entre elles 
aimant extrêmement cette boisson, ne se font pas 
prier pour brasser. Après avoir laissé germer du 
grain, elles le moulent et versent sur la farine 
une quantité d'eau bouillante, suffisante pour ré- 
duire lé mélange en pâte. Quand cette masse est 
refroidie, on ajoute de l'eau et de la levure. La 
fermentation s'établit aussitôt. Deux ou trois jours 
après , le liquide est placé sur le feu ; on le fait 
bouillir a plusieurs reprises pour en augmenter 
la force, et l'on y ajoute, dans le même but, 
quelques poignées de farine fraîche. On' le passe 
ensuite. 

Dans les intervalles que leur 
laissent la préparation des ali- 
ments, les soins à donner aux 
enfants et les travaux agrico- 
poteries. les, les femmes s'occupent tout 

particulièrement de poteries. Elles y déploient 
beaucoup d'adresse, et, sans autre secours qu'un 
tesson pour ratisser l'argile à mesure qu'elle s'é- 
lève, elles parviennent à faire des vases d'une 
rondeur aussi parfaite que celle qu'on obtient au 
moyen d'un tour. Elles ne les vernissent point mal, 
mais réussissent rarement à les cuire aussi bien 
qu'elles le désireraient, n'ayant pour cela d'autre 




— 154 — 

ressource qu'un feu de bouses sèches, entretenu 
en plein air. 

Dans les communautés africaines qui n'ont en- 
core subi aucune influence étrangère, peu de jour- 
nées se passent sans que les occupations que jious 
venons d'énumérer soient interrompues par des 
danses de plus ou moins longue durée. Il n'y a 
d'exception à faire que pour l'époque des semailles, 
de la récolte et des froids rigoureux. Les Bassou- 
tos et les Cafres sont surtout passionnés pour une 
espèce de danse guerrière, à laquelle les femmes 
n'assistent que pour aider de leurs chants et de 
leurs cris. Quelques centaines d'hommes robustes, 
la tête ornée de panaches et de houppes, l'épaule 
gauche couverte d'une peau de panthère , se for- 
ment en rond. Le signal est donné, un chant de 
guerre s'élève, et cette masse s'ébranle simultané- 
ment comme si ce n'était qu'un seul homme. Tous 
les bras s'agitent, toutes les têtes se tournent à la 
fois, tous les pieds frappent la terre en cadence 
avec uue telle force, qu'on sent le sol trembler à 
plus de cent toises. Pas de muscle qui ne soit en 
mouvement, pas de trait qui ne se décompose; 
les physionomies les plus douces prennent une 
expression sauvage et féroce. Plus les contorsions 
sont violentes, plus la danse paraît belle. Cela 
dure des heures entières, sans que les chants fai- 
blissent ou que les gestes frénétiques perdent de 
leur vigueur. Un son étrange remplit les courts 
intervalles où la mesure fait taire les voix : c'est 
la respiration haletante des danseurs s' échappant 



— 155 — 

avec violence et retentissant au loin comme un 
râle surnaturel. Cet acharnement à prolonger un 
exercice si fatigant provient des défis que se font 
les jeunes gens, et qui s'envoient même de village 
à village. Il s'agit de savoir qui tiendra le plus 
longtemps; souvent le gain d'un bœuf dépend de 
quelques coups de jarret de plus. On a vu des 
danseurs tomber morts sur place ; d'autres pren- 
nent des courbatures difficiles à guérir. Il est une 
autre danse de guerre moins fatigante, qu'on pour- 
rait appeler la charge. Pour l'exécuter on se forme 
en ligne droite et l'on s'élance au pas de course, 
en chantant, comme si l'on attaquait l'ennemi. Par- 
venue à une certaine distance, la troupe fait halte ; 
quelques hommes sortent des rangs et s'escriment 
de droite a gauche , puis reviennent joindre leurs 
camarades, qui les reçoivent avec de grandes accla- 
mations. Dès que la ligne se trouve reformée, on 
retourne de la même manière au point d'où l'on 
était parti. 

Les danses auxquelles les deux sexes prennent 
part ont un tout autre caractère. Les mouvements 
en sont lents, efféminés, mais rarement gracieux. 
Les danseuses ont le plus souvent un long bâton à la 
main, ce qui, joint aux cris qu'elles poussent, aux 
grimaces qu'elles font, aux balancements bizarres 
qu'elles impriment à leurs courtes jupes, m'a tou- 
jours rappelé les sorcières de Macbeth. Le rappro- 
chement est d'autant plus naturel que ces grotes- 
ques ballets ont lieu d'ordinaire au clair de la lune. 
Le son lugubre et monotone d'une espèce de tam- 



— 156 — 

bour de basque, se marie tant bien que mal aux 
battements de mains et aux criailleries des assis- 
tants. 

Cette espèce de tambour n'est autre chose qu'une 
calebasse ou un pot d'argile recouvert d'une peau 
fortement tendue. Il a pour auxiliaire le lésiba, 
dont les sons aigres feraient fuir les personnes les 
moins nerveuses. Une corde assez semblable à la 
chanterelle d'un violon est tendue le long d'un 
court bambou légèrement recourbé. Cette corde, 
à l'une de ses extrémités, se termine par un mor- 
ceau de tuyau de plume coupé dans sa longueur 
et aplati. Le joueur place le bout, où est attaché la 
plume, entre ses doigts à demi fermés et la paume 
de sa main, puis, appliquant les lèvres sur ses 
doigts ainsi disposés, il aspire fortement F air, qui 
fait vibrer la plume et la corde à laquelle elle com- 
muniqué. Il en résulte un son perçant et nasillard, 
assez semblable à ceux qu'un novice tire d'une cla- 
rinette, lorsqu'il est encore à en étudier l'embou- 
chure. 

J'allais oublier le toumo, petit arc assez semblable 
au lésiba, mais plus tendu. Il n'a pas de plume et est 
attaché sur une grosse calebasse percée. Pour 
jouer de cet instrument, on le, tient par un bout 
dans la main gauche, de telle sorte que l'index et 
le pouce soient libres et puissent pincer la corde 
à volonté. L'autre main est armée d'une légère 
baguette avec laquelle on frappe la corde. Le son 
grossit en passant dans la cavité de la calebasse, 
et l'on peut le faire varier jusqu'à un certain 




— 157 — 

point en pinçant la corde à différentes hauteurs. 
On raconte que Gaïka, chef des 
Amakosas, voyant une dame an- 
glaise à son piano lui dit fort gra- 
vement qu'il avait une chose qui 
chantait bien mieux. La dame, fort 
surprise de voir, son instrument 
déprécié par un sauvage qu'elle 
s'était attendue à jeter dans l'ex- 
Femmejouantdutoumo. tase, le pria d'exhiber sa chose. Le 
chef alla bien vite chercher un toumo; et le frappant 
de sa baguette avec l'air entendu d'un virtuose, 
« Yoilà, dit-il , ce que vous n'égalerez jamais. » 

J'en suis fâché pour Gaïka, mais je dois dire 
que ceux de ses pareils que j'ai pu voir sous l'in- 
fluence magique d'un clavier parcouru par des 
doigts habiles, ont fait preuve de plus de goût et 
de discernement musical. L'un d'eux, frappé de 
la douceur etde la limpidité des sons qui remuaient 
son âme, disait à ses amis : « Ce sont des voix qui 
retentissent dans l'eau. » 

Du reste, c'est surtout la cadence qui charme 
leur oreille. Les airs dont la mesure est le mieux 
marquée sont ceux qui leur plaisent le plus. Ils 
peuvent s'accommoder des sons les plus discor- 
dants, mais jamais du manque d'ensemble. 

Pour augmenter le plaisir que leur procurent, 
dans les danses, les battements réguliers des pieds 
et des mains, ils s'entourent le corps de guirlandes 
composées de grelots en cuir. C'est une série de 
sachets renfermant chacun une ou deux petites 



— 458 — 

pierres. Le cuir, en séchant, devient roide et légè- 
rement sonore. 

Les adultes ont généralement l'oreille et la voix 
gâtées par les vociférations auxquelles ils se sont 
livrés. Les demi-tons leur échappent entièrement. 
L'expérience nous a prouvé que ce n'est pas un 
défaut d'organisation. Au bout de quelques semai- 
nes passées dans une école, les enfants commen- 
cent à improviser des basses et des ténors d'une 
justesse remarquable. 

Les chants de ces peuplades consistent en courts 
solo, suivis d'un refrain auquel tous les assistants 
prennent part. C'est souvent la nouvelle du jour; 
souvent aussi une légende. On en trouvera quel- 
ques spécimens à la fin de cet ouvrage. 

C'est surtout pour briller dans les danses que les 
Africains se surchargent le corps de verroterie et 
d'immenses anneaux de cuivre portés au cou, aux 
bras et au bas des jambes. 

Il est un autre genre de parure dont les guerriers 
bassoutos sont très fiers ; ce sont de petites marques, 
en forme de Y renversé, rendues indélébiles parle 
tatouage. Cette décoration, car c'en est une, ne 
peut-être portée qu'après un acte de vaillance. 
Comme on n'introduit aucun principe colorant 
dans la coupure, il faut pour que les marques ne 
disparaissent jamais, faire une incision très pro- 
fonde et l'opération est quelquefois suivie d'inflam- 
mations dangereuses. Pendant que le guerrier va- 
niteux la subit, ses amis dansent autour de lui en 
vantant ses prouesses. 



— 159 — 

Quelques jeunes filles croient aussi devoir se 
distinguer en se faisant, par le même moyen, des 
lignes qui suivent les contours des yeux et de là 
descendent le long des joues jusqu'au dessous du 
menton. On folâtre beaucoup le jour où ces demoi- 
selles se parent ainsi aux dépens de leur sensibilité. 
Elles vont au village voisin enlever le letsoka d'une 
de leurs amies. C'est un bâton qui sert à retourner 
la viande ou la bouillie dans les pots. Le larcin 
n'est pas plutôt découvert que tout le village se 
met à la poursuite des voleuses. On sait ce dont 
il s'agit, on s'attend à une fête. En arrivant chez 
les délinquantes, on trouve un bœuf étendu à terre 
et de beaux feux tout prêts pour en rôtir les chairs. 
On se met à chanter, à danser, à faire bombance 
jusqu'à ce que les belles défigurées viennent, la 
face toute sanglante, faire chorus avec la foule. 

La gravure qui s'offre au lecteur à la fin de ce 
chapitre lui montre, groupés ensemble, quelques- 
uns des objets que les indigènes portent sur leurs 
personnes. Au centre, est une espèce de poupée 
dont la destination sera expliquée ailleurs. Près 
de la tête de cette grossière image, sont étalés des 
colliers et des ceintures en verroterie ou en bou- 
lettes de bois, de fer et de cuivre. A droite, on voit 
suspendue à l'un de ces colliers une amulette et des 
sifflets; dessous sont deux bracelets et un grand 
collier en cuivre massif. Au haut, à gauche, est un 
ornement de tête qui se porte en façon de houppe; 
aux cordons dont il se compose sont attachés des 
ongles de gazelles , qui , dans les danses , font un 



— 160 — 

bruit assez semblable à celui des castagnettes. Un 
peu plus bas, sont des pendans d'oreilles, le bra- 
celet d'ivoire, symbole du pouvoir, et une espèce 




de cocarde en verroterie qui se porte au cou. Dans 
le bas, on remarquera une petite carapace de tor- 
tue surmontée d'une attache; c'est le sachet des 
dames de ce pays-là, elles le remplissent de la pou- 
dre d'u u bois de senteur très recherché. 



Moyens d'existence. — Propriété. — Chasses. 



Les peuplades du sud de l'Afrique sont ayant 
tout pastorales. Les troupeaux qu'elles possèdent 
ont constitué jusqu'ici leur principale richesse. Ils 
fournissent aux dépenses qu'entraînent les al- 
liances, les mariages, les rachats, les maladies, les 
funérailles. Quiconque n'a pas de bétail est par là 
frappé de nullité. Aussi les Bassoutos appellent-ils 
l'espèce bovine la perle à poil. Dès la plus tendre en- 
fance, leur imagination se repaît des formes et des 
couleurs des bestiaux qui s'offrent à leurs regards. 
Les petits garçons oublient leurs jeux pour discu- 
ter les mérites de telle ou telle Tache. Leur amu- 
sement de prédilection est de façonner des bœufs 
avec de l'argile. Ces figurines, qui ne sont pas sans 
un certain mérite, prouvent jusqu'à quel point le 
sujet a impressionné le cerveau des jeunes artistes. 

Le soin des troupeaux est considéré comme une 



— 162 — 

occupation très noble et digne des personnes de 
haut rang. Les fils des chefs les plus puissants 
doivent, pendant un certain nombre d'années, me- 
ner la vie de simples bergers. Il est môme des 
chefs qui se font un devoir d'interrompre de temps 
en temps le cours de leur administration pour re- 
tourner à roccupation de leur première jeunesse. 
On leur en fait toujours un grand mérite. Cela se 
pratique surtout lorsqu'on est obligé de conduire 
les bestiaux à des pâturages lointains. Dans ce cas, 
les chefs ont avec eux de nombreux bergers et Ton 
établit , à une certaine distance les uns des autres, 
des parcs temporaires au centre desquels se trouve 
celui où le maître se tient en personne. Celui-ci, 
fait de temps en temps la ronde et désigne aux 
pâtres les bêtes qu'ils peuvent tuer pour leur ali- 
mentation. On bi vaque ainsi pendant des semai- 
nes entières , n'ayant pour abri qu'une caverne, 
une touffe d'arbres ou quelques branchages jetés 
à la hâte les uns sur les autres. Il ne se trouve dans 
ces campements ni femmes ni enfants. La chasse 
est la seule diversion qu'on puisse s'y procurer. 
Telle était sans doute la position de Moïse dans le 
désert de Horeb. Il y surveillait de nombreux ber- 
gers chargés du soin immédiat des troupeaux. 

On conçoit que la difficulté d'acquérir du bétail 
doive être proportionnée au prix et au caractère, 
en quelque sorte sacré, que les indigènes y atta- 
chent. Avant l'établissement de rapports réguliers 
avec les colons d'origine européenne, les naturels 
n'avaient guère d'autre moyen de s'enrichir qu'en 



— 163 — 

guerroyant on en spéculant sur leurs filles, qu'ils 
ne donnaient en mariage qu'en retour d'une valeur 
considérable. Lorsque les Bassoutos qui s'étaient 
aventurés les premiers dans les terres du gouver- 
nement du Cap, en ramenèrent les animaux avec 
lesquels leurs services avaient été rétribués, le 
chef de la tribu conçut les plus graves inquiétudes, 
et ne put de longtemps se persuader que ses gens 
ne se fussent pas rendus coupables de vol ou qu'on 
ne leur eût pas tendu un piège : « Prenez garde , 
répétait-il souvent, que les blancs ne viennent un 
jour réclamer leur propriété , et vous demander 
comment vous avez pu les croire assez sots pour 
vous donner réellement une valeur si dispropor- 
tionnée au travail que vous avez pu faire! » 

Dans les prises de troupeaux qui résultent de la 
guerre, la grande masse des bestiaux capturés re- 
vient généralement aux chefs. Les sujets regardent 
comme une faveur de devenir les dépositaires et 
les gardiens de ces nouvelles acquisitions. Le lait 
leur appartient ; il font usage des bœufs comme 
bêtes de somme ; de temps en temps ils reçoivent 
la permission de tuer une bête déjà vieille; mais 
ils doivent se tenir toujours prêts à reconduire les 
troupeaux auprès du véritable possesseur lorsqu'il 
veut en faire l'inspection. Cette jouissance une 
fois accordée, le chef ne peut ia retirer que pour 
de graves raisons. Tel est au fond le grand lien 
social de ces peuplades. Les souverains au lieu 
d'être nourris par la communauté en sont les prin- 
cipaux pourvoyeurs. Dans certains cas, tels que 



— 164 — 

celui d'une entreprise particulièrement difficile , 
ou lorsqu'il s'agit de tirer .vengeance d'un ennemi 
doiii chacun a eu a souffrir, les sujets ont part au 
butin. Les chefs, après avoir prélevé ce qui est à 
leur convenance, distribuent le reste. Ces largesses 
sont rares. La richesse, en se déplaçant, compro- 
mettrait trop la stabilité du pouvoir. Il est de fait 
que depuis l'époque où les indigènes ont pu acqué- 
rir ^!u bétail, en se mettant au service des colons, 
la puissance répressive des petits souverains cafres 
ou béchuanas a sensiblement diminué. 

On entend assez communément en Europe ap- 
pliquer l'épithète de nomades aux tribus du sud de 
l'Afrique, mais rien n'est moins exact. Les Nama- 
quois et les Bushmen, qui appartiennent à la race 
hottentote, sont les seules populations auxquelles 
cette appellation convienne. Les premiers sont no- 
mades îi la manière des Arabes. Le pays qu'ils ha- 
bitent, sur le littoral de l'océan Atlantique, étant 
sujet à des sécheresses fort prolongées, ils se voient 
obligés de ne former que des établissements tem- 
poraires. Les Bushmen, vrais sauvages, errent çà 
et la dans les déserts, à la recherche du gibier qui 
constitue leur unique moyen d'existence. Quant 
aux Béchuanas et aux Cafres, on n'a pas d'exemple 
qu'ils quittent leur pays, à moins d'y être forcés 
par une invasion ou quelque autre événement tout 
à fait exceptionnel. 

Nous avons des preuves irrécusables que les Bas- 
soutos ont possédé, depuis au moins cinq généra- 
tions, le territoire sur lequel nous les trouvâmes 



— 1(55 — 

en 1833. Il est vrai que les naturels changent sou- 
vent, par des motifs assez légers, le site de leurs 
villages, mais ce n'est pas pour mener une vie no- 
made ni pour abandonner leur pays. Ils en éten- 
draient plus volontiers les limites. 

La résistance opiniâtre que les Amakosas, les 
Temboukis et les Eassoutos opposent aux empiéte- 
ments des colons, prouvent assez jusqu'à quel point 
ces peuplades sont attachées aux contrées qu'elles 
habitent. Elles les désignent par des expressions 
propres à toucher le cœur ou à réveiller l'enthou- 
siasme : « Chez nous, notre terre, le pays de nos 
pères. » On remarque même chez eux quelque chose 
qui ressemble à un respect superstitieux pour le 
sol. Un chef apprenant que certaines populations 
auxquelles il avait donné l'hospitalité prétendaient 
s'approprier les districts qu'elles occupaient, ob- 
serva froidement : « La terre de mes ancêtres sait 
« quels sont ses enfants! Elle rejettera les nou- 
« veaux venus !» Il y avait là plus qu'une figure 
de langage. « Yous demandez que je coupe la 
terre? » disait le souverain des Bassoutos à des 
blancs qui s'étaient établis dans son pays et vou- 
laient absolument, au moyen d'une ligne de dé- 
marcation tracée entre eux et lui, s'assurer l'ex- 
clusive possession du terrain qu'ils avaient envahi. 
« Ecoutez une histoire qu'on me dit tirée de votre 
grand livre : « Il advint autrefois que deux femmes 
« se disputaient un enfant devant un roi très sage. 
« Celui-ci ordonna que l'enfant fût coupé en deux 
« et que chacune des plairfeuses en prît la moitié. 



— 166 — 

« C'est très juste, dit la fausse mère! Qu'on le par 
« tage à l'instant même! — Oh! non, s'écria la 
« mère véritable, j'aime mieux le perdre tout en- 
« lier! » Yoilà l'histoire... Yous, mes amis, qui êtes 
étrangers , vous trouvez tout naturel que mon pays 
soit coupé! Moi qui y suis né, je sens mes en- 
trailles bruire à cette pensée. Non, je ne le cou- 
perai pas! Plutôt le perdre tout entier!... » 

Dans un moment de danger public, ce même chef 
haranguant son peuple termina son discours par ces 
mots : Are shueleng fatsi la rona! Mourons pour 
notre pays! L'assemblée entière fut électrisée, et 
l'on n'entendit plus que le mot mille fois répété : 
Mourons pour notre pays! 

Pour peu que les populations pastorales tendent 
à s'agglomérer et à se constituer en communauté 
fixe, elles ne sauraient se passer du secours de 
l'agriculture. Les tribus nomades, sans cesse à la 
recherche de nouveaux pâturages et sacrifiant tout 
à la prospérité de leurs troupeaux, les voient suffi- 
samment multiplier pour y trouver une nourriture 
abondante, et y prélever annuellement ce qui est 
nécessaire ta leurs rares échanges. Il n'en est plus 
ainsi lorsque la ville se fonde. Les bestiaux trop 
concentrés ne prospèrent plus autant; ils devien- 
nent sujets à de nombreuses maladies inconnues 
dans les solitudes du désert. Les transactions socia- 
les vont croissant de jour en jour, et le bétail étant 
la seule valeur en circulation, le propriétaire se voit 
obligé de compter toujours moins sur ses troupeaux 
pour son alimentation. Le bétail cesse d'être du 



— 1G7 — 

gibier apprivoisé, c'est un capital à intérêt auquel 
on ne saurait toucher qu'avec parcimonie. Dès lors 
se fait sentir la nécessité des produits agricoles, et 
leur absence équivaut à la famine. Ainsi Jacob, 
possesseur d'immenses troupeaux, disait à ses fils : 
« Yoici, j'ai appris qu'il y a du blé à vendre en 
« Egypte; descendez-y et nous en achetez là, afin 
« que nous vivions et que nous ne mourions point. » 
Les naturels du sud de l'Afrique parleraient exac- 
tement de la même manière. Ils tiennent encore à 
leurs troupeaux plus qu'à leurs champs, mais dans 
toutes les contrées favorables à l'agriculture, ils 
comptent beaucoup plus sur leurs champs que sur 
leurs troupeaux pour leur entretien. 

C'est chez les Bassoutos, les Bapélis et les Ma- 
tébélés de Natal que l'agriculture est le plus en 
honneur et a pris le plus d'extension. Là, les deux 
sexes s'y livrent avec une égale ardeur. Les autres 
tribus font encore reposer sur les femmes le soin 
de défricher et d'ensemencer les champs, mais cet 
état de choses tend à s'améliorer. 

Les ventes ou autres aliénations de terres sont 
inconnues à ces peuples. Le pays est censé appar- 
tenir à la communauté tout entière et personne 
n'a le droit de disposer du sol qui le nourrit. Les 
chefs souverains assignent à leurs vassaux les par- 
ties qu'ils doivent occuper, et ces derniers allouent 
à chaque père de famille une portion de terres 
cultivables proportionnée à ses besoins. Cette 
jouissance, une fois accordée, est assurée au cul- 
tivateur aussi longtemps qu'il ne change pas de 



— 168 — 

localité; s'il va s'établir ailleurs, il doit remettre 
les champs au chef dont il les tient, afin que celui- 
ci puisse en disposer en faveur de quelque autre 
personne. Les bornes de chaque champ sont mar- 
quées avec assez de précision. Les cas de dispute 
sopt soumis à l'arbitrage des voisins et en dernier 
ressort au chef lui-même. 

La jouissance des pâturages est également sou- 
mise à des règles basées sur deâ convenances de 
bon voisinage. Il est entendu, qu'autant que faire 
se peut, les habitants d'une localité doivent éviter 
de laisser paître leurs troupeaux dans un pourtour 
que le bon sens et les premiers principes d'équité 
disent devoir se rattacher à un autre hameau. 
Chez les Bassoutos, ces égards sont d'autant plus 
nécessaires, que chaque petit chef de village est 
chargé de veiller à ce qu'une partie du territoire 
adjacent soit réservé pour les pâturages d'hiver. 
Le bétail ne broutant pas indifféremment tout ce 
qui s'offre à lui, mais choisissant les gramens les 
plus délicats, il est de toute nécessité que, pen- 
dant l'hiver, il soit mené dans des endroits où les 
herbages nutritifs se trouvent encore intacts. Les 
seules disputes relatives au droit de pâturage, qui 
soient venues à notre connaissance , procédaient 
d'empiétements clandestins sur ces districts ré- 
servés. 

Il est fort commun de voir un personnage im- 
portant venir avec une nombreuse suite et de 
grands troupeaux, s'établir indéfiniment au sein 
de populations auprès desquelles il espère jouir de 



— 169 — 

plus de paix et de prospérité. L'usage veut qu'il 
fasse hommage au moyen d'un présent au souve- 
rain qui le reçoit. Dès que cette formalité est rem- 
plie, le nouveau venu prend le titre à' étranger de 
tel ou tel chef. Il jouit de très grands privilèges, 
ne paye pas de redevance, n'est astreint à aucune 
corvée. Il règle son intérieur d'après ses propres 
usages et juge lui-même les différends qui survien- 
nent entre ses subordonnés. On ne lui impose 
d'autre obligation que celle de respecter, pour tout 
ce qui concerne le sol et les intérêts généraux de 
la communauté, le pouvoir dont il a sollicité la 
protection. Il ne saurait s'approprier la localité 
qu'il occupe. On ne lui défend ni de cultiver ni de 
bâtir, mais s'il quitte le pays, il n'a pas le droit 
de disposer de ses constructions ni de ses champs. 
Tels paraissent avoir été les rapports d'Abraham 
avec les princes de Canaan. « II habitait au milieu 
d'eux comme étranger. » En hébreu et dans les idio- 
mes du sud de l'Afrique, cela se dit d'un seul mot 
pour lequel nos langues n'ont pas d'équivalent. 
Si ce rapprochement est exact, on comprend mieux 
la liberté dont le m patriarche jouissait, la facilité 
avec laquelle il pouvait préserver son entourage 
des mœurs et des institutions païennes , comment 
il se permit d'armer 318 serviteurs, et dans quel 
sens le puits et la chênaie de Béerséba lui apparte- 
naient. 

Pour en revenir à l'Afrique australe, l'usage dont 
nous parlons explique , en grande partie , le peu 
de difficultés que les colons trouvent à s'établir sur 



— 170 — 

les terres des indigènes. Au début, les chefs se mé- 
prennent sur la nature de ces empiétements. Les 
présents qu'ils reçoivent et que la chicane ne man- 
quera pas, en temps et lieu, de traduire en paye- 
ments, leur paraissent être l'hommage auquel ils 
sont accoutumés. Plus tard l'illusion se dissipe; 
mais les étrangers se sont rapprochés et sont en 
mesure de résister. Le colon sommé de se retirer, 
s'y refuse. L'indigène s'empare de ses troupeaux. 
Le bruit des armes se fait entendre. L'administra- 
tion coloniale qui jusqu'alors n'a rien su, rien 
soupçouné, accourt haletante et tout émue. « A bas 
ces mousquets, crie-t-elle aux uns; déposez ces 
boucliers, ces javelines, dit-elle aux autres! De 
quoi s'agit-il? — Ma terre! répond le chef; on me 
prend ma terre. — Sa terre, balbutie l'intrus, en 
effet c'était sa terre ! — Eh bien il faut vous retirer ! 
— Oui! mais cette maison, ce verger, ces champs, 
ces enclos!... Tout mon avoir est là!... Quelle com- 
pensation inoflrirez-vous?... » Yoilà la diplomatie 
fort embarrassée... « Mon ami, dit-elle au noir inter- 
dit, vous n'êtes pas de votre siècle, il fallait chasser 
ce blanc lorsqu'il est venu chez vous. — Le chas- 
ser!... il ne m'avait fait aucun mal! C'était votre 
sujet; j'eusse cru vous désobliger en lui refusant 
l'hospitalité. Mes gens vont aussi chez vous; vous 
ne les chassez pas, et quand ils reviennent ils 
n'emportent pas votre pays à leurs sandales. — Eh 
bien! je vais vous donner un conseil d'ami. Fran- 
chement, vos massues et vos sagaies ne sauraient 
faire peur à des hommes armés de fusils. Il vous 



— 171 — 

sera plus avantageux d'avoir à faire à moi qu'à des 
gens sans aveu. Abandonnez-moi le coin malencon- 
treux où s'élèvent ces maisons blanches. J'y main- 
tiendrai l'ordre et désormais vous serez vous-même 
plus sage. — J'y consens, répond l'indigène, parce 
que je ne saurais faire autrement. » Et il s'en va 
l'âme ulcérée, l'esprit bouleversé par un déni de 
justice qu'il ne saurait comprendre, le cœur en 
proie au démon de la haine et de la vengeance... 

Si, dans le pays des Béchuanas et des Cafres, le 
cultivateur n'a pas le droit de disposer du terrain, 
il jouit sans partage du fruit de ses travaux et n'est 
grevé d'aucune dîme ou redevance en nature. Les 
Bassoutos se rassemblent chaque année pour pio- 
cher et ensemencer les champs affectés à l'entre- 
tien personnel de leur chef et de sa première 
femme. Il est intéressant de voir, dans ces occa- 
sions, des centaines de noirs, parfaitement ali- 
gnés, lever et abaisser simultanément leurs pioches 
avec une parfaite régularité. L'air retentit de 
chants destinés à soulager les travailleurs et à 
maintenir la mesure de leurs mouvements. Le chef 
se fait généralement un devoir d'être présent, et 
il veille à ce que quelques bœufs gras soient ap- 
prêtés pour la consommation de ses robustes ou- 
vriers. Toutes les classes ont recours au même 
système pour alléger et hâter les travaux; seule- 
ment, entre sujets, il y a réciprocité. 

Les Bassoutos, ainsi que tous les Béchuanas et 
les Cafres de Natal, se servent de houes ovales, 
fort bien faites. La lame en est épaisse au centre 



— 172 — 

et va s 1 amincissant vers les deux bords et l 1 extré- 
mité inférieure , ce qui lui donne tout à la fois de 
la solidité et du tranchant. Elle se termine au som- 
met par une queue allongée, qu'on insère dans 
un trou pratiqué au bout du manche. Ce manche 
est généralement bien poli, assez mince pour oc- 
cuper le creux de la main sans trop fatiguer les 
doigts, et il se termine par une tête oblongue des- 
tinée à augmenter le poids de l'instrument. En 
effet, tandis que chez nous l'ouvrier manie sa houe 
comme une espèce de hache , la faisant pénétrer 
par un violent effort, les Africains se bornent pres- 
que à la soulever perpendiculairement au-dessus 
de leur tête, et à la laisser retomber de son propre 
poids. Les Temboukis et les Amakosas remuent la 
terre au moyen d'une petite pelle fort incommode. 
Les indigènes ont suffisamment observé la na- 
ture des terrains pour savoir choisir ceux qui con- 
viennent le mieux à telle ou telle culture. La 
crainte des dégâts que pourrait commettre le bétail, 
en sortant la nuit des enclos dans lesquels on ren- 
ferme, fait que les champs en culture se trouvent 
généralement à une distance assez considérable des 
villages. L'emploi des engrais est encore inconnu. 
Dès qu'on observe qu'une pièce de terre est épui- 
sée ou a vieilli, comme disent les indigènes, on 
en défriche une autre à côté et l'on revient à la 
première lorsqu'elle a rajeuni. Les défrichements 
se font plusieurs mois avant la saison des semailles, 
pour donner aux touffes d'herbe le temps de pour- 
rir sous l'action des pluies et du soleil. 



- 173 — 

Les travail* agricoles commencent an mois de 
septembre. En généra], de grandes altercations si- 
gnalent rapproche fie ce moment important. L'an- 
née des indigènes* se compose de 12 lunes, dont 
les noms sont tirés de phénomènes naturels ou 
d'occupations spéciales. On enregistre avec la plus 
scrupuleuse exactitude chaque lune à mesure 
quelle paraît, mais quelque sagaces que soient 
les vieillards, quelque bonne mémoire qu'ait la 
jeunesse, ces lunes se détraquent toujours, et voilà 
que lorsqu'on s'y attend le moins, tel phénomène 
qui devait se manifester en septembre ne se repro- 
duit qu'en octobre. 

Les compteurs sont pris à partie ; sûrs de leur 
fait, ils se récrient à leur tour. Quelques esprits 
plus pénétrants prétendent qu'il y a une lune sans 
nom. Apres d'interminables débats, on laisse les 
lunes divaguer à leur aise et Ton s'en rapporte, 
pour mettre la pioche en terre, aux phénomènes 
atmosphériques et à l'état de la végétation. Les 
chefs intelligents rectifient le calendrier au solstice 
d'été, qu'ils appellent la maison d'été du soleil '. 



1 Nous donnons ici les noms des lunes en suivant l'ordre géné- 
ralement adopté : 



NOM NOM 

FRANÇAIS. LESSOUTO. 



SIGNIFICATION. 



Septembre. Loétsé. Pâturages. — L'herbe repousse dans les champs. 

Octobre. Mpalaua. Espèce d'irsi qui pousse alors. 
Novembre. Pulunguana. Faon du gnou. — C'est le moment où les gno'JS fe- 
melles mettent bas. 
Décembre. Tsitoé. Sorte de grillon qui fait alors beaucoup de bruit 



— 174 — 

Le sorgho (holcus sorghum) est, pour les natu- 
rels de l'Afrique australe, ce que le froment est 
pour nous. Ils en font une immense consommation, 
sous diverses formes, tantôt cuit en nature comme 
du riz, tantôt moulu et transformé en une espèce 
de pouding grossier. On en fait aussi deux sortes 
de bière, l'une très rafraîchissante, l'autre forte et 
cuivrante. 

Le sorgho, par ses dimensions, par l'apparence 
de sa tige et de ses feuilles, tient le milieu entre 
le millet et le maïs. Lorsque la plante parvient à 
maturité, elle se termine par un épi en forme de 
grappe pyramidale. Ce végétal requiert une terre 
fertile. Il craint les fonds froids et aqueux. Il est 
extrêmement productif. Un seul pied a jusqu'à 
trois et quatre tiges, dont chacune porte un épi 



FRANÇAIS. LESSOl'TO. 



SIGNIFICATION. 



Janvier. Pérékong. Couvreur (Lune du). — Les blés commencent à 

monter en épi, et l'on fait des cabanes pour abri- 
ter les personnes chargées de veiller à la conser- 
vation des produits. 

Février. Tlakola. Epi. 

Mars. Tlakobéla. Grain parfait. 

Avril. Mésa. Allume. — On commence à faire du feu à cause de 

la fraîcheur des matinées et des nuits. 

.Mai. Motséanong. Gazouillement des oiseaux.— 11 fait froid; les petits 

oiseaux vont, gazouillant par les vallées, à la re- 
cherche d'un abri ou de quelque chose à manger. 

Juin. Pupchané. Doucette (Espèce de). 

Juillet. Pupu. Nom de la même plante, mais sans la terminaison 

pchané, qui est un diminutif, parce que la plante 
se trouve maintenant bien développée. 

Août. Pato. Caché. — Les pâturages de la dernière saison sont 

tellement secs que le bétail les dédaigne; l'herbe 
nouvelle est encore trop courte. Les vaches n'ont 
plus de lait, ou le cachent, comme disent les indi- 
gènes. 



— 475 — 

composé d'au moins deux mille grains six fois pins 
gros que ceux du millet ordinaire. C'est un produit 
qui exige beaucoup de soins. A peine les jeunes 
plantes ont-elles fait leur apparition qu'il faut 
éclaircir, sarcler et biner. Dès que l'épi commence 
à mûrir, des nuées de pigeons ramiers, de tourte- 
relles, de petits oiseaux, s'abattent journellement 
sur les blés et y feraient d'immenses ravages si 
l'on ne les empêchait. Les indigènes entassent des 
mottes de terre sur la lisière de leurs champs. Du 
haut de ces tertres ils poussent des cris , gesticu- 
lent, frappent des mains, font claquer des fouets. 
Ils ont un peu de relâche pendant les heures les 
plus chaudes de la journée. Les maraudeurs ailés 
vont alors jouir de l'ombrage, et permettent au 
pauvre agriculteur d'aller s'étendre dans une ca- 
bane et d'y manger à son aise quelques épis de 
maïs. Yers le soir le vacarme recommence et l'on 
entend crier de toutes parts : « Houbé ! Houbé ! 
Houbé! Rouge! Rouge! «adjuration qui s'adresse 
tout spécialement à certains pinsons, au plumage 
brillant, dont l'appétit n'a point de bornes. 

Lorsque les sorghos sont parvenus à maturité, 
on prépare au milieu des champs une aire parfai- 
tement ronde, de quinze à vingt pieds de diamètre. 
Les femmes, après avoir battu les épis, vannent la 
récolte au moyen de corbeilles, qu'elles soulèvent 
aussi haut que la longueur de leurs bras le permet 
et qu'elles agitent légèrement pour en faire gra- 
duellement tomber le grain, pendant que le vent 
souffle. 



— 176 — 

Les Bassoutos conservent leurs sorghos dans de 
grands paillassons en forme de dôme et dont la 
texture est imperméable à la pluie. Les Cafres ont 
recours à des silos , mode de conservation dont la 
connaissance a dû leur venir de l'ancienne Mauri- 
tanie. Ils font de profondes excavations dans les 
enceintes où parquent leurs bestiaux. Les parois 
de ces fosses sont plâtrées avec soin. L'orifice, qui 
n'a pas plus de diamètre qu'il n'en faut pour per- 
mettre à un homme d'entrer et de sortir, est à fleur 
de terre. Lorsque le grenier souterrain est rempli, 
on bouche hermétiquement cet orifice, et le tout est 
recouvert d'une couche épaisse de bouse et de terre. 
S'il arrive que ces dépôts restent fermés pendant 
longtemps, on ne saurait user de trop de précau- 
tions en les ouvrant : on a vu des personnes instan- 
tanément asphyxiées par les gaz qui s'y forment. 
Le grain y contracte, par un trop long séjour, une 
odeur de moisi qui résiste même à la cuisson. 

On observe toujours à côté du sorgho une plante 
qui lui ressemble beaucoup. C'est Yimfé ou intsé, 
espèce de roseau sucré que les indigènes aiment pas- 
sionnément. Ils en consomment d'énormes quan- 
tités, et j'ai toujours observé qu'à l'époque où ils 
se donnent ce régal, ils prennent un air de santé 
remarquable. Lorsqu'on mâche la pulpe de ce vé- 
gétal, il s'en détache une eau très sucrée, et légè- 
rement acidulée, qui rafraîchit en même temps 
qu'elle nourrit. 

Le maïs, au dire des naturels, est une plante 
d'introduction récente. Probablement qu'elle leur 



— 117 — 

est venue simultanément des côtes du Mozambique 
et de la colonie du Cap. Certaines tribus de l'inté- 
rieur ne le cultivent pas encore. J'ai moi-même 
envoyé quelques poignées de ce grain à un chef 
qui réside non loin du tropique. Il ne put pas com- 
prendre qu'un étranger se souciât d'accroître les 
ressources d'une peuplade qu'il n'avait jamais vi- 
sitée, et mon maïs, suspecté de maléfice, fut jeté 
à la voirie. Ce végétal prospère admirablement 
dans l'Afrique australe. Il y prend des proportions 
auxquelles on le voit rarement atteindre dans les 
parties les plus chaudes de la France ou de l'Italie. 
Les indigènes cueillent les épis avant qu'ils soient 
parfaitement mûrs et les mangent bouillis ou rôtis. 
• Ce mode de consommation répugne d'abord aux 
Européens, mais ils ne tardent pas à y prendre 
goût et. à l'adopter eux-mêmes. La partie de la ré- 
colte qui parvient à maturité est rarement soumise 
à la mouture. On enlève au grain sa pellicule indi- 
gestible en le battant dans tin mortier en bois, puis 
on le traite comme le riz et l'on obtient ainsi un 
aliment non moins sain qu'appétissant. 

Quelques tribus ont récemment adopté la culture 
de nos céréales et surtout celle du froment. Les 
grains qui proviennent du pays des Bassoutos se 
font remarquer, sur les marchés de la colonie du 
Cap, parleur extrême propreté. Après ces grands 
produits viennent diverses variétés de melons et cle 
citrouilles, d'un goût exquis, une espèce de haricot 
noir fort peu recommandable, ie tabac, et enfin 
dans quelques districts , la pistache de terre ou 



- 478 — 

arachide, espèce de fève oléagineuse qui enterre 
ses gousses pour les faire venir à maturité. 

Le commerce, que les naturels font entre eux, 
mérite à peine de figurer dans rénumération de 
leurs moyens d'existence. Use réduit encore à fort 
peu de chose. La faute en est à l'absence d'objets 
d'échange vraiment importants, plus qu'à un man- 
que de goût pour ce genre d'occupation. Les Bas- 
soutos portent aux tribus de la Natalie des peaux 
de loutres, de panthères, des plumes d'autruches 
et des ailes de grues, objets destinés à servir d'or- 
nements aux guerriers zoulous. Ils reçoivent, en 
échange du bétail, des houes, des fers de sagaies, 
des colliers, et des anneaux de cuivre. LesBéchiia- 
uas du nord s'appliquent tout particulièrement à 
la préparation des fourrures. Les Balalas, horde 
fort pauvre, vivant exclusivement de chasse, dans 
le désert du Kalahari, leur fournissent une grande 
quantité'de peaux de chakals, d'écureuils, de lynx, 
de chats sauvages. Les tribus les plus rapprochées 
du tropique cherchent à s'enrichir par la vente de 
l'ivoire et des plumes d'autruches, mais elles trou- 
vent de sérieux obstacles dans le monopole qu'exer- 
cent les chefs, et dans la prodigieuse activité des 
chasseurs venant de la colonie. C'est avec les 
blancs que les indigènes font leurs meilleures af- 
faires. Les Bassoutos sont sous ce rapport tout 
particulièrement favorisés par la fertilité de leur 
pays. Leurs grains trouvent Un prompt débit sur 
tous les marchés, et si les moyens de transport 
peuvent devenir plus faciles, ils finiront par être 



— 179 — 

une branche importante de commerce. Les Anglais 
se procurent annuellement au moyen d'échanges 
fort lucratifs pour eux, des milliers de bœufs qu'ils 
revendent aux colons et aux bouchers du Cap. 

Le premier fondateur d'empire, dont l'histoire 
fasse mention, fut un puissant chasseur. A l'heure 
qu'il est, les chefs du sud de l'Afrique trouvent 
encore, dans leurs fréquentes excursions contre 
les bêtes fauves, un élément de puissance qu'ils 
n'ont garde de négliger. Les jours où ils se mettent 
en campagne sont salués avec enthousiasme par 
la partie la moins riche de la population. Après 
s'être nourri de laitages et de pâtes insipides, on va 
se repaître de viandes succulentes et s'en donner 
à cœur joie. Déjà les discussions les plus ani- 
mées s'engagent sur les mérites des morceaux re- 
nommés pour leur délicatesse... Et puis! les char- 
mes du bivac ! Ces heures délicieuses passées au 
milieu de camarades, racontant à l'envi leurs 
prouesses, autour d'une flamme gigantesque sans 
cesse ranimée par les chairs qu'on soumet à son 
action! Qu'importe si les lions, étonnés de l'enva- 
hissement de leurs domaines, parviennent ta tirer 
de leur poitrine des rugissements assez forts pour 
se faire entendre de leurs bruyants rivaux! On se 
rit de ces prétendus rois du désert! Il est temps 
qu'ils jeûnent à leur tour et qu'ils se contentent de 
l'odeur du rôti! Heureux encore si, dans la battue 
du lendemain, on ne leur fait pas partager le sort 
de la plus timide gazelle. 

La superstition, s'étayant peut-être sur un sou- 



— 180 — 

venir traditionnel de la première origine des états, 
a sanctionné ces tueries générales, en leur attri- 
buant des effets extraordinaires. Bans les temps 
de grande sécheresse, les Béchuanas se deman- 
dent avec anxiété, quand leur souverain fera une 
chasse, ne doutant pas le moins du monde que la 
nature, attentive au signal, ne reprenne son cours 
ordinaire. 

Ces * expéditions sont généralement précédées 
de cérémonies destinées à en assurer le succès. 
Les devins doivent déclarer si le moment est pro- 
pice et dans quelle direction le gibier se trouvera 
en plus grande abondance. Les chasseurs s'inocu- 
lent à la main droite et aux jambes des spécifiques 
destinés à leur donner un coup sûr, et la légèreté 
des gazelles qu'il s'agit d'atteindre. 

Ces préparatifs terminés, le chef désigne à ses 
vassaux le point où l'on doit se réunir. Ceux-ci 
envoient leurs subordonnés battre le désert, de 
façon à rassembler insensiblement un grand nom- 
bre d'antilopes; puis les diverses colonnes, opé- 
rant un mouvement concentrique, poussent dou- 
cement devant elles les gnous, les quaggas, les 
kaamas, les gazelles, tout étonnés de se trouver 
mêlés, confondus. Les bandes se rapprochent les 
unes des autres et finissent par se joindre. Le cer- 
cle fatal qui enserre les malheureuses victimes va 
toujours se rétrécissant : les batteurs voient déjà 
le point où leur chef les attend. Tout à coup le 
signal est donné; chacun se précipite et la bou- 
cherie commence... Ce barbare plaisir se paye sou- 



- 181 — 

vent assez cher. On voit des gnous furieux se jeter 
tête baissée sur les assaillants, et se frayer avec 
leurs cornes acérées un chemin à travers les rangs 
les plus épais. Il n'y a pas jusqu'aux inoffensives 
gazelles, qui ne deviennent redoutables par leurs 
bonds désespérés. Je connais un chef renommé 
par sa bravoure qui, dans une rencontre de ce 
genre, fut terrassé par une antilope sauteuse 
(spring-bok), et qu'on dut emporter du champ de 
de bataille fort peu disposé à recommencer la 
partie. 

11 est d'usage que chacun s'approprie le gibier 
qu'il a lui-même tué, mais on fait hommage au 
souverain du premier animal abattu. On lui doit 
de plus un quartier de chaque bête. Ses fils -lui 
présentent les têtes comme symbole de sa dignité. 
Lorsqu'un animal a. été blessé par plusieurs chas- 
seurs, il appartient de droit à celui qui a porté le 
. premier coup. Après le dépècement, on se hâte 
de placer les chairs sur des bœufs de charge, qui 
reprennent le chemin du village sous la conduite 
d'hommes trop appesantis par les années pour 
prendre part à la chasse. Leur arrivée met en émoi 
toute la population. Les femmes, les enfants pous- 
sent des cris de joie, battent des mains et se font 
raconter les incidents de la journée. 

Ces grandes chasses ne sont pas assez fréquentes 
pour suffire à tous les amateurs de gibier. Il s'en 
organise presque journellement de particulières 
qui requièrent plus de patience et d'adresse. Ceux 
des naturels qui ont pu se procurer des chevaux 



— 482 — 

et des chars, font ces- chasses avec une commo- 
dité qu'ignoraient leurs pères. Ils vont s'installer 
dans les quartiers les plus giboveux; de jour ils 
courrent les élans et les gnous; de nuit ils se met- 
tent à l'affût près des flaques où les antilopes Tien- 
nent se désaltérer. Ils se procurent ainsi une 
charge de peaux et de viandes desséchées, qu'ils 
rapportent à leurs familles. S'ils ont poussé leurs 
excursions assez loin, aucun péril ne saurait les 
faire résister à la tentation d'enlever à l'éléphant 
ses défenses, à l'autruche ses plumes élégantes, au 
rhinocéros sa formidable corne. 

. Les traqueurs d'animaux à fourrures chaudes 
vont seuls ou tout au plus à deux ou trois. Ils 
surprennent généralement les chacals dans leurs 
tanières, bouchent les issues de leurs corridors 
souterrains et pratiquent une contremine qui les 
conduit au rusé quadrupède. S'il cherche à s'es*- 
quiver au moment où l'on va le saisir, quelques 
chiens, dès longtemps aux aguets, l'ont bientôt 
happé. Le traqueur, après avoir soigneusement 
enlevé la peau de sa victime, n'en dédaigne pas la 
chair insipide et coriace. 

Les naturels qui vivent sur la lisière immédiate 
des déserts, se fient pour leur approvisionnement 
à des fosses profondes qu'ils font le long des cours 
d'eau. Une mince couche de terre, reposant sur de 
légers branchages, cache à l'antilope altérée le 
tombeau qui va s'ouvrir sous ses pieds. 

Les chasses particulières ont de grands attraits 
pour les esprits aventureux. Il n'y a pas de fin aux 



— 183 — 

épisodes dramatiques dont elles sont accompa- 
gnées. Je n'engagerai pas le lecteur dans cette voie, 
car nous la trouverions vraiment interminable. 
Nous nous contenterons de deux petits incidents 
destinés à montrer qu'en Afrique, comme partout 
ailleurs, on peut, Dieu aidant, sortir sain et sauf 
des plus mauvais pas. 

Un de nos missionnaires, excellent tireur, se 
trouvant en voyage, avait, un jour, devancé sa voi- 
ture dans l'espoir de faire un beau coup de fusil. 
Il le fit beau en effet. Un zèbre magnifique en fut 
terrassé. La journée était brûlante, mais la victime 
gisait près d'un charmant bosquet. Notre ami sou- 
riant d'aise, alla s'étendre voluptueusement à l'om- 
bre de mimosas séculaires, se proposant d'y rester 
jusqu'à ce que sa voiture arrivât. Mais voilà bien- 
tôt une tête énorme et fort velue qui se montre à 
travers les broussailles, à trois ou quatre pas de là. 
Cette tête se tourne d'abord vers le zèbre, puis 
vers le chasseur consterné. Elle s'abaisse un instant 
et se relève plus haute. Le lion (car c'en était un) 
procédait méthodiquement, en bête intelligente. 
Ses idées d'abord un peu confuses , comme elles 
le sont toujours après une profonde sieste, com- 
mençaient à se débrouiller. Evidemment il n'aurait 
pas loin à chasser ce jour-là. Croquerait-il le bi- 
pède vivant ou le quadrupède mort? Voilà l'im- 
portante question qu'il se posait et, pour pouvoir 
mieux juger, il avait quitté sa couche de feuillage 
et s'était gravement assis. Posture prise, nouvelle 
consultation des yeux. Son regard paraît bientôt 



— 184 — 

se porter plus longuement et avec plus de fré- 
quence sur la victime déjà prête. Roi des déserts, 
vous contenteriez-vous de mon zèbre? était prêt 
à crier le chasseur plus mort que vif. S'il ne le 
cria pas, il le pensa et se hasarda à opérer un petit 
mouvement de retraite par manière dressai. Le 
lion donne alors à ses yeux l'expression la plus 
bienveillante, se lève et fait un pas dans un sens 
qui ne laisse aucun doute sur la générosité de ses 
intentions. L'accord était conclu. Ou pouvait se 
séparer en amis. 

Un mien domestique, grand amateur de chair 
de rhinocéros, eut le malheur de s'attaquer à l'un 
des mieux cuirassés que Ton eût vu dans la con- 
trée. Jantjé ayant, ce jour-là, plus d'appétit que 
de prudence, était bravement allé se camper de- 
vant l'impétueuse bête en pleine campagne. Le 
coup part, la balle t'ait une insignifiante égrati- 
gnure; le rhinocéros relève la tête, braque ses 
petits yeux, étincelanjts de colère, sur son chétif 
agresseur et le poursuit à outrance. Notre homme 
était de ceux auxquels la peur donne des jambes 
au lieu de les leur ôter. Il jette son arme, bondit 
dans la plaine comme un cerf, se dirigeant vers un 
arbre solitaire qu'il aperçoit à quelque distance. 
Mais bientôt des grognements saccadés et sinistres 
se font entendre derrière lui. D'un coup de revers 
de la main, il envoie son chapeau amuser un ins- 
tant l'ennemi. Ce stratagème vaut à mon pauvre 
garçon quelques secondes d'avance. Il fait un der- 
nier effort, arrive à l'arbre, saute vers une branche 



— 185 — 

horizontale, parvient à la saisir, se soulève autant 
qu'il le peut et sent le rhinocéros passer entre ses 
jambes sans lui faire aucun mal. 

Je ne saurais sans doute terminer cet article 
sans dire un mot de Y allié naturel des chasseurs 
de tous les pays. Les indigènes assurent qu'ils ont 
eu des chiens de temps immémorial; mais hélas! 
des siècles de fidélité n'ont pas encore acquis à la 
gent canine la reconnaissance de ses noirs posses- 
seurs! Les éloges ne lui font pas défaut. Chacun 
vante l'agilité, le courage de son Achate velu. Nulle 
part, à en juger par les disputes que ces animaux 
occasionnent, le principe : « qui aime Martin aime 
son chien, » n'est plus universellement établi. Mais 
il est convenu que tout bon limier doit se conten- 
ter de panégyriques. L'article de la nourriture est 
laissé tout entier à son industrie ; aussi devient-il 
forcément voleur de profession et le plus immonde 
des êtres. On ne lui jette que les os les plus durs 
et les moins juteux, une omoplate, un tibia dont la 
moelle a été extraite. Tant de lésinerie devrait au 
moins porter les indigènes à diminuer le nombre 
de leurs parasites, mais il n'en est rien. Le moin- 
dre hameau est infesté de chiens de toute taille et 
de tout pelage. L'approche des étrangers devient 
pour eux le signal d'un affreux charivari. L'un 
glapit, l'autre grogne, un troisième hurle. Trop 
faibles pour pousser un aboiement franc et normal, 
ils jettent au hasard les cris les plus discordants. 
Ajoutons, pour le soulagement du lecteur, que leur 
condition s'améliore depuis quelques années. Les 



— 186 — 

pauvres hères auront à se féliciter de ce que de 
nouvelles lumières ont trouvé le chemin des huttes 
qu'ils défendent. 

Bernardin de Saint-Pierre observe qu'un peuple 
qui mange ses chiens n'est pas loin du canni- 
balisme. On dirait qu'il avait emprunté cette idée 
aux Bassoutos, auxquels j'ai souvent entendu ré- 
péter que « manger un chien et un homme est une 
seule et- même chose. » En effet, les anthropo- 
phages des Maloutis, avant de se repaître de chair 
humaine, dévorèrent tous leurs chiens. Plus tard 
ces hommes abominables, dans un chant destiné 
à répandre la terreur, se vantaient de manger de 
la cervelle de chien et de petit enfant. . 

Le mot fncha, chien, a deux sens diamétralement 
opposés dans le langage métaphorique de ces peu- 
ples. Appeler un homme chien est lui faire l'insulte 
la plus impardonnable, mais un chef dira d'un de 
ses subordonnés : « Cet homme-là est mon chien, » 
et cette appellation sera reçue avec un sourire 
d'assentiment par la personne qui en est gratifiée. 
Dans le premier cas, l'idée se porte sur la glou- 
tonnerie et l'impudence de l'animal; dans le se- 
cond, elle s'arrête à des rapports de subordination 
et de fidélité. « Recueille-moi, je serai ton chien, 
j'aboierai pour toi, > est une phrase consacrée qui 
revient tout simplement à dire : « Je prendrai ta 
défense en retour des services que tu voudras bien 
me rendre. » C'est ainsi que dans l'Ancien Testa- 
ment les prophètes infidèles sont appelés des 
chiens sans voix et que l'Eternel ordonne à Ezé- 



— 187 — 

chiel de crier et de hurler pour avertir son peuple 
de l'approche de Fépée. 

Encore une remarque et je termine ce trop long 
chapitre. 11 est assez singulier que les indigènes 
du sud de l'Afrique aient la même horreur super- 
stitieuse de certains hurlements nocturnes du 
chien, dont ne peuvent se défendre en Europe des 
personnes infiniment plus éclairées. Là, comme 
chez nous, ces cris lugubres annoncent une pro- 
chaine désolation. 



XI 



De la famille et de la vie domestique. 

Le père, le fils aîné et dans quelques tribus l'on 
cle maternel gouvernent et protègent la famille. 
L'autorité du père est reconnue comme suprême 
aussi longtemps qu'il est dans sa vigueur, mais 
elle faiblit à mesure qu'il avance en âge et à sa 
mort elle échoit tout entière au fils aîné. Celui-ci, 
du vivant de son père, jouit déjà de droits très 
grands; il porte le titre de fils-seigneur , tandis que 
les cadets sont appelés fils-serviteurs. Le père 
n'oserait rien faire d'important sans le consulter 
et obtenir sans assentiment. C'est ce fils qui sert 
généralement d'intermédiaire entre les autres en- 
fants et le chef de la famille. Le partage de la suc- 
cession lui revient, et ses cadets n'ont de l'héritage 
que ce qu'il veut bien leur en laisser. 

Ces prérogatives du fils aîné créent souvent une 
rivalité fâcheuse entre lui et son père.' Dans le cas 
où celui-ci est polygame, les aînés des différentes 



— 189 — 

femmes ont peu de droits sur les autres enfants nés 
de la même mère qu'eux, ils sont tous sous l'auto 
rite du fils aîné de la première femme ou femme 
légitime. On voit rarement ce fils aîné résider avec 
son père. Il se fait un établissement à part. Lorsque 
sa mère est avancée en âge, elle se retire ordinai- 
rement auprès de lui, surtout si le mari est po- 
lvgame. Le droit d'aînesse entraîne d'ailleurs une 
grande responsabilité. Si des accidents surviennent 
aux plus jeunes enfants, s'ils se conduisent mal, 
c'est à l'aîné que le père s'en prend et que les chefs 
font payer les fautes de ses frères. Ainsi Euben 
dans les plaines de Dothaïn, se sentait responsable 
de la vie de Joseph, et se lamentait dans la pensée 
des désagréments qu'allait lui attirer la disparition 
de celui-ci. En envisageant la chose à ce point 
de vue , on comprend que Ruben ait souscrit ta 
l'envoi de la robe ensanglantée; très probable- 
ment ce fut lui qui suggéra cet infâme expédient 
pour mettre sa responsabilité à couvert. S'il eût 
réellement regretté son frère, il eût tout révélé à 
Jacob et mis ce malheureux vieillard sur la trace 
des Ismaélites. Jacob, s'il voulait user de son droit 
pouvait le déshériter et s'emparer même des biens 
qu'il possédait déjà. Plus tard, Juda à qui le droit 
d'aînesse allait être transféré, disait à Israël : « En- 
voie Benjamin avec moi et nous nous mettrons en 
chemin. J'en réponds; redemande-le de ma main. 
Si je ne te le ramène, je serai toute ma vie sujet à 
la peine envers toi. » Nos idées nous permettent 
à peine de prendre ces paroles au pied de la lettre. 



— 190 — 

mais les Béchuanas ne s'y trompent pas. Chez les 
Bassoutos, le frère aîné de la mère (malonné) jouit 
aussi de droits tout spéciaux sur les enfants. Il est 
censé remplacer la mère que son sexe retient dans 
un état de dépendance. C'est un contre-poids donné 
à l'autorité du père et du fils aîné, mais ce contre- 
poids agit souvent d'une manière excessive, sur- 
tout dans les familles polygames où régnent d'or- 
dinaire de grandes rivalités , et où les enfants 
s'attachent peu à leur père. Cette espèce de par- 
rain, commun à toute une famille, est spécialement 
chargé de protéger l'enfant et de le purifier au 
moyen de sacrifices. Il lui donne au sortir du rite 
de la circoncision un javelot et une génisse, il fait 
une partie des frais de son mariage. En retour de 
ces soins il a droit à une part du butin que ses ne- 
veux font à la guerre, du gibier qu'ils tuent et des 
bestiaux que l'établissement de ses nièces amène 
à la famille. Il est assez ordinaire que ces oncles 
remplissent l'office de premiers conseillers et de 
régents dans la cour des chefs ' . 

A en juger par le grand ascendant que Joab 
avait pris sur David, on serait tenté de croire que 
quelque chose de semblable existait parmi les Hé- 
breux. 

Comme chez les Etrusques* les anciens Bomains 

1 D'après Tacite, l'oncle maternel jouissait également de très 
grands droits chez les Germains : « Sororum filiis idem apud avun- 
culum, qui apud patrem, honor. Quidam sanctiorem archioremque 
hune nexum sanguinis arbitrantur. » (De Germaniâ, cap. XX.) 
L'oncle préside aux funérailles de ses neveux. Il semblerait, d'après 
Amos, VI, 10, qu'il en était de même chez les Hébreux. 



— 191 — 

et les Arabes, le mariage se fait moyennant une 
valeur payée aux parents de la fille par ceux du 
jeune homme. Cette valeur s'appelle en béchuana 
Bohari, mot presque identique au mot hébraïque 
Mohar qui a la même signification. Le taux varie 
suivant les tribus. Quelques-unes ne relèvent pas 
au delà de cinq à six têtes de bétail; chez les Bas- 
soutos il va jusqu'à vingt-cinq et trente. 

L'accord se fait publiquement et l'on a soin de 
s'entourer d'autant de témoins que possible lors- 
que le douaire est payé. Cette pratique réduit la 
femme à un état voisin de l'esclavage. Michelet dit 
que, chez les anciens Romains, la femme était la 
sœur des enfants du mari. On ne saurait mieux 
exprimer la position d'une femme mariée au sein 
des tribus de l'Afrique australe. Le Mossouto par- 
lant de lui-même et de sa famille, dit invariable- 
ment : « Moi et mes enfants. » Et il est entendu 
que la femme compte parmi ces derniers. Les na- 
turels repoussent avec indignation l'épithète d'a- 
chat, que nous appliquons souvent à leur mode de 
mariage. Il n'en est pas moins vrai qu'il ouvre 
champ libre à la cupidité et fait que les sentiments 
personnels de la jeune fdle sont rarement con- 
sultés. Il place les chefs et les hommes riches au- 
dessus de toute rivalité, le plus offrant étant à peu 
près sûr d'avoir à son choix les personnes les plus 
belles et les plus recommandables par leur qualités 
personnelles. Il introduit dans les classes pauvres 
l'habitude pernicieuse de recourir à des parents, 
à des amis ou même à un chef pour une partie du 



— J92 — 

bétail. Ce secours est généralement octroyé sans 
peine, mais à la condition que l'avance sera re- 
payée, soit lors du mariage d' une t sœur du jeune 
époux, soit lors de celui d'un de ses enfants. Ainsi 
s'établit sur les filles une espèce d'hypothèque qui 
porte atteinte à leur liberté et au repos de leurs fa- 
milles. Malgré tous ces désavantages, on ne saurait 
disconvenir que le maijiage par coemption, con- 
tracté en présence de témoins, garanti par l'intérêt 
réuni de plusieurs parties, n'ait été une institution 
précieuse pour des peuples barbares, que l'absence 
de principes moraux bien arrêtés exposait aux 
dangers d'une promiscuité bestiale. Du moment 
qu'une femme a légalement appartenu à un homme 
pour toute la durée de sa vie, la famille a été fon- 
dée. La crainte d'avoir à accepter un marché dé- 
favorable, par suite de l'inconduite de leurs filles, 
porte les parents à la vigilance. Enfin , sans cette 
coutume, les enfants ne seraient probablement pas 
soignés comme ils le sont; dans les temps de guerre 
et de famine, l'intérêt aide sans doute beaucoup a 
leur conservation. 

Il est assez curieux, comme coïncidence, qu'au 
taux de la rémunération fyïte aux jeunes bergers 
dans le sud de l'Afrique, il faudrait à un Mossouto 
pour acquérir le douaire destiné h lui procurer 
une femme, à peu près le même nombre d'années 
de service que Jacob dut en accorder au père de 
Rachel et de Léa. Les Béchuanas auraient blâmé 
Laban de n'avoir rien défalqué du prix en faveur 
de la parenté. D'après leurs idées, il devait fournir 



- 193 — 
comme oncle, une partie de la dot qu'il exigeait 
comme père, et le moins qu'il pût faire était de re- 
mettre à son neveu la valeur des travaux d'une 
année. 

Il est une tribu qui loi eût imposé cette obliga- 
tion par un autre motif. Chez les Bapéris la dot, 
de quoi qu'elle se compose, ne doit jamais s'élever 
au chiffre 7, parce que c'est un nombre sacré. 

La coutume qui s'opposait à ce que Rachel fût 
épousée avant Léa, existe encore dans toute sa 
force parmi les Béchuanas. 

Les cas de divorce sont très fréquents là où la 
dot est de peu de valeur. Chez les Bassoutos, où 
elle s'élève assez haut, la dissolution du mariage 
entraîne de grandes difficultés. Les maris qui ren- 
voient leurs femmes, n'entendent pas laisser chez 
elles le bétail qu'ils y ont conduit. De leur côté, 
les parents des femmes sont rarement disposés à 
rendre un bien auquel ils tiennent, ou qui ne se 
trouve déjà plus en leur possession. La loi les au- 
torise d'ailleurs à refuser toute restitution lorsque 
le mariage a été fructueux. Les enfants déjà nés 
sont censés avoir acquitté la dette. 

La stérilité est la seule cause de divorce qui ne 
soit point sujette à litige. Si le mari est trop pauvre 
pour pouvoir se procurer une seconde femme, au- 
cune considération ne saurait l'empêcher de re- 
venir sur un arrangement qu'il considère comme 
annulé de fait. S'il a des ressources et qu'il soit 
attaché à sa première femme, celle-ci se charge 
le plus souvent de chercher elle-même pour son 

13 



— 194 — 

époux une seconde compagne, à laquelle elle fera 
le sacrifice de ses droits les plus chers, dans F es- 
pérance d'avoir par une autre l'enfant que la na- 
ture lai refuse. Ainsi Sara donnait Agar à Abraham. 
Cet arrangement, si contraire à nos mœurs et 
à l'esprit de l'Evangile, parait tout naturel aux 
tribus africaines. Je n'oublierai jamais les lamen- 
tations d'une de mes néophytes qui venait de 
perdre son fils unique , âgé de quinze ans. « Oh ! 
mon enfant, disait-eile, tu es mort et je suis morte 
avec toi! Mais tes douleurs ont cessé et les miennes 
ne font que commencer. Que ferai-je? Que vais-je 
devenir? Moi, pauvre plante desséchée et stérile, 
que puis-je attendre? Inutile d'espérer que mon 
sein puisse porter un second fils ! On va me mettre 
de côté comme une chose inutile, ou me forcer à 
consentir a des moyens que mon Dieu m'interdit! » 
Je l'arrêtai et tachai de la calmer, la priant de res- 
pecter la douleur de son mari qui était présent et 
qui appartenait comme elle ^l'Egjise. Mais peu de 
semaines après je découvris que l'instinct de la 
pauvre femme ne l'avait point trompée. Son époux 
qui, pendant douze ans, avait fidèlement rempli 
les devoirs d'un chrétien, souffert, sans fléchir, des 
persécutions de plus d'un genre, fait le sacrifice 
d'une grande quantité de bétail qu'il eût pu acquérir 
en se conformant à certaines coutumes païennes, 
ne sut pas se résigner à mourir sans laisser un fils 
après lui. Tous nos raisonnements, toutes nos re- 
montrances paraissaient tomber devant cette idée : 
« Dieu a lui-même annulé mon mariage en le ren^ 



— 195 — 

dant inutile. » Ce Dieu qu'il offensait le couvrit 
de confusion. A peine le choix d'une jeune concu- 
bine avait-il été fait, que Sara (c'était le nom de 
l'épouse légitime) mettait un enfant au monde. 

Les lois de Manou, très strictes sur l'article de 
la fidélité conjugale, mais faites pour des peuples 
sous l'empire des mêmes instincts, tournaient la 
difficulté en donnant à la stérilité des palliatifs con- 
sacrés par la religion. 11 n'appartient qu'à celui qui 
a la puissance de récompenser la foi de ses en- 
fants, de fonder leur bonheur sur la base immuable 
d'une soumission absolue à sa volonté, toujours 
sainte et miséricordieuse. 

Bien que la plupart des indigènes soient po- 
lygames, il en est peu qui prennent la défense de 
cet abus. Lorsqu'on les interroge sur ce point, 
ils ne tarissent point d'anecdotes mettant à nu la 
position scabreuse d'un homme obsédé par les in- 
trigues et les malices de quelques femmes, qui s'é- 
tudient journellement à lui faire expier les désa- 
gréments de leur position. On trouve çà et là des 
individus que leur modération naturelle , et un at- 
tachement cordial à la femme de leur jeunesse, font 
échapper à la contagion de l'exemple. Ces mono- 
games sont généralement estimés et passent parmi 
leurs concitoyens pour des modèles de vertu. 

Le mariage se fait de la même manière pour tou- 
tes les femmes, mais il existe une distinction très 
marquée entre la première et celles qui viennent 
ensuite. Le choix de la grande femme (comme elle 
est toujours appelée) est généralement fait par 



— 196 — 

le père; c'est un événement de famille auquel 
toute la parenté s'intéresse. Les autres que l'on 
désigne sous le nom de serete (talons), parce qu'elles 
doivent en toutes choses se tenir derrière la maî- 
tresse du logis, sont un luxe qu'on se donne et 
auquel les parents ne sont pas obligés de contri- 
buer. Ces femmes de second ordre sont absolu- 
ment ce que Bilha et Zilpa étaient pour Jacob. 
Dans les familles régnantes, les enfants de la grande 
femme ont seuls le droit de remplacer leur père et 
de lui succéder. Le chef des Bassoutos peut à peine 
tenir compte des enfants qui lui sont nés ; cepen- 
dant quand des étrangers lui demandent combien 
il en a, il répond cinq, ne faisant allusion qu'à ceux 
de sa première femme. Il dit quelquefois qu'il est 
veuf, ce qui signifie qu'il a perdu sa véritable 
épouse et qu'il n'a élevé aucune de ses soixante 
concubines au rang qu'elle occupait. Il y a déjà 
vingt ans qu'elle est morte, sa demeure est encore 
parfaitement bien tenue et porte toujours son nom, 

Le chef eût cru outrager la mémoire de la dé- 
funte en conduisant une autre compagne sous cet 
abri, où les fils de Mamohato trouvent une retraite 
lorsqu'ils visitent le village natal. Ainsi l'antiquité 
nous montre Isaac et Rebecca prenant possession 
de la tente de Sara, tandis que le patriarche en 
élève une autre pour Kétura. Au milieu de grands 
abus, on observe souvent, chez ces peuples, des 
délicatesses qui surprennent. 

L'héritage du père appartient de droit aux fils 
de la grande femme. Ceux-ci, ayant Fainé à leur 



— 197 — 

tête, donnent ce que bon leur semble aux enfants 
d'autres lits. Encore ici le rapprochement est irré- 
sistible : « Abraham, nous est-il dit dans la Genèse, 
donna tout ce qui lui appartenait à Isaac et fit des 
présents aux fils de ses concubines. » 

L'idée de ce qu'il y a d'inconvenant et d'anor- 
mal dans la polygamie est tellement inhérent à 
toute conscience humaine , que beaucoup d'indi- 
gènes redoutent de mourir auprès d'une femme 
du second ordre; cela s'appelle, dans le langage 
des Bassoutos, faire une mauvaise mort. 

Les femmes privilégiées par leur rang, consi- 
dèrent leurs droits comme si bien établis que, dans 
certains cas, ce sont elles qui encouragent leurs 
maris à devenir polygames. C'est un calcul d'in- 
térêt et de paresse. Elles comptent se décharger 
sur d'autres des travaux les plus pénibles. 

Il s'en faut en effet de beaucoup que la sensua- 
lité soit le seul ou même toujours le principal mo- 
tif qui pousse les indigènes dans cette mauvaise 
voie. La domesticité n'existe point chez eux. Les 
femmes sont tout autant de servantes, bien qu'elles 
n'en portent pas le nom. Après elles, le vrai do- 
mestique, le seul sur lequel on puisse compter, est 
l'enfant > Dans un pareil état de choses, plus on 
possède de femmes, plus on a de bras à sa disposi- 
tion et plus l'on peut espérer de voir augmenter 
le nombre de ces bras. C'est cette raison surtout 

1 Dans la langue des Béchanas, le mot motlanka, comme le mds 
des Grecs et le puer des Romains, signifie tout à la fois garçon et 
serviteur. 



— 198 — 

qui explique que les chefs chez lesquels les visi- 
teurs abondent, et qui doivent l'hospitalité à tout 
le monde, aient tant de femmes et les montrent 
complaisamment comme preuve de leur opulence. 
Il ne faut pas se représenter ces concubines, ren- 
fermées, comme en Orient, dans un harem. Cha- 
cune d'elles a son domicile, ses champs, et doit se 
tenir prête à héberger les hôtes que son mari lui 
désigne. Elles cultivent la terre de leurs propres 
mains, vont elles-mêmes puiser l'eau, se pour- 
voient de combustible, et lorsque leur maître en- 
treprend des travaux importants, ce sont elles qui 
remplissent l' office de manœuvres. Il n'est pas rare 
de les rencontrer marchant en file, portant sur la 
tête des paniers pleins de terre ou des bottes de 
bois et de paille. Dans les cas de déménagements, 
elles ont à transporter, de la même manière , tous 
les ustensiles et vêtements de la famille. 

La polygamie est suivie chez ces peuples des 
fatales conséquences qu'on lui a partout recon- 
nues. Elle fait de l'homme un tyran, des femmes 
et des enfants des rivaux acharnés à se supplanter 
les uns les autres, et rend l'amour filial extrême- 
ment rare. Mais c'est surtout sous le rapport des 
mœurs qu'elle a dans ce pays les plus affligeants 
résultats. Les femmes n'étant soumises à aucune 
surveillance et se trouvant dans une position plus 
propre à réveiller les passions qu'à les satisfaire, 
n'ont en général aucun respect pour le lien qui les 
unit à l'homme dont elles portent le nom. L'intérêt 
qui est à la base de ce contrat et que nous avons 



— 199 — 

vu plus haut servir de sauvegarde auxjeunes filles 
à marier, porte les maris à fermer les yeux sur des 
débordements qui ont pour résultat un rapide ac- 
croissement de la famille. Si la paternité peut être 
douteuse, l'enfant n'en appartiendra pas moins au 
maître légal de la femme ' . Les chefs ont généra- 
lement parmi leurs nombreuses concubines quel- 
ques femmes de choix sur lesquelles ils exercent 
uue surveillance particulière, et qu'ils s'attachent 
par des faveurs exceptionnelles. Le public s'aper- 
çoit bientôt de ces préférences et les respecte gé- 
néralement assez. 

La mort du mari ne libère point la femme. Elle 
revient de droit àTun des frères ou au plus proche 
parent du défunt. Là, l'institution du levirat n'est 
pas soumise aux sages restrictions qu'y mit Moïse 
pour le peuple d'Israël. Bien que les enfants qui 
naissent de cette seconde union portent le nom du 
premier mari, soient censés lui appartenir et hé- 
ritent de ses biens, tandis qu'ils n'ont que de très 
faibles droits à la succession de leur véritable père, 
le fait que la veuve est astreinte à rester dans la 
famille, alors même qu'elle a déjà donné lignée au 
défunt, prouve que l'achat dont elle a été l'objet 
s'oppose plus que toute autre chose à sa libération, 
lise trouve néanmoins des familles généreuses qui 
ne font pas usage de ce droit et permettent à la 
veuve de se remarier selon ses désirs. Quelquefois 
aussi, lorsque des parents voient que leur fille a 

1 C'est le principe du droit romain : « Pater est quem nuptiœ 
demonstrant. » 



— 200 — 

une invincible répugnance à devenir la compagne 
de son beau-frère^ ils interviennent en modifiant 
ou cassant le contrat primitif au moyen de la res- 
titution d'une partie ou de la totalité de la valeur 
qu'ils avaient reçue lors du mariage. Ces difficultés 
se présentent rarement lorsque la veuve a un ou 
plusieurs fils parvenus à l'âge de raison. Dans ce 
cas, elle continue à vivre avec eux et jouit souvent 
d'une autorité et d'un bien-être qu'elle n'avait pas 
du vivant de son mari. 

Il devient presque inutile, après ce qui précède, 
de faire observer que la femme ne saurait hériter. 
Cependant ses droits passent aux enfants mâles 
qu'elle peut avoir; ils ont leur part dans la divi- 
sion des biens laissés par leur grand-père maternel. 

Les Béchuanas et les Cafres reconnaissent et 
respectent les mêmes degrés de consanguinité que 
nous. Us ne poussent pas la parenté au delà du 
degré de deuxième cousin. 

Les mariages entre frères et sœurs , oncles et 
nièces, neveux et tantes sont désapprouvés. Ceux 
entre cousins se voient fréquemment, mais il est 
des tribus qui les condamnent comme incestueux. 

L'idée d'épouser deux ou même trois sœurs ne 
paraît point répugner aux polygames. 

Après ce coup d'œil d'ensemble, le lecteur ai- 
mera peut-être à trouver ici quelques renseigne- 
ments plus détaillés sur les mœurs domestiques des 
indigènes. Nous allons tâcher de le satisfaire en 
suivant rapidement avec lui le Mossouto dans les 
différentes phases de sa vie privée, 



- 201 — 

L'enfant naît généralement au sein de la famille 
de sa mère. Ces peuples pensent qu'à l'heure cri- 
tique des douleurs de la maternité , la femme doit 
jouir des soins immédiats de ses propres parents. 
La hutte où se passe cet événement est signalée au 
public par une poignée de roseaux fichés au-dessus 
de la porte. Ce symbole suffit pour assurer à' la fa- 
mille toute la tranquillité et les égards dont elle sent 
le besoin ' . 

Près de deux mois s'écoulent avant que la mère 
se produise au dehors avec son nouveau-né. Une 
petite cérémonie, intéressante par sa naïveté, dé- 
cide du moment où leur réclusion doit cesser. 
Pendant une belle soirée, on porte le nourrisson 
dans la cour, on lui montre la lune du doigt et si 
ses yeux se fixent sur l'astre, on en conclut qu'il 
peut sans danger faire son apparition au milieu 
des hommes. Quand la jeune mère se dispose à re- 
tourner chez son mari , ses parents la purifient au 
moyen d'un sacrifice, chargent les chairs de la vic- 
time sur une bête de somme pour les transporter à 
son domicile, et de la peau font un tari, espèce de 
large écharpe destinée à retenir l'enfant sur le dos 
de sa nourrice jusqu'à ce qu'il soit sevré. Rien ne 
paraît plus heureux qu'un petit négrillon recoquillé 
dans cette enveloppe, près des sources où il puise 
la vie. Aucune crainte, aucun besoin, aucune sensa- 
tion désagréable n'approche de lui. Pendant que sa 
mère vaque aux travaux des champs ou à ceux du 

1 On verra, dans un autre chapitre, que le roseau est symbolique 
de l'origine de l'humanité. 



— 202 — 

ménage , il dort ou jouit avec quiétude des doux 
balancements qui lui sont imprimés. Les intempé- 
ries de l'air n'arrivent pas jusqu'à lui; il trouve 
une chaleur toujours égale sur un berceau vivant. 

N'était-ce pas peut-être l'image qui s'offrait à l'es* 
prit de Moïse lorsqu'il s'écriait : « Est-ce moi qui ai 
conçu tout ce peuple, ou l'ai-je enfanté pour me 
dire : Porte-le dans ton sein? » 

A part cette intéressante particularité , rien 
n'est moins judicieux que la manière dont sont 
traités les petits enfants. On leur charge le cou 
d'immenses colliers d'amulettes de toute sorte. 
Un impitoyable rasoir leur enlève jusqu'au der- 
nier vestige de cheveux , et leurs crânes , aussi 
polis que la main, après avoir été légèrement 
enduits d'ocre et de beurre, sont exposés pen- 
dant des. heures entières aux rayons d'un soleil 
tropical. Quelque abondant que soit le lait de la 
mère, il faut bon gré mal gré que le nourrisson 
avale de la bouillie, de la bière, en telle quantité 
qu'on ne sait pas comment les organes digestifs y 
peuvent suffire. Quant aux soins à donner à ces 
petits êtres dans leurs indispositions, les naturels 
n'y entendent absolument rien. Aussi la mortalité 
parmi les enfants en bas âge m'a -t- elle toujours 
paru proportionnellement beaucoup plus grande 
qu'elle ne l'est en Europe. On s'est fort extasié 
sur la belle santé dont les indigènes paraissent 
généralement jouir, sur le petit nombre d'impo- 
tents que l'on rencontre parmi eux, mais la cause 
en est aussi simple qu'affligeante; la partie la plus 



— 203 — 

robuste de la population parvient seule à l'âge 
adulte. 

La coutume de donner à un enfant le nom de son 
grand-père, de sa grand'mère ou de quelque pa- 
rent respecté, est tout autant répandue chez les 
Béchuanas que chez nous. Lorsque le choix n'en a 
pas été déterminé par cet usage, le nom est géné- 
ralement commémoratif. Ainsi F enfant né pendant 
que ses parents étaient en voyage, s'appellera : 
Monaheng, dans les champs, ou Ntoutou, bagage ; 
celui qui vient au monde dans un temps d'afflic- 
tion, s'appellera: Likéléli, pleurs, ou Tlokotsi, cala- 
mité. On a, chez les Bassoutos, des Ralichaba, des 
Lefela, des 3foeti, des Ntsenyi, des Konnoung, des 
Lepuy , des Cheou , des Mafika ; noms dont la tra- 
duction littérale serait : Abraham , Abel , Agar, 
Balak, Edom, Jonas, Laban, Pierre. Le nom que 
l'enfant reçoit à sa naissance ne lui reste géné- 
ralement que jusqu'au moment de la circoncision. 
Au sortir de ce rite , le jeune Mochuana se choisit 
lui-même un qualificatif conforme à ses goûts ou à 
ses projets pour l'avenir. Après son premier fait 
d'armes, il prendra un titre destiné à perpétuer le 
souvenir de sa bravoure ou de ses succès. Ainsi 
le chef des Bassoutos , étant né dans un temps de 
dissensions civiles, s'appela d'abord Lëpoko, dis- 
pute ; lorsqu'il fut circoncis , il prit le nom de 
Tlapoutlé, l'affairé, à cause de son activité et d'une 
tendance fort prononcée à se mêler de tout et à 
tout régler lui-même ; enfin quand sa puissance 
fut établie, on lui donna le nom de Moshesh, le 



— 204 — 

raseur, parce qu'il avait fait la barbe à tous ses 
rivaux i . 

Chez les Béchuanas, les petits garçons vont com- 
plètement nus jusqu'à l'âge de sept à huit ans. 
Leurs compagnes de jeu portent une espèce de 
tablier généralement orné de verroterie. 

Aussi longtemps qu'il garde ses dents de lait, 
l'enfant s'ébat du matin au soir et n'a rien autre à 
faire qu'à se développer et à grandir de son mieux. 
Nous avons retrouvé chez ces petits désœuvrés 
'plusieurs des jeux de notre enfance. Ainsi deux 
fdlettes s'assiéront côte à côte d'un air fort mysté- 
rieux; l'une d'elles ramasse une pierre et la passant 
rapidement d'une main à l'autre, présente les deux 
poings fermés à sa compagne afin qu'elle devine 
dans quelle main est le petit caillou. Si la devineuse 
se trompe , l'autre lui dit d'un air triomphant : 
« Oua ya incha, kiaya komo. (Tu manges du chien, 
je mange du bœuf;) » dans le cas opposé, elle se 
déclare vaincue en disant : « Kia y a incha, oua y a 
komo. (Je mange du chien, tu manges du bœuf). » 
et elle remet la pierre à son amie. Jouer aux os- 
selets, qu'on appelle kèta, sauter en cadence en 
faisant passer sous ses pieds une longue corde, 
sont les passe-temps favoris des enfants africains. 
Plus tard viennent la course, la lutte et la petite 
guerre. 



1 C'est dans le même sens que le prophète Esaïe disait : « Le Sei- 
gneur rasera avec le rasoir pris à louage au delà du fleuve, savoir, 
avec le roi d'Assyrie, la tête et les poils des pieds, et il achèvera ainsi 
la barbe. » (Es. VII, 20.) 



— 205 — 

Ces derniers exercices ont lieu surtout dans la 
campagne, où tout petit garçon de huit ans doit 
chaque jour conduire les brebis et les chèvres de 
son père. Ces jeunes bergers s'arrangent de ma- 
nière à passer leur temps le plus agréablement 
possible. Malgré Tordre sans cesse réitéré de se 
disséminer, afin que les troupeaux trouvent une 
plus abondante pâture, ils finissent invariablement 
par se rencontrer. Il y a toujours parmi eux un 
chef de bande qui préside aux jeux et vide les 
querelles. Quand ils sont fatigués de gambader, ils 
vont s'asseoir à l'ombre d'un roc ou sur les bords 
d'un ruisseau, et s'amusent à façonner des bœufs 
avec de l'argile ou à tresser des guirlandes de fleurs 
dont ils se parent la tête. Les jeunes filles du 
même âge jouissent de moins de liberté. Elles vont 
aux champs avec leurs mères et tandis que celles-ci 
piochent, elles ramassent des bûchettes et font le 
fagot qui doit servir à cuire le repas du soir. D'au- 
tres fois on les laisse à la maison pour prendre soin 
d'un frère cadet. 

Pendant les jours pluvieux et les longues soirées 
d'hiver que l'on passe forcément dans une hutte 
fort obscure, les enfants, pour se désennuyer, ont 
ordinairement recours à la complaisance de la 
grand'maman. Celle-ci leur propose des énigmes 
ou leur récite des contes auxquels ils prennent le 
plus grand plaisir. Les histoires de revenants ne 
font pas défaut dans ces conversations nocturnes 
et là, comme partout ailleurs, on les aime passion- 
nément, bien qu'elles fassent trembler de la tête 



— 200 — 

aux pieds. J'ai connu de gros garçons qui ne se 
hasardaient, qu'avec beaucoup de répugnance à 
regarder les étoiles, parce qu'ils s'imaginaient que 
la voie lactée était un assemblage monstrueux de 
ces êtres diaphanes, dont les apparitions imaginai- 
res sont tant redoutées 1 . Quelquefois des scènes 
vraiment tragiques succèdent à ces émotions fac- 
tices. Ainsi le pauvre petit Félékoané, qui porte 
maintenant le nom d'Andréas dans l'Eglise de 
Thaba-Bossiou, se vit, dans une soirée comme celles 
que nous venons de décrire, subitement saisi par 
une hyène et traîné jusqu'au milieu du village. 
D'autres fois c'est un lion qui vient rôder autour 
de la hutte ; alors chacun de se taire et de se blottir 
au plus vite sous sa peau de mouton. Lorsque les 
l'ugissements paraissent un peu s'éloigner, on se ha- 
sarde à relever un peu la tête et à demander dune 
voix étouffée si la porte* est bien fermée ! En dépit 
de ces émotions, qui sont loin d'ailleurs de se re- 
produire tous les jours, le petit Africain mène une 
vie qu'il n'échangerait certes pas avec celle de nos 
jeunes coureurs de rues. Il ignore les inconvé- 
nients d'une savate trouée, et n'a jamais l'épaule 
sciée par un méchant bout de corde en guise de 
bretelle. Lorsque par une belle matinée d'été, il 
se met en campagne, l'estomac muni d'un bon plat 
de lait caillé, les épaules couvertes d'un léger man- 
teau de peau d'antilope bien assouplie, la main 
armée d'un petit casse-tète en bois d'olivier et 

1 Les Bussoutos appellent la voie lactée , le chemin, la voie des 
dieux. 



— 207 — 

d'une javeline, il se croit le plus fortuné des mor- 
tels. S'il n'a pas un assortiment de joujoux, il pos- 
sède peut-être un agneau ou un cabri qui lui font 
passer des heures délicieuses. Le chef des Bassou- 
tos m'a raconté souvent avec quel bonheur il soi- 
gnait dans son enfance un chevreau tacheté que lui 
avait donné son père. « Je lui avais bâti une mai- 
sonnette, me disait-il, je choisissais pour lui l'herbe 
la plus tendre. Mais aussi il était si beau! Je croi- 
rais presque qu'on n'en voit plus de semblable. » 
Cette observation me fît sourire, et je bénis Dieu de 
ce que partout il entoure les premiers jours de 
l'homme de douces illusions et de riants tableaux. 
L'enfance n'est nulle part de plus" courte durée 
que dans ces pays-là. À peinç les jeunes gens ont- 
ils atteint leur quatorzième année qu'on parle de 
les marier. C'est une transaction qui préoccupe 
beaucoup les parents. Il s'écoule généralement 
plusieurs mois entre les préliminaires et la conclu- 
sion définitive du contrat. Ainsi qu'on l'a vu plus 
haut, c'est généralement sur le père que repose le 
•choix de la première femme. C'est lui qui va la de- 
mander. Si sa proposition est bien accueillie, on 
tue un bœuf que l'on mange en commun en signe 
d'acquiescement mutuel. Bientôt après, la parenté 
du jeune homme va présenter le bétail requis pour 
l'acquisition de la fiancée. Ce jour-là, le chef delà 
famille, couvert de son meilleur manteau, se fait 
accompagner de ses proches et de ses amis confi- 
dentiels. La sœur de l'époux ouvre la procession. 
Elle tient à la main un long bâton blanc, symbole 



— 208 — 

de paix. et de concorde, qu'elle va jeter sans mot 
dire à la porte de la cabane où réside sa future 
belle-sœur. Pendant ce temps les solliciteurs se 
sont assis en groupe à une distance respectueuse, 
et attendent que Ton s'aperçoive de leur arrivée. 
Le père de la jeune fille ne tarde pas à se montrer. 
Il sort, accompagné de sa famille, et va s'asseoir à 
quelques pas de ses hôtes. Ceux-ci députent alors 
le plus jeune d'entre eux pour faire avancer le bé- 
tail qu'on a laissé dans un endroit voisin. Les ani- 
maux passent à la file entre les deux groupes. S'il 
s'en présente un qui déplaise, on branle la tête et 
il est écarté. Bientôt le berger paraît lui-même, 
chassant le dernier bœuf. Il se fait une longue pause 
pendant laquelle les prétendants protestent de leur 
pauvreté, certifient qu'il leur a fallu de grands efforts 
pour se procurer une dot aussi considérable, et ont 
recours à toutes les expressions les plus flatteuses 
de leur idiome pour obtenir un signe de satisfac- 
tion. Il est rare qu'ils y réussissent. On sait géné- 
ralement qu'il se trouve encore, non loin du lieu 
où l'affaire se traite, quelques têtes de bétail mises» 
en réserve. Les parents de la fiancée ne manquent 
donc pas de se répandre à leur tour en paroles de 
regret et de surprise. Ils s'étaient attendus à plus 
de générosité. On sait ce qu'un enfant coûte à éle- 
ver, ce que valent les services d'une jeune personne 
forte et laborieuse. On n'est certes pas fatigué 
d'elle, et, quelque pauvre opinion que l'on ait de 
soi-même, on se sent d'une extraction trop hono- 
rable pour craindre que les partis puissent man- 



— 20 ( .) — 

quer. Un signe inaperçu met de nouveau le pâtre 
en mouvement, et quelques têtes encornées de plus 
font leur apparition. Alors arrive une troupe de 
femmes couvertes de manteaux déchirés. C'est la 
mère qui vient avec ses amies se lamenter de ce 
qu'on lui enlève son enfant et demander si du 
moins, en la privant de services dont elle a le plus 
grand besoin, on ne la mettra pas à même de jeter 
à la voirie les guenilles qu'elle porte. Tout le monde 
. sait ce que cela veut dire, et l'on ajoute un beau 
bœuf désigné à l'avance, qui porte le nom de bœuf 
de la nourrice. Cela fait, les frères de la jeune fille 
se lèvent en poussant des cris de joie, vont cher- 
cher un long plumet et s'élancent dans la campagne 
pour rassembler les troupeaux de leur père. Celui- 
ci choisit un bœuf gras, le sacrifie aux dieux tuté- 
laires et régale ses hôtes. Dès ce moment l'affaire 
est conclue. 

Il se passe généralement quelques mois avant 
que l'épousée quitte la maison paternelle. Dans cet 
intervalle , le jeune marié s'occupe à lui préparer 
un manteau neuf et à se procurer pour elle des 
boucles d'oreilles, des colliers en cuivre ou en ver- 
roterie. Il va la voir de temps en temps,- sans toute- 
fois se permettre de la considérer comme lui ap- 
partenant. Il est encore certaines formalités à 
observer dont les demoiselles de ce pays n'exemp- 
teraient pour rien leurs prétendus. Un beau matin 
un collier tombe dans la cour -du beau-père, qui 
comprend à l'instant qu'on est venu chercher sa 
fille. Celle-ci ramasse le collier, appelle ses amies 

1 4 



— 210 - 

d'enfance, et se met à suivre lentement les person- 
nes chargées delà conduire à sa nouvelle demeure. 
Bientôt elle s'assied avec ses compagnes et refuse 
d'aller plus loin. On lui remet un second collier et 
elle reprend sa marche. Mais la voilà derechef qui 
fait halte. Le même remède lui donne la force d'a- 
vancer. C'est ainsi qu'avec adresse, et tout en mi- 
naudant le plus agréablement du monde, elle se fait 
en route un assortiment de parures. 

Les exigences de ces belles voyageuses vont quel-, 
quefois si loin que pour s'assurer d'elles on est 
obligé de courir chez les voisins emprunter un sup- 
plément de colifichets. 

Après l'arrivée, nouvel embarras. Les jeunes 
étrangères font les dégoûtées. Elles dédaignent les 
aliments qu'on leur présente. On leur amène un 
mouton, et, s'il leur paraît de grosseur convenable, 
elles font signe qu'on peut le leur apprêter. Le len- 
demain, de fort bonne heure, la nouvelle maîtresse 
du logis se met à nettoyer la cour, aidée de deux 
ou trois de ses compagnes. Les autres vont à la fon- 
taine puiser de l'eau. A leur retour elles trouvent 
la porte obstruée par les balayeuses. On se mêle, 
on se repousse, en faisant autant de bruit que pos- 
sible, jusqu'à ce qu'un nouveau présent mette fin à 
l'assaut. Il ne reste plus après cela qu'à tuer un 
bœuf, à inviter les voisins, à les régaler et à danser 
avec eux jusque vers le milieu de la nuit. La jeu- 
nesse folâtre dans l'intérieur d'une hutte spacieuse 
d'où l'on a préalablement fait disparaître tout objet 
fragile. 



— 211 — 

Chez les Cafres de la Natalie, il est d'usage que 
les parents de la jeune fille fassent présent de trois 
bœufs à la famille dont ils ont accepté l'alliance. 
L'un remplace les ornements que la mariée portait 
dans son enfance, et qui restent à ses sœurs. Ce 
sont les épingles de la dame. Le second est offert 
aux esprits des ancêtres de l'époux pour obtenir 
leur consentement au mariage. Le troisième prend 
place dans le troupeau qui a fourni la dot , pour 
aider à remplir le vide qui s'}' est fait. La femme 
reçoit de ses parents une ou plusieurs houes, quel- 
que peu de farine et un panier. C'est tout ce qu'elle 
apporte pour se mettre en ménage. Du reste, pen- 
dant la première année, elle réside ordinairement 
auprès de sa belle-mère et a tout le temps de façon- 
ner les pots, de préparer les nattes et autres articles 
du même genre qui lui sont nécessaires. Chez les 
Batlapis et les Barolongs, c'est sur elle que repose 
le soin de construire la hutte qu'elle doit habiter. 
Les Bassoutos, plus raisonnables, veulent que ce 
travail soit fait en commun par le couple. Dans 
cette tribu la nouvelle mariée n'a le droit de regar- 
der son beau-père en face que lorsqu'elle lui a 
donné un petit-fils. 

Les décès sont toujours annoncés par des cris 
perçants et lugubres. Les matrones de la localité se 
réunissent près de la hutte où la mort a pénétré, 
et se livrent aux lamentations les plus déchirantes. 
« Yo! yo! yo! Hélas! hélas! mon père, où es-tu main- 
tenant? Pourquoi nous as-tu quittés? Qu'allons-nous 
devenir sans toi? Qui nous défendra contre nos 



— 313 — 
ennemis? Qui nous procurera la nourriture et le vê- 
tement? Tu es parti, tu nous as laissés! nous restons 
ici dans la douleur et l'amertume! Yo! yo ! yo! hé- 
las! hélas! » Telles sont généralement, avec les va- 
riantes nécessitées par l'âge ouïe sexe, les plaintes 
que Ton entend répéter. 

Pendant que les femmes se lamentent, les hom- 
mes s'occupent de l'inhumation qui se fait le plus tôt 
possible. Avant que le cadavre devienne roi de, on 
le maintient, au moyen de cordes, dans la posture 
d'une personne accroupie, le menton appuyé sur 
les genoux. On creuse une fosse de quatre pieds de 
profondeur sur trois de diamètre. On sort le corps 
par une ouverture pratiquée pour cette occasion à 
l'extrémité opposée à la porte; on le met accroupi 
et entouré d'un manteau au fond du trou, la face 
tournée au nord-est, les mains croisées sur la poi- 
trine. 11 est assez commun de jeter dans la fosse 
une petite couronne de chiendent, des grains de 
blé, des semences de melon et de citrouille '. Une 
pierre plate est placée dans le trou immédiatement 
au-dessus de la tête, puis- on ramène la terre. On 
enterre les chefs et les hommes riches au milieu du 
parc de leurs troupeaux ; leurs femmes et leurs en- 
tants sous le mur d'enceinte. Immédiatement après 
on rassemble les troupeaux du défunt sur la fosse. 
On débouche l'ouverture des cabas de blé et l'on 
fait des traînées de grain qui vont de la maison du 

1 La position du mort, qui rappelle celle de l'enfant dans le sein 
de sa mère, les semences de blé, de légumes et d'herbe qu'on dépose 
auprès de lui sembleraient symboliques de la résurrection. 



— 213 — 
défunt jusqu'au lieu où il repose. Ou espère, au 
moyen de cette offrande, calmer les sentiments dé- 
favorables aux vivants qu'il a pu emporter. Nous 
ne reviendrons pas sur les sacrifices usités dans 
ces occasions. Chez les tribus du nord, les femmes 
et les fdles sont enterrées hors de la ville avec les 
pauvres. On ne donne pas la sépulture aux victimes 
de la famine. Les armes et une partie des vêtements 
d'une personne décédée sont quelquefois jetés à la 
voirie; dans le cas où on les conserve, on les purifie 
avec le plus grand soin. Les Cafres redoutent telle- 
ment la souillure qui provient de l'attouchement 
d'un mort, qu'ils n'enterrent pas les cadavres et se 
hâtent de les traîner dans des lieux fréquentés par 
les bêtes féroces 

L'extrême précipitation avec laquelle les inhu- 
mations se font généralement, est due à l'horreur 
qu'inspire la présence d'un cadavre dans d'étroites 
habitations où l'on a peiue à se remuer. Cette hâte 
occasionne parfois d'horribles méprises. Mamokolé, 
femme que j'ai parfaitement connue et qui vit en- 
core près de la station où je résidais , fut enterrée 
vivante. Heureusement que la fosse n'étant pas 
profonde, elle put, en appuyant ses pieds contre 
la terre, enlever la pierre qui recouvrait sa tête et 
reprendre place parmi les vivants. Les naturels 
m'ont assuré que des cas de même nature se repro- 
duisent assez fréquemment. Il arrive plus souvent 
encore, je crois, que les personnes chargées du 
soin des malades les achèvent sans le savoir. Des 
convulsions; une défaillance, suffisent pour faire 



— 2U — 

fuir de vieilles femmes ignorantes en proie à des 
craintes superstitieuses. « C'est fini, il est mort! » 
s'écrient-elles sans examen, et vite on lie îe patient 
dans des peaux où il ne tarde pas à mourir asphyxié. 

Les visites de condoléance succèdent de près aux 
funérailles. Les parents et les amis, en approchant 
de la maison de deuil, jettent de grands cris ; puis ils 
vont s'asseoir silencieusement et attendent que la 
douleur permette aux affligés de donner des détails 
sur la perte qu'ils viennent de faire. Ces pauses 
solennelles durent quelquefois des heures entières, 
personne ne paraît s'étonner si elles se prolon- 
gent. Les affligés sortent quelquefois sans rien dire ; 
on attend patiemment leur retour. Nul n'oserait les 
interroger, tant ces peuples comprennent le respect 
qu'on doit au malheur. Quand le moment en est 
venu, chacun des assistants prend à son tour la pa- 
role pour donner des consolations. Ce sont généra- 
lement des protestations de regret et de sympathie 
accompagnées de quelques-unes de ces phrases 
toutes faites qui ont cours dans le monde entier : 
« C'est le chemin de toute la terre » « Aujour- 
d'hui l'un, demain l'autre... » « Vous n'avez riencà 
vous reprocher. » Après cette trêve imposée aux 
pleurs, les lamentations recommencent, les cris des 
consolateurs se confondent avec ceux de l'infortuné 
qu'ils visitent, et chacun se retire chez soi en répé- 
tant : « Yo! yo! hélas! hélas! mon frère! » 

Les indigènes se coupent les cheveux en signe 
de deuil. Ils substituent à leurs colliers de cuivre 
ou de verroterie des chaînettes de fer. Les veuves 



— 2J5 — 

et les orphelins s'entourent la tête d'une corde. 
Dans leurs rapports sociaux, les Béchuanas se 
montrent généralement doués d'une affabilité re- 
marquable. Vus en certains moments, et surtout 
lorsqu'ils se livrent à leurs danses, on leur trouve 
un extérieur repoussant et farouche. Ils sont alors 
fort laids et paraissent occuper un point bien bas 
dans l'échelle sociale. Leurs corps ruissellent de 
sueur et de graisse, leurs voix rauques et discor- 
dantes, leurs contorsions de possédés produisent 
un sentiment de dégoût difficile à décrire. Mais 
tout cela n'est au fond qu'un passe-temps de mau- 
vais goût. Qu'on attende un instant, et l'on verra 
ces gens se couvrir gravement de leurs longs man- 
teaux de pelleteries, s'asseoir le sourire sur les 
lèvres et causer avec la plus grande bienveillance. 
Leur conversation est d'ordinaire fort animée, les 
discussions sont incessantes, mais elles dégénèrent 
rarement en disputes sérieuses. Dans ces entretiens, 
qui constituent l'un de leurs plus grands plaisirs, 
règne une gaieté franche et beaucoup de bonho- 
mie. Les saillies et les traits satiriques n'y font pas 
défaut. En passant près de quelques jeunes gens, 
nous entendions l'un d'eux s'amuser aux dépens 
d'un favori du chef de l'endroit. « Voilà, disait-il, 
la petite étoile qui accompagne la lune. » Un autre, 
riant à gorge déployée de l'admiration qu'excitaient 
les sons aigus tirés d'un violon par certain nègre 
venu de la colonie, s'écriait : « Dans les pays où il 
n'y a pas.de coqs, si l'on entend beugler une vache 
on dit qu'elle a chanté. » Pendaut la tenue d'un 



conseil, auquel assistaient des colons, un vieux 
Mossouto ne put s'empêcher de tourner en ridicule 
la complaisance avec laquelle ces messieurs pas- 
saientla main sur leur longue barbe. Il se procura 
une hure de bouc et, l'attachant a son cou, se ; mit à 
rôder au milieu de l'assemblée, répétant de temps 
à autre avec un sourire malin : « Et moi aussi je 
suis un bouc. » Les remarques obligeantes ou flat- 
teuses viennent avec non moins d'à-propos se pla- 
cer sur leurs lèvres, lorsqu'il y a lieu. Le cheval 
d'un prince s'abat, on accourt de toutes parts; pen- 
dant qu'on relève le cavalier démonté, l'un des as- 
sistants qui ne paraissait s'occuper que du coursier, 
lui crie : « Voyez la sotte bête! Ces animaux ne 
connaîtraient-ils donc pas les rois ! » Les chefs eux- 
mêmes savent, dans l'occasion, tempérer par des 
paroles bienveillantes les sentiments pénibles que 
réveille parfois l'exercice de leur autorité. « Après 
tout, disait l'un d'eux à ses sujets rassemblés, nous 
ne sommes que vos serviteurs ; les hommes nais- 
sent et meurent de la même manière, qu'ils soient 
grands ou petits ; s'il en est qui aient le droit de se 
faire obéir, ce droit ne leur vient que de leurs pa- 
reils, qui l'ont ainsi voulu pour le bien de tous. » 

La même bienveillance se fait remarquer dans la 
manière dont les indigènes se conduisent si quel- 
que nourriture leur est apportée pendant qu'ils 
sont en compagnie : quelque minime que soit la 
ration il faut que tout le monde en goûte; les en- 
fants ne sont pas oubliés. J'ai vu un morceau de 
sucre, pas plus gros qu'une noix, alternativement 



sucé par plus de dix: bouches avant de disparaître. 

Il existe chez ces peuplades des formules de po- 
litesse, des règles d'étiquette auxquelles on ne sau- 
rait manquer impunément. Si Ton interrompt quel- 
qu'un, il convient de lui dire d'abord : « Permets 
que je te frappe sur la bouche. » Si l'on approuve 
ce qu'un autre dit : « Je me lève pour toi. » Il est 
bienséant, dans la conversation, de fournir à son 
interlocuteur le mot qui lui est nécessaire, afin de 
lui épargner la peine de le chercher et de lui mon- 
trer qu'on le suit avec intérêt. Un chef parlant à ses 
sujets les appelle : « Ses seigneurs, ses maîtres. » On 
dit, en s'adressant à une personne plus âgée que 
soi : « Mon père, ma mère; » à un égal : « Mon frère; » 
à des inférieurs : « Mes enfants. » On embrasse un 
supérieur au genou ; si on ne le redoute pas trop, 
on le baise sur la main ; un peu plus de familiarité 
permet de le baiser à l'épaule; enfin des égaux 
seuls s'embrassent à notre manière, sur les joues. 
La politesse requiert qu'avant de servir ses convives 
on goûte devant eux des mets qu'on leur donne. Le 
Mochuana qui tue un bœuf ne saurait se dispenser 
d'en envoyer la tête et la poitrine à son père, une 
cuisse à son frère aîné, une épaule à ses frères ca- 
dets, l'échiné à ses sœurs. La tête est symbolique 
de la dignité du père de famille. La manière dont 
Joseph fêtait son frère Benjamin est mieux comprise 
des Africains que de nous. 

La politesse veut encore que lorsqu'on reçoit un 
don, alors même que l'objet serait très petit, on 
tende les deux ripins pour le prendre, Tourner je 



— 218 — 

dos à quelqu'un, cracher devant lui pendant qu'il 
mange, entrer armé dans une maison, sont tout au- 
tant d'affronts quelquefois "vivement sentis. On ne 
doit pas négliger d'annoncer une naissance, un dé- 
cès, ou tout autre événement de famille aux per- 
sonnes avec lesquelles on désire entretenir de bons 
rapports. 

Si ce qui précède témoigne de l'existence de 
sentiments plus délicats que ceux que l'on serait 
disposé à supposer chez des gens qui vont encore à 
demi nus, le lecteur n'en conclura pas sans doute 
que la politesse, telle que nous l'entendons, n'ait 
encore de grands progrès à faire dans les villages 
africains. Comme chez les anciens Hébreux, on y 
appelle encore à peu près toutes choses par leur 
nom; on n'y a pas encore soupçonné qu'il soit con- 
venable de donner la préséance aux femmes , ou 
de se lever en voyant entrer son voisin . Eefuser par 
politesse est chose inouïe. Enfin, on est parfois ex- 
posé à des scènes burlesques du genre de celle que 
nous procurait un beau soir le vacher de la Mission, 
lorsque, désespérant d'obtenir une paire de sou- 
liers qu'il demandait avec instance, il finit par sou- 
lever son énorme pied et le placer sur la table au- 
tour de laquelle nous prenions le thé, criant ix une 
dame : « Voyez, ma mère, voyez ces gerçures! » 

Les peuplades du sud de l'Afrique ont un genre 
d'hospitalité moins chevaleresque que celui des Ara- 
bes, mais plus exempt de caprices et de restrictions. 
Elles respectent les étrangers. Au lieu de considé- 
rer le désert comme hors des limites du droit des 



— 219 — 

gens, elles disent, dans leur langage expressif, que 
les chemins sont rois, c'est-a-dire que les voyageurs 
ont droit à tout autant de sécurité que s'ils étaient 
encore sous la protection immédiate de leurs souve- 
rains respectifs. En entrant dans une localité où 
Ton n'a point de connaissance, on va s'asseoir sur 
la place publique. Il est bien rare qu'on y soit laissé 
sans secours. Le chef, ou quelqu'un des principaux 
de l'endroit, vient bientôt s'informer de quel pays 
vous venez, vous demander les nouvelles. Pendant 
ce temps arrivent des rafraîchissements, du pain, 
du lait, quelques bottes de roseau sucré, du maïs, 
suivant la saison. On se préoccupe peu du gîte, à 
moins qu'il ne pleuve, on qu'on ne soit en hiver. 
Dans ce cas, on trouve un abri sous certains han- 
gars , où couchent généralement les jeunes gens 
non mariés. L'étranger peut s'attendre au plus par- 
fait respect pour sa personne et son bagage. Mo- 
kachané, père du chef souverain des Bassoutos, 
faisait un devoir à ses fils de se tenir l'hiver dans 
la place publique et d'y entretenir toujours un bon 
feu pour les voyageurs. « C'est en écoutant les dis- 
cours de ces gens-là, disait-il, que vous apprendrez 
à connaître les coutumes des nations étrangères. » 
Il est à regretter que ces usages simples, et adaptés 
au pays, tendent à se perdre par suite de l'habitude 
que les Européens introduisent partout où ils pé- 
nètrent de payer et de se faire payer pour tout. 



XII 



Nationalité. — Gouvernement. 

Eu s'accordant à donner le nom de tribus aux 
divers petits états du sud de l'Afrique, les premiers 
explorateurs ont , sans le savoir, choisi le seul mot 
de notre vocabulaire qui réponde parfaitement aux 
idées des naturels sur leur nationalité. Ces voya- 
geurs n'avaient adopté l'appellation dont il s'agit 
que parce qu'elle leur paraissait bien plus appli- 
cable que celle de peuples à des communautés 
encore dans l'enfance et comparativement peu 
nombreuses. Des observations subséquentes nous 
ont appris qu'en dehors des classifications pure» 
ment accidentelles , amenées par les événements 
politiques , ces populations se subdivisent natu- 
rellement en tribus , dans l'acception propre et 
rigoureuse de ce mot. Il est de ces tribus qui ont 
conservé leur intégrité primitive et dont l'appella- 
tion nationale est, encore la même que celle qui 
rappelle leur filiation originelle, D'autres se sont 



- 221 — 

mêlées ou ont été forcées par la conquête de porter 
en commun un nom nouveau. Mais si, comme elles 
le disent elles-mêmes, le fleuve s'est approprié les 
ruisseaux, il ne leur a point fait perdre leur cou- 
leur. 

Tandis que les communautés réunies sous un 
même gouvernement portent ordinairement le nom 
du chef qui les régit ou du pays qu'elles habitent, 
chaque tribu tire le sien d'un animal ou d'un vé- 
gétal. Tous les Béchuanas se subdivisent ainsi en 
Bakuénas, les hommes du crocodile; Batlapis, ceux 
du poisson; Bachuénengs, ceux du singe; Banares^ 
ceux du buffle; Batlous, ceux de l'éléphant; Ba~ 
taungs, ceux du lion; Banukus, ceux du porc-épic; 
Bamoraras, ceux de la vigne sauvage, etc., etc. Les 
Bakuénas appellent le crocodile leur père , ils le 
chantent dans leurs fêtes, ils jurent par lui et font 
aux oreilles de leurs bestiaux, pour les reconnaître, 
une incision qui ressemble à la gueule de l'amphibie. 
Le chef de la famille qui tient le premier rang dans 
la tribu reçoit le titre de : Grand homme du croco- 
dile. Personne n'oserait manger la chair ou se vêtir 
de la peau de l'animal dont il porte le nom. Si cet 
animal est nuisible, comme le lion par exemple, 
on ne le tue qu'en se répandant en excuses et en 
lui demandant pardon. Il faut se purifier après 
avoir commis un tel sacrilège. Le lecteur sera 
frappé sans doute de retrouver près du cap de 
Bonne-Espérance des idées et un mode de classi- 
fication qui appartiennent également aux Indiens 
du Nouveau -Monde. Le rapprochement devient 



— 222 — 

plus frappant encore, si Ton observe que, dans 
l'Afrique du sud comme en Amérique, on n'adore 
pas des animaux, bien qu'il soit probable qu'on 
l'ait fait autrefois, mais on offre un culte aux es- 
prits. 

Les Batlapis, les Bataungs et les Bakuénas, les 
Barolongs du nord ont conservé leur nom de tribu 
comme désignation nationale. Les appellations 
Bassoutos, Mantatis, Bapéris, Baharutsis, Bakatlas 
s'appliquent à des agglomérations plus ou moins 
considérables de tribus distinctes, mais réunies 
sous un gouvernement commun. La nation des 
Bassoutos, par exemple, se compose au moins de 
six tribus, dont la principale est celle des Bakuénas 
du crocodile), à laquelle appartient la famille ré- 
gnante. Ordinairement les sections d'un même 
peuple, qui constituent une tribu, se groupent en- 
semble et perpétuent ainsi les nuances idiomati- 
ques et les usages qui leur sont particuliers. Tel 
district du pays des Bassoutos est appelé Puting, 
chez les hommes du chamois, tel autre Chueneng , 
chez les hommes du singe, etc.. et lorsqu'on les 
visite , on s'aperçoit bientôt que le vocabulaire et 
la prononciation des mots ne sont pas partout les 
mêmes. 

Quel que soit le respect ou la crainte qu'il ins- 
pire, le chef appelé à gouverner plusieurs tribus* 
réussit rarement à en faire un peuple assez homo- 
gène pour les astreindre à des usages uniformes 
et se soustraire aux embarras que créent sans 
cesse des idées d'indépendance, se rattachant à 



— 223 

des souvenirs d'origine. Les éléments dont se 
compose la nation tendent toujours à se séparer, 
et ne sont maintenus ensemble qu'à Faide d'un 
système de concessions et d'actes de rigueur ha- 
bilement combiné^ mais rarement basé sur les rè- 
gles d'une stricte justice. 

Il est d'ailleurs dans la nature des petits états 
africains de se fractionner indéfiniment sous l'in- 
fluence de la paix et de circonstances prospères. 
Les chefs, tous polygames, ont un grand nombre 
de fils. Ce sont autant de possesseurs de trou- 
peaux, requérant des pâturages et des eaux à part. 
Si l'accroissement de ce genre de richesses ne per- 
mit pas à un Lot et à un Abraham de vivre en 
paix, on peut imaginer quelles conséquences il 
doit avoir pour des peuples qui font toujours pas- 
ser les intérêts privés en première ligne. En 1820, 
les Bassoutos furent battus et ruinés en détail par 
des Zoulous venus de la Natalie. Il eût été facile 
aux populations attaquées de repousser l'ennemi, 
en se concentrant et faisant cause commune. Elles 
avaient au milieu d'elles un homme intelligent qui 
ne manqua pas de proposer ce plan et de recourir 
à tous les moyens de persuasion possibles pour en 
obtenir l'exécution. Ce fut peine perdue. Les chefs 
inférieurs se trouvaient alors posséder de grands 
biens et, tout en approuvant une politique basée 
sur le simple bon sens, pas un d'eux ne s'y ran- 
gea, tant ils étaient préoccupés des fâcheux effets 
qu'une trop grande concentration aurait pour leurs 
troupeaux ^ et du danger que couraient leurs ri- 



— aaa — 

enesses de, passer, eu se confondant, au pouvoir 
d'un seul maître. 

Depuis quelques années, la pression incessante 
des blancs semble ouvrir les yeux des indigènes ; 
leur attention se porte davantage sur ce qui tient 
à leurs intérêts communs; les chefs deviennent 
plus indispensables à leurs sujets, et l'idée d'une 
confédération générale des tribus, pour tenir tête 
à une race étrangère, paraît faire des progrès jour- 
naliers. J'assistais un jour au départ d'un chef, que 
les déprédations incessantes d'un voisin avaient, 
après de longs mois de support, forcé à prendre les 
armes. Il prévoyait que l'expédition aurait pour 
résultat la ruine totale de son ennemi. Celui-ci, 
quoique beaucoup plus faible, avait un caractère 
tellement opiniâtre, qu'on ne pouvait espérer qu'il 
se soumît a la nécessité. « Quoi qu'il en arrive, me 
disait tristement le chef en question, je vais à un 
malheur certain. Car, après tout, cet obstiné qui 
îie veut pas me laisser en repos est un voisin, un 
noir comme moi, une des colonnes du pays, une 
des cornes du même bœuf. 11 m'est connu dès 
longtemps; si je le détruis, comme la chose paraît 
inévitable, nous en souffrirons tous. » Alors, me 
montrant du doigt les deux fenêtres de la cham- 
bre où nous étions assis : « Cassez, ajouta-t-il, les 
carreaux de l'une de ces fenêtres, le froid péné- 
trera dans la maison, quand même l'autre reste- 
rait entière. »> Ces idées élevées n'existaient pas 
dans le pays , il y a trente années ; elles sont 
loin encore d'être communes , mais les progrès 



— 225 — 

en deviennent tous les jours plus évidents. 

Les tribus se subdivisent en familles plus ou 
moins considérables. Chez les Cafres, les Bas- 
soutos et les Mantatis, ces familles forment une 
infinité de petits villages, motsis, placés sous des 
hommes influents, qui représentent la communauté 
et en sont les maîtres jusqu'à un certain point, 
Les Batlapis, les Barolongs, les Baharoutsis, les 
Bapéris, s'étant fixés dans des contrées où les eaux 
sont rares, ont des motsis de très grande étendue 
et dont les habitants se comptent par milliers. Là, 
l'autorité s' exerçant d'une manière directe rencon- 
tre beaucoup moins d'obstacles. Cela n'empêche 
pas que la ville ne soit divisée en quartiers dis- 
tincts, qui sauvegardent encore les immunités que 
s'arrogent d'orgueilleux vassaux. 

Les Bassoutos donnent aux princes qui les gou- 
vernent le titre de Morèna. Ce mot a une très belle 
origine. Il est formé du verbe rèna : être prospère, 
être tranquille. Morèna signifie donc : Celui qui 
veille à la sûreté et au bien public. Il est plus diffi- 
cile de découvrir le sens du nom Khosi, Inkhosi, 
que les Cafres et les Béchuanas d'au delà du F al 
donnent à leurs chefs. 

A côté d'une excessive indépendance en tout ce 
qui tient à la conduite et aux droits privés, on 
observe chez ces peuples un respect presque su- 
perstitieux pour leurs souverains. Il y a là quelque 
chose qui ressemble à l'antique théorie du droit 
divin. Les naturels ne conçoivent pas qu'une com- 
munauté, quelque restreinte qu'on la suppose, 



-—226—- 

puisse régler ses propres affaires et se passer d'un 
supérieur ou, pour parler leur langage, d'une tête. 
Ils ne comprennent pas davantage une autorité 
déléguée ou purement temporaire. Ils ne savent 
obéir qu'aux pouvoirs réels et incontestables, dont 
l'origine se cache dans la nuit du passé, ou qui, 
s'ils sont d'origine récente, paraissent être le ré- 
sultat nécessaire d'un ordre de choses en quelque 
sorte imposé par le destin. Toute puissance qui 
aurait besoin de recourir au raisonnement pour se 
légitimer, leur paraîtrait par cela même manquer 
de base. On trouve des chefs qui sont parvenus à 
cette dignité par la force des armes; mais la plu- 
part sont les descendants de celle des familles de 
la tribu qui revendique le droit d'aînesse. 

Chez les Béchuanas, ce droit reçoit chaque aiv 
née *une nouvelle sanction par une cérémonie fort 
simple. Lorsque les premiers fruits de la terre 
parviennent à maturité , l'aîné de la famille ré- 
gnante cueille une citrouille, la fait apprêter, en 
mange le premier, et la partage à ses frères et à 
ses collatéraux, en suivant l'ordre dans lequel ils 
sont nés. Cela fait, des hérauts vont partout pu- 
blier que le Morèna a mangé des premiers fruits. 
La même cérémonie se répète dans toutes les ra- 
mifications de la tribu et chacun est libre dès lors 
de récolter ses produits. 

.Si les familles régnantes conservent générale- 
ment leurs privilèges, le pouvoir ne s'y transmet 
cependant pas toujours d'une manière régulière 
par droit de primogéniture. Comme partout, les 



— 227 — 

cadets y sont passablement ambitieux et remuants. 
Les Bassoutos ont un proverbe qui porte que les 
likhosanas, les petits princes, sont de mauvais sujets. 
Il arrive donc parfois qu'un frère puîné attire à lui 
des hommages subreptices, se fasse une réputation 
de justice et d'adresse, s'enrichisse par une expé- 
dition bien concertée et éclipse ainsi son aîné. Les 
oncles, qui sont les tuteurs naturels des chefs en 
bas âge, oublient aussi parfois que leurs pupilles 
ont grandi. Le plus souvent, pour justifier leur 
conduite,, les usurpateurs allèguent des motifs tout 
à fait désintéressés, les nécessités de la chose pu- 
blique, les conséquences inexorables d'événements 
imprévus. Dans leurs harangues publiques, ils se 
déclarent les très humbles serviteurs de ceux dont 
ils- occupent la place. Il faut convenir que, si le 
droit n'est pas de leur côté, la raison s'y trouve 
quelquefois. La légitimité appartient plus souvent 
qu'on ne voudrait à des êtres incapables, non-seu 
lement de régir l'état, mais encore de se gouverner 
eux-mêmes. Ainsi l'on a vu chez les Bassoutos un 
Libé, auquel on ne demandait pas mieux que 
d'obéir, dégoûter les uns après les autres ses 
adhérents les plus dévoués, en les comparant aux 
mouches qui s'assemblent sur les bords d'un plat. 
On le laissa là en lui donnant le nom de Ralintsitsi, 
père des mouches, et Makachané, son frère cadet, 
prit sa place. 

Ce que les chefs ont le plus à redouter, est la 
perte de leurs richesses. Ce malheur entraîne une 
déchéance de fait tout aussi fatale que celle qui 



__ 228 — 

pourrait résulter d'une révolte. Ils sont les grands 
pourvoyeurs de la communauté. Il faut que, des 
produits de leurs troupeaux, ils alimentent les pau- 
vres, procurent des armes aux guerriers, nourris- 
sent les troupes en campagne, provoquent et assu- 
rent les alliances qu'il importe de contracter avec 
les nations voisines. L'idée de l'impôt ne leur est 
pas encore venue. Toute leur habileté se porte 
donc à maintenir et à augmenter, si possible, les 
ressources qu'ils possèdent déjà. Cette préoccu- 
pation incessante les pousse ordinairement dans 
des voies fort opposées à celles de l'honneur et de 
la justice. De là, trop souvent une opposition opi- 
niâtre à l'introduction de toute idée ou de toute 
industrie, dont le développement contribuerait à 
émanciper et à enrichir leurs sujets. De là, dans 
la Cafrerie, tant d'accusations de sortilège, inten- 
tées à des malheureux, dont le tort est de posséder 
des biens qui pourraient causer une rivalité dan- 
gereuse. C'est encore à la même raison qu'il faut 
attribuer ces actes de justice sommaire, qu'on ap- 
pelle dans le pays manger un homme et qui consis- 
tent à tolérer un certain délit, jusqu'à ce qu'il soit 
commis par un individu dont les richesses puissent 
payer pour tous les coupables. 

Il est rare que l'ambition occasionne des scènes 
tragiques au sein des familles régnantes. Cepen- 
dant la chose n'est pas sans exemple. On sait avec 
quelle perfidie Dingàn , tyran de la Natalie, fit 
assassiner son frère Chaka. L'un des derniers chefs 
de la tribu des Baouakétsis parvint au pouvoir par 



— .229 — 

le plus atroce parricide. Sou père, trop avancé en 
âge pour combattre, le mit à la tête de ses guer- 
riers et l'envoya repousser un corps de Bapéris, 
qui avaient envahi le pays. Sébégo partit; mais à 
peine fut-il hors de vue qu'il ordonna à ses gens de 

. s'arrêter et leur tint le discours suivant : « Je suis 
« fatigué d'obéir à des vieillards; il est temps que 
« nous soyons hommes. Lorsque l'ennemi paraî- 
« tra, gardez-vous de lancer vos zagaies, fuy«z tous 

. « et vous cachez dans les bois. Les Bapéris, nous 
« croyant vaincus, iront massacrer les grands de 
« la ville. » Le misérable ne fut que trop bien obéi 
et son père périt avec tous les hommes hors d'état 
de porter les armes. Lorsque les jeunes Baoua- 
kétsis supposèrent l'exécution terminée, ils repa- 
rurent à l'improviste, se jetèrent sur les Bapéris 
et leur arrachèrent le butin dont ils s'étaient em- 
parés. 

Le malheureux vieillard , dont je viens de par- 
ler, avait déjà été trahi par son fils aîné. Obligé 
d'envoyer une armée contre cet enfant dénaturé, 
il avait expressément ordonné à ses guerriers de 
l'épargner et de le lui ramener vivant. En effet, le 
jeune chef fut fait prisonnier et, par respect pour 
sa dignité, on lui laissa ses armes. Il se prévalut 
de cette attention pour tuer deux des hommes 
chargés de le garder, et devint si furieux qu'on 
fut obligé de le mettre à mort. L'armée victo- 
rieuse vint bientôt se présenter devant le père, 
qui fut averti de son malheur par le silence qui 
régnait dans les rangs. Il se livra à des lamentations 



— 230 — 

en tout semblables à celles de David, lorsque celui-ci 
pleurait sur son fils Absalom. 

La Providence, qui châtie partout les enfants in- 
grats , ne permit pas que le crime de Sébégo restât 
impuni. Ce chef, après une vie des plus orageuses, 
mourut loin du pays de ses pères, sur le bord d'un 
grand chemin, où trois de ses anciens compagnons 
d'armes lui creusèrent une fosse avec les fers de 
leurs lances. 

Les chefs Cafres et les Béchuanas ont générale- . 
ment beaucoup de dignité dans le geste et dans 
le maintien. Issus de familles que leurs richesses 
mettent en possession des plus belles femmes, ils 
remportent communément sur leurs sujets pour 
tout ce qui tient aux avantages physiques. A part 
cela, rien ne les distingue du vulgaire. Il est des 
jours où ils semblent comme Diogène vouloir qu'on 
cherche leur orgueil au travers des trous de leurs 
manteaux. Il en est d'autres, où ils se pavanent 
volontiers, vêtus de peaux de panthères, la tête 
ceinte d'un bandeau, ou ombragée par un panache. 

Les tyrans de la Natalie , Chaka , Dingân et 
leur imitateur Moussélékatsi, se faisaient rendre 
des hommages presque divins. On n'approchait 
d'eux qu'en rampant et en détournant la tête; 
malheur à qui se fût permis de dépasser la limite 
fatale tracée autour du despote! Les messagers eux- 
mêmes étaient contraints à la respecter. On les en- 
tendait vociférer de loin la salutation d'usage Baete 
Inkhosi, et rendre compte de leurs commissions en 
criant à tue-tête. Ces habitudes serviles n'avaient 



— 231 — 

point de précédent dans cette partie de l'Afrique. 
Il fallut répandre des flots de sang pour les établir. 
Rien de semblable ne s'observe chez les Béchuanas 
et la plupart des peuplades de la Cafrerie. La, 
chacun approche, sans la moindre cérémonie, des 
chefs les plus puissants. Il ne vient à l'idée de 
personne de se lever devant eux, par respect ou 
pour leur céder une place plus commode, lorsqu'ils 
se présentent inopinément dans un' cercle déjà 
formé. On les interrompt ou on les contredit sans 
nulle gêne ; on les appelle tout bonnement par leurs 
noms, réservant les périphrases et les titres pom- 
peux pour les jours de grande cérémonie. De nos 
jours, un petit prince mossouto, nommé Poshuli, 
a eu la fantaisie de trancher du Chaka et de se faire 
traiter en demi-dieu. Il voulait, par exemple, que, 
lorsqu'il se montrerait en public, une distance res- 
pectueuse le séparât de la vile tourbe qui ne man- 
querait pas d'accourir pour le voir; qu'on enlevât 
soigneusement les pierres qui pourraient se trouver 
sur son chemin. Malheureusement pour lui, mais 
fort heureusement pour son monde, sa puissance 
relevait de celle d'un frère aîné, dont la tête était 
mieux organisée et qui n'eût pas plaisanté si quel- 
qu'un eût été puni pour n'avoir pas pris goût à la 
nouvelle étiquette. On ne fit donc que rire des pré- 
tentions du roitelet et il eut assez d'esprit pour se 
taire. 

Cette familiarité engendre rarement le mépris. 
On sait que le lion a des griffes. Au besoin, un défi 
dont la signification est parfaitement comprise, 



— 232 — 

ramène la circonspection elle respect. Les chefs 
portent généralement à la main, comme insigne de 
leur rang, une petite massue faite d'une corne 
de rhinocéros. Lorsqu'on les pousse à bout, ils 
lancent cette arme à quelque distance, en disant : 
• Assez! voilà mon. rhinocéros, nous verrons qui 
Je relèvera. » Le plus souvent, chacun s'esquive 
au plus vite, osaut a peine regarder dans la direc- 
tion que le casse-tête a prise. Si cependant quel- 
qu'un était assez hardi pour le relever, il se ren- 
drait coupable d'un crime, qui l'exposerait à la 
peine capitale. 

La modération naturelle des gouvernants et des 
gouvernes rend ces cas extrêmes fort rares. Pen- 
dant les vingt-trois années que j'ai passées chez les 
Bassoutos, le chef n'a mis personne à mort dans des 
vues d'intérêt personnel, et jamais il ne s'est rien 
passé qui ressemblât à un attentat à sa vie. Se pro- 
menant un jour avec moi le long des rochers de la 
montagne sur laquelle il habite, il me fit remarquer 
un horrible précipice et me dit : * J'ai autrefois fait 
jeter là dedaus.deux rebelles et je m'en suis souvent 
repenti. Plus d'une fois, lorsqu'il m'est survenu des 
malheurs, j'en ai attribué la cause à cet acte de sé- 
vérité. » Pendant le même laps de temps, c'est à 
peine si le bruit de deux ou trois exécutions nous 
est venu des peuplades voisines. 

Les seules largesses d'usage consistent en dis- 
tributions de viandes. Elles ont généralement lieu 
à l'occasion de quelque visite importante, d'une as- 
semblée nationale, d'une corvée faite pour le sou- 



— 233 — 

verain. Indépendamment de ces distributions, les 
chefs admettent à leurs repas quiconque désire y 
assister. Les regards du public, loin de leur faire 
éprouver de la gêne, semblent un agréable assai- 
sonnement aux énormes morceaux qui prennent le 
chemin de leurs bouches royales. De temps en 
temps, un rogaton du poids de plusieurs livres, est 
obséquieusement placé, par quelque domestique de- 
vant tel assistant, que le chef a désigné. Je n'ai ja- 
mais vu passer ces pièces menues sans me rappeler 
l'épaule de mouton que Samuel mettait en réserve 
pour le fils de Kis, dont il attendait la visite. Il est 
vrai que cette fameuse épaule intriguait fort ma 
jeune imagination, lorsque j'avais dix à douze ans. 
Je suis revenu de mon étonnement depuis lors et 
j'ai même, pour mon propre compte, appris à ne pas 
reculer devant un mouton tout entier. Que le lec- 
teur ne se récrie pas ; il est entendu que le donataire 
devienne immédiatement donateur à son tour. A 
côté, derrière le convive privilégié, se trouve une 
masse compacte de gens, trop heureux de le voir 
manger pour ne pas se sentir disposés à l'aider 
de tout leur pouvoir. Il jette un regard autour de 
lui, fixe son choix sur deux ou trois personnes con- 
nues et leur remet l'exubérant de son plat; ceux-ci 
en font autant à leur tour, jusqu'à ce que les jeu- 
v nés garçons, qui contemplent de loin la fête, voient 
arriver dans leurs rangs quelques os, dont ils se 
hâtent de sucer la moelle. 

Les chefs bassoutos ont généralement auprès de 
leurs personnes deux conseillers supérieurs aux 



— 234 — 

autres, et qui sont aptes à remplacer le souverain 
lorsque l'occasion l'exige. On les désigne sous le 
nom de Monemotsé, Maîtres de la ville, titre ana- 
logue à celui de nos anciens maires du palais. On 
les appelle aussi les yeux, les- oreilles les bras du 
chef. L 1 un est le premier guerrier de la tribu et a 
le commandement général des forces. D'autres 
personnages importants assistent journellement 
aux délibérations, et remplissent les fonctions de 
jurés dans les affaires civiles et criminelles. On les 
appelle banna ba Khothla, littéralement les hommes 
de la cour. 

Les messagers viennent immédiatement après par 
rang d'importance. Ce sont toujours des hommes 
d'une adresse consommée, sur la discrétion des- 
quels on peut pleinement compter. Ils s'étudient à 
avoir des manières douces et polies. Les observa- 
tions qu'ils font dans leurs voyages leur donnent de 
grands avantages sur le reste de leurs concitoyens, 
quelquefois môme sur les chefs qui les emploient. 
Pour obvier aux dénégations et aux contradictions 
interminables qu'entraînerait l'absence de pactes 
écrits, il est d'usage que les rapports internationaux 
soient toujours confiés aux mains des mêmes hoirt- 
mes, et qu'à chaque pays soit affecté un messager 
spécial. Ces fonctions fatigantes et sans rétribution 
ne paraissent point être h charge à ceux qui en 
sont revêtus. Mon vieil ami Séétané (le petit sou- 
lier) venait chaque année, avec un sourire de sa- 
tisfaction, m'apprendre qu'il allait partir pour la 
cour du chef Panda, dans la Natalie. C'était cent 



-- 235 — 

lieues à faire à pied pour aller et autant pour re- 
venir. Je me chargeais habituellement de le munir 
d'un peu de tabac. Avec cela et son petit sac de 
farine rissolée, il partait leste et dispos comme s'il 
ne s'était agi que d'une courte promenade. Ces 
messagers sont généralement doués d'une mémoire 
prodigieuse , et l'on peut s'attendre à ce qu'ils 
transmettent textuellement les dépêches orales 
dont ils se chargent. 

Une solidarité systématique lie entre elles les 
diverses parties du corps social. Le fond de la tribu 
se compose de ce qu'on appelle chez les Bassoutos 
les Batalas, les Verts, c'est-à-dire les rameaux 
vigoureux qui se rattachent à la souche primi- 
tive. Les Cafres appellent ces familles patriciennes 
Amâpakatés ou les hommes du centre, du fonds ; 
en d'autres termes, ceux qui constituent le noyau 
social. A cette couche primitive s'en ajoutent d'au- 
tres, mais à la condition de se rattacher immé- 
diatement à la première. Ainsi, tout étranger qui 
désire obtenir droit de bourgeoisie, doit se faire 
présenter au chef par quelqu'un des anciens ha- 
bitants, et celui-ci devient responsable de la con- 
duite du nouveau venu et lui sert d'intermédiaire 
dans tous ses rapports avec le souverain. Les cap- 
tifs faits à la guerre, tout en jouissant de quelques 
droits civils, sont, aussi longtemps qu'on ne les a 
point rachetés, sous la tutelle de leurs vainqueurs. 
Il ne leur est point permis de retourner au pays 
dont ils sont originaires. 

Ces peuples ont des idées fort justes sur les 



— 236 — 

principes généraux qui doivent servir de base aux 
rapports internationaux, Chez eux le droit des 
gens exige : 

1° Que les femmes, les enfants et les voyageurs 
soient respectés dans les guerres ; 

2° Que les combattants qui se rendent soient 
épargnés et aduiis à se racheter. On enlève au cap- 
tif ses armes offensives, mais le plus souvent on 
lui laisse son bouclier; 

3° Que la personne d'un messager soit inviola- 
ble. Ce principe a passé en proverbe : Lengosa 
ga le na molatu. (Un délégué ne saurait avoir de 
faute) ; 

4° Que lorsqu'on se trouve chez un peuple étran- 
ger, ne fut-ce qu'en visite, et que l'alarme y est 
donnée, on se joigne aux habitants du pays pour 
leur défense, fût-ce même contre sa propre na- 
tion ; 

5° Que la personne d'un étranger soit sous la 
sauvegarde de son hôte. 

On ne pensera pas sans doute que ces règles 
soient invariablement respectées ; mais les infrac- 
tions en sont toujours improuvées par la voix pu- 
blique. Nous avons vu nous- môme, pendant le 
cours d'une guerre acharnée , les délégués des 
parties aux prises , circuler sans obstacle d'un 
camp cà l'autre. Nous avons également vu un chef 
renvoyer sans rançon des centaines de femmes et 
d'enfants qu'il avait fait captifs. 

Les chefs ne sont proprement pas chargés de 
rechercher le crime pour le punir, mais plutôt de 



— 237 — 

recevoir les plaintes qui leur sont apportées et, s'il 
y a lieu, d'y faire droit. L'idée de la propriété qui 
se retrouve au fond de tous les rapports sociaux, 
fait que presque tous les délits rentrent, aux yeux 
de ces peuplades, dans la catégorie du vol. Le plus 
grand des crimes, le meurtre, est réprouvé moins, 
comme attentat à la sécurité publique que comme 
violation des droits sacrés d'un père, qu'on a privé 
des services de son fils, d'une veuve, d'orphelins, 
qui vont se trouver sans soutien. L'adultère, lors- 
qu'il est poursuivi, l'est moins comme outrage à 
la pudeur que comme appropriation illégitime des 
droits exclusifs que le mari s'est acquis par l'achat 
de sa femme. L'idée du tort fait à Y individu, pré- 
valant ainsi sur celle de l'atteinte portée à la mo- 
ralité, l'appréciation du délit doit nécessairement 
varier suivant l'âge, le sexe et la position sociale 
de la partie lésée. Tl en est de même des punitions 
à infliger. C'est à l'offensé surtout qu'il appartient 
de spécifier le genre de satisfaction qu'il désire. 
Le chef peut, il est vrai, suggérer l'application 
d'une peine différente ou grandement modifier des 
prétentions exagérées, mais, au fond, sa part dans 
le débat se borne le plus souvent à entendre les 
parties, à constater le délit et à prêter au plaignant 
l'appui de son autorité, jusqu'à ce que satisfaction 
ait été obtenue. 

Cette prépondérance du droit individuel n'a ce- 
pendant pas empêché ces peuples de reconnaître 
la nécessité imposée à tout membre d'un corps so- 
cial de renoncer a. se faire justice àlui-même. Ici, 



fc — 238 — 

ils ont été ramenés au vrai par la crainte instinc- 
tive des désordres qu'entraînerait le droit naturel. 
On les entend souvent dire : « Si nous nous re- 
payions nous-mêmes, la ville (motsé, civitas) serait 
bientôt dispersée. » Pour parer à ce danger, il a 
été convenu de reconnaître au chef de la tribu un 
certain droit sur la personne de tout membre de 
la communauté. Ce droit, fictif en lui-même, est 
suffisamment respecté pour protéger les personnes 
incriminées, jusqu'à ce que leur cas ait été légiti- 
mement examiné. Il assure aussi quelque justice 
aux étrangers et aux individus qui, n'ayant pas 
de parents, se trouvent sans défenseurs ou ven- 
geurs naturels. Remarquons à ce sujet que les 
Européens, qui s'établissent au sein d'une tribu 
africaine, ne sauraient mettre trop d'empressement 
à se faire connaître du chef et à obtenir son as- 
sentiment à ce qu'ils demeurent dans le pays. Du 
jour où ces rapports directs commencent, le chef 
de\ient responsable de la vie et de la propriété 
de l'étranger qu'il reçoit chez lui. 

L'existence de ce principe social chez les natu- 
rels fait qu'ils ne trouvent rien à redire à ce que 
ceux des leurs, qui vont s'établir dans des posses- 
sions anglaises, soient jugés d'après les mêmes 
lois que les colons; mais, d'un autre côté, ils ver- 
ront toujours avec peine qu'un gouvernement étran- 
ger prétende connaître des délits commis contre 
ceux de ses nationaux, qui viennent vivre au mi- 
lieu d'eux. 

Tout chef subalterne a droit de basse justice 



— 239 — 

dans son district. Les cas graves doivent être ré- 
servés pour le suzerain. L'usage veut que celui-ci, 
quelque puissant qu'il soit, prenne l'initiative aussi 
rarement que possible et attende que ses vassaux 
lui apportent eux-mêmes les affaires qui,' par leur 
importance, exigent son examen immédiat. Cette 
coutume, tout en sauvegardant la dignité des chefs 
inférieurs et les intérêts de leurs gens , tempère 
les tendances à l'absolutisme. Aussi les naturels y 
attachent-ils tout autant de prix que nos pères en 
mettaient à leurs immunités municipales. Il est fâ- 
cheux que les lenteurs inséparables d'un tel sys- 
tème, le rendent très défavorable au maintien de 
bons rapports avec les gouvernements civilisés. 
Accoutumés à se faire faire prompte justice, ceux-ci 
forcent le plus -souvent les chefs supérieurs à en- 
lever à leurs sujets un précieux élément de liberté. 
Les vassaux s'en offensent, les suzerains se trou- 
vent placés dans une fausse position, et bientôt 
las d'être harcelés par un pouvoir étranger et blâ- 
més par leurs subalternes, ils se rattachent à ces 
derniers et finissent par se mettre à leur tête, pour 
tâcher de se débarrasser de voisins incompréhen- 
sibles et incommodes à tous. 

Le sujet le plus infime a le droit d'en appeler 
au jugement du chef suzerain, même pour des cas 
de peu d'importance. Cela fait que les princes afri- 
cains sont généralement obsédés par une infinité 
de petits procès dont ils s'occupent avec une pa- 
tience exemplaire, bien qu'il ne leur en revienne 
aucun profit. 



— 240 — 

Dans les cas ordinaires, ce sont les parties en 
désaccord qui se somment mutuellement de com- 
paraître devant l'autorité. Si cependant Tune des 
parties refuse de se rendre à cette sommation, 
l'autre va faire sa déposition et obtient du chef 
une assignation verbale qu'elle va porter elle- 
même. Cela suffit généralement ; car un second 
refus obligerait le juge à envoyer un délégué spé- 
cial, ce qui, aux yeux de ces peuples, implique 
déshonneur, et de plus autorise le chef à se faire 
payer une amende. Enfin si, par une exception 
extraordinaire, cette sommation était méprisée, le 
contumace est alors coupable de lèse- majesté, et 
nous avons vu ce crime puni de mort de la ma- 
nière la plus sommaire. Il arrive parfois que le 
plaignant s'empare des biens de son adversaire, 
dans le cas où celui-ci se refuse absolument à 
comparaître. Dans ce cas, la saisie doit être dé- 
clarée au chef et n'implique nullement cause jugée; 
s'il y a lieu de craindre que des représailles s'en 
suivent, les biens saisis sont placés sous la sauve- 
garde du chef. Ce moyen est généralement plus 
efficace que les sommations ; mais il est peu ap- 
prouvé comme trop rigoureux et de nature à créer 
des haines invétérées. 

Les naturels reconnaissent à leurs souverains le 
droit de faire des règlements et de publier des or- 
donnances suivant les nécessités des temps. C'est 
à ces dispositions, le plus souvent temporaires, 
qu'ils appliquent le nom de Molaos, notre loi, ou 
commandement. Au-dessus de ces édits régnent les . 



— Ul — 

mekhoas*, les us et coutumes, qui de fait constituent 
la véritable loi du pays. 

Des amendes en bétail sont les punitions les plus 
communes. Un voleur incorrigible « paye quelque- 
fois de sa tête, » comme porte un proverbe des Bas- 
soutos; mais ordinairement le vol se répare par la 
restitution et une amende qui, dans certaines tribus, 
monte à quatre pour un. En droit, tout meurtrier 
est passible de mort, mais le plus souvent la peine 
est commuée en confiscation. On est moins indul- 
gent pour la trahison et la révolte contre l'autorité. 
Un mari outragé qui tue sommairement le coupable 
ne peut être poursuivi en justice ; mais lorsqu'un 
cas d'adultère est soumis à la vindicte des chefs, la 
punition ne va jamais au delà d'une amende. Il en 
est de même pour le viol et la fornication. En outre 
le coupable est le plus souvent astreint à épouser sa 
complice ou sa victime. 

Les cas de sortilège sont considérés comme ex- 
trêmement graves et donnent lieu à des scènes plus 
ou moins tragiques, -suivant les dispositions per- 
sonnelles des parties qui se croient lésées. Les 
chefs sont généralement inexorables, il leur faut la 
tête et tous les biens du coupable. 

Les parties intéressées plaident toujours elles- 
mêmes leur propre cause, et le font avec une habi- 
leté vraiment surprenante. Un sentiment parfait 
des convenances, un langage clair, incisif, pitto- 
resque et parfois très relevé semblent naturels au 
Mochuana ou au Cafre appelé à se défendre. Ce 
genre d'éloquence a d'autant plus de charme qu'il 

46 



— 242 — 

est accompagné d'une action si naturelle Qt si par- 
faite, que le témoin des débats est entraîné malgré 
lui. Quelle que soit son opinion sur l'affaire en elle- 
même, impossible qu'il se défende d'un intérêt réel 
pour le plaideur qu'il a sous les yeux. Dans une 
affaire criminelle de la plus haute importance, un 
Mossouto se vit obligé de parler d'abord comme 
rapporteur et puis comme partie incriminée. Sa po- 
sition sociale et la nature du débat lui imposaient 
rigoureusement ce double rôle. La manière dont 
l'orateur se tira de ce pas difficile me remplit d'ad- 
miration. L'énonciation des faits fut calme, impar- 
tiale, complète. Les témoins présents n'eurent à re- 
lever aucune omission, aucun fait inexact. Quand 
vint le moment de la défense, l'orateur, tirant 
adroitement avantage de l'impression favorable pro- 
duite par sa candeur, s'étendit sur la portée morale 
des faits et sut retrouver, dans une casuistique fort 
plausible, des ressources au moins égales à celles 
dont l'avait forcément privé l'initiative qu'il avait 
dû prendre dans l'exposé des faits. 

Les causes se débattent toujours en public , et il 
est loisible à tous les assistants d'y prendre part, 
soit pour satisfaire leur curiosité sur quelque point 
qui les intéresse, soit pour aider à mener l'affaire à 
bien. 

Cette absence de 'toute gêne et de formes rigou- 
reuses, ouvre une libre carrière ta l'ingénuité et aux 
idées lumineuses. Il n'est pas rare que les barreaux 
africains présentent des scènes du plus haut inté- 
rêt par leur originalité. On voyait un jour, dans la 



— 243 — 

localité où j'habitais, le chef et quelques centaines 
de ses sujets assis gravement en cercle, la tête dé- 
couverte, tous gardant le plus profond silence, tan- 
dis qu'une femme, portant un jeune enfant dans ses 
bras, se promenait lentement devant les assistants, 
en les examinant tour à tour avec le plus grand 
soin. Elle avait été victime d'un attentat à la pu- 
deur, mais le nom et la résidence de la famille du 
coupable lui étaient complètement inconnus. Après 
avoir vainement essayé de le découvrir par le si- 
gnalement qu'elle en donnait, le chef avait proposé 
que toute la population mâle de l'endroit fût som- 
mée de comparaître devant elle , et que la femme 
fît ses propres perquisitions. Elle était donc à 
l'œuvre, et Ton pouvait voir, par la lenteur de ses 
pas et la vivacité de son regard, toute l'importance 
quelle attachait à ne se point méprendre. Tout à 
coup elle pousse un cri, s'arrête et jette sur les 
genoux d'un jeune homme l'enfant qu'elle portait 
dans ses bras : « Yoilà, dit-elle, celui qui a outragé la 
mère de ce petit nourrisson. » Le coupable interdit 
confessa sa faute et fut contraint de s'exiler après 
avoir pa/é une forte amende. 

Les chefs se considèrent trop souvent comme 
au-dessus de la loi, et cette idée donne lieu à de 
grands abus, pour lesquels il n'est point d'appel. Il 
est rare, chez les Béchnanas, qu'ils se permettent 
de toucher ouvertement à la propriété de leurs su- 
jets. Mais il leur suffit quelquefois d'avoir prêté une 
modique valeur pour s'emparer de tout un héritage. 
Ils ne se font pas scrupule de recevoir à titre d'hom- 



mage une partie des rapines de quelque importance 
qui se commettent de temps à autre hors de leur 
territoire, et lorsqu'une enquête a lieu et que les 
nécessités de leur position les portent à condamner 
les délinquants à restituer le butin, on ne voit pas 
toujours la part du chef reprendre le chemin de la 
demeure du propriétaire légitime. Bien que les 
Béchuanas ne tiennent pas autant que les Hébreux 
aux champs qui les nourrissent, il est plus d'un 
Naboth parmi eux qui regrette silencieusement 
telle pièce de terre qu'il a fallu céder au chef parce 
qu'elle était remarquablement productive. Ces ex- 
propriations se font généralement sous forme de 
requête fort polie, mais à laquelle peu de personnes 
oseraient résister. Il en est de même de la possession 
d'une femme douée d'attraits ou de qualités parti- 
culières. On ne l'enlève pas brusquement à son 
mari, mais celui-ci apprend, par les parents de sa 
compagne, qu'un douaire, bien autrement copieux 
que celui qu'il a pu leur offrir, a été envoyé à leur 
porte par tel chef puissant, et le pauvre époux doit 
se résigner à recevoir les adieux hypocrites d'une 
femme glorieuse d'avoir fixé l'attention de son sou- 
verain. On lui rend, il est vrai, la valeur qu'il avait 
remise à la famille. « Et, disent les chefs, de quoi 
se plaindrait-il? Avec cela, ne trouvera-t-il pas par- 
tout une autre femme? » Cet abus ne se reproduit 
pas aussi souvent qu'on pourrait s'y attendre, vu 
le peu d'obstacles qu'il rencontre. J'ai entendu un 
pauvre indigène se plaindre amèrement de ce que 
son frère avait été victime d'un rapt pareil. « Ces 



rois, disait- il, se croient donc tout permis! Ne 
savent-ils pas que leurs sujets ont des attachements 
aussi vifs que les leurs? — Tais-toi, tais-toi ! lui ré- 
pliqua-t-on, dans notre pays ces sortes de malheurs 
sont irréparables; on se résigne, ou, si Ton aime 
mieux, on va se précipiter du haut d'une mon- 
tagne. » 

Il est cependant des cas où les chefs ne peuvent 
absolument pas se soustraire aux exigences de la 
justice. Alors il n'est sorte de biais auxquels on 
n'ait recours pour sauver leur dignité. On fait 
généralement reposer l'odieux de leur faute sur 
leurs conseillers ou sur leurs favoris. D'autres 
moyens ne font pas défaut. On jugera de l'adresse 
qui préside au choix de ces compromis par le fait 
suivant. Le fils d'un chef très puissant, se trouvant 
un soir avoir froid, se glissa avec le porteur ordi- 
naire de ses ordres près de la demeure d'un Mo- 
chuana, qui se trouvait avoir une abondante pro- 
vision de bois. Il faisait nuit. « Ya, dit le jeune 
prince, prends une bonne brassée de bûches, et, 
si l'on résiste, tu te sauveras. Pas de bruit sur- 
tout ! » Notre homme se charge d'assez bonne grâce 
de cette ignoble commission, mais, au moment où 
il s'empare du fagot convoité, une grosse pierre, 
lancée par le propriétaire, lui casse quatre dents 
et lui é*crase le nez. Après quelques semaines pas- 
sées dans sa hutte pour y guérir, il se rend près 
du jeune chef et lui demande justice pour la perte 
de ses dents. Le maître du bois est cité. « Il me 
faut un bœuf pour mes quatre dents, dit le blessé. 



— 246 — 

— Je ne te dois rien, répliqua froidement l'autre, 
je n'ai fait que défendre ma propriété. — Ce n'é- 
tait pas moi qui te volais ce bois; j'obéissais seu- 
lement aux ordres de mon chef ici présent. — Je 
n'ai rien à voir là dedans, chacun a le droit de se 
défendre dans sa demeure. — Mais, qui me payera 
mes dents!... — Tu me dois obéissance, .dit le 
chef de son côté, et je n'ai rien à te payer. » Au 
milieu de l'embarras que causait ce honteux débat, 
on se rappela que le père dû jeune prince était 
encore là, et il fut décidé que ce serait lui qui 
payerait l'incartade de son futur successeur. 
Les chefs béchuanas sont tenus de consulter 
. leurs sujets dans les occasions où l'intérêt public 
requiert l'adoption de mesures importantes. Les 
assemblées, appelées pitso, convocation, se tiennent 
toujours en plein air. Quel qu'en soit l'objet, on s'y 
rend armé, comme pour le combat. On prélude 
aux délibérations par des chants et quelquefois 
des danses. A un signal donné, la multitude forme 
un immense cercle autour du souverain et de ses 
conseillers ordinaires. L'un de ces derniers se 
charge généralement d'exposer- l'affaire dont on va 
s'occuper. Il a soin en le faisant de laisser percer 
le moins possible son opinion personnelle. Après 
ces préliminaires, la parole est à quiconque veut 
la prendre. Les orateurs s'expriment généralement 
avec la plus grande franchise. Il est convenu que 
dans ces occasions les chefs doivent s'entendre 
dire les choses les plus dures sans froncer le sour- 
cil. Là, comme ailleurs, il se trouve toujours un 



parti qui soutient le pouvoir et un autre qui l'atta- 
que. Aussi les chefs, lorsqu'ils ont à craindre une 
forte opposition, tâchent-ils de gagner d'avance 
les hommes dont l'appui leur est le plus néces- 
saire. Ils ne négligent pas non plus de recourir, 
pendant la séance, à divers petits moyens pour 
chercher à influencer l'assemblée. Ils applaudis- 
sent hautement les orateurs qui leur plaisent, les 
invitent à venir s'asseoir auprès d'eux à la place 
d'honneur. Les guerriers, après avoir exprimé leur 
opinion avec emphase, se livrent à des sauts et des 
pirouettes, fichent leurs javelines en terre comme 
pour faire comprendre qu'ils sont prêts à défendre 
leur opinion envers et contre tous. S'ils sont favo- 
rables aux projets de leur souverain, ils s'appro- 
chent de lui et d'un coup de massue font voler au- 
tour de sa personne une poussière blanche, dont ils 
ont préalablement enduit leurs boucliers. Cette es- 
pèce d'encensement est toujours récompensé d'un 
salut ou d'un sourire. 

Autant les sifflements sont redoutés chez nous 
par les hommes qui briguent la faveur populaire, 
autant . on les recherche dans les parlements afri- 
cains. Ils constituent le mode d'approbation le 
moins équivoque. Après une tirade généralement 
goûtée, la voix de l'orateur est couverte par un 
déchaînement de sons stridents qui forcent à se 
boucher les oreilles. 

Les chefs, prennent généralement la parole après 
tout le monde. Ils ont soin de débuter par un 
exorde qui rappelle la légitimité de leurs droits 



— 248 — 
au pouvoir. Leurs regards parcourent lentement 
l'assemblée pour y chercher les représentants des 
principales familles de la tribu. Ils les saluent par 
leur nom, et s'ils observent quelque absence no- 
table, ils s'en font expliquer la raison. Lorsqu'elle 
est due à des causes dont il n'y a pas lieu de s'of- 
fenser, ils poussent l'obligeance jusqu'à donner un 
substitut au personnage qu'on regrette de ne pas 
voir à sa place ordinaire. Ces actes de déférence 
sont justement appréciés, et font sentir à l'aristo- 
cratie du pays qu'elle ne doit pas trop s'émouvoir 
des clameurs populaires. 

Le commencement du discours proprement dit 
est généralement historique. Dans l'absence de 
tout document écrit, la mémoire du souverain est 
surveillée de près. Il faut donc tout d'abord prou- 
ver que l'on a une idée complète et lucide de l'en- 
chaînement des faits auxquels se rattache le débat. 
« Un événement est toujours le fils d'un autre, me 
disait à ce propos un prince mochuana, et il ne 
faut jamais en oublier la généalogie. » Remarque 
excellente dont il désirait que je fisse mon profit, 
parce qu'il trouvait que je me fiais trop à mes notes. 

Suit l'exposition de l'opinion royale et la réfu- 
tation des idées contraires. Gare alors aux impru- 
dents qui ont fait un trop ample usage de la liberté 
de tout dire. Pour peu que le potentat qu'ils ont 
attaqué soit homme d'esprit, il leur fait payer cher 
l'impunité sur laquelle ils ont compté. C'est l'heure 
fatale où naissent des sobriquets, dont on ne se 
débarrasse pas plus que de son ombre. 



— 249 — 

Quand l'assemblée est satisfaite, elle fait enten- 
dre un long mugissement en appuyant sur le mo- 
nosyllabe : E!... Oui! oui! Puis chacun se levant en 
sursaut et agitant son bouclier, crie de toutes ses 
forces : « Poula ! Poula ! de la pluie ! de la pluie ! » 
Invocation qui revient à dire : Nous sommes tran- 
quilles et nous ne songeons quà cultiver nos 
terres ! 

Le caractère de ces assemblées est entièrement 
consultatif. On ne va jamais aux voix. Cela n'em- 
pêche pas qu'elles n'aient une grande influence sur 
la conduite des chefs. Elles leur apprennent de 
quel côté penche l'opinion publique, et c'est une 
puissance avec laquelle ils savent très bien qu'il 
faut compter. 

Le gouvernement colonial, dans ses arrange- 
ments avec les représentants des diverses tribus, 
leur donne rarement le temps de consulter le peu- 
ple. Par là, il favorise, sans le savoir, des tendances 
despotiques et crée souvent aux chefs des difficultés 
insurmontables. 

On voit, par ce qui précède, qu'il y a chez ces 
peuples tous les éléments d'un gouvernement ré- 
gulier, approchant du régime représentatif, et qu'il 
suffirait de lés développer et de les féconder par 
le christianisme, pour obtenir toutes les garanties 
désirables de justice et de bonne administration. 



XIII 



, Notions sur l'origine des choses. — Idées religieuses. 

On chercherait vainement, de l'extrémité du 
promontoire méridional de l'Afrique jusque bien 
au delà des rives du Zambèze, quelque chose 'qui 
ressemble aux pagodes de l'Inde, aux maraés de 
la Polynésie ou aux cases à fétiches de la Nigritie. 
En tout temps, et sous tous les climats, l'homme a 
chargé des monuments en rapport avec ses pro- 
grès dans les arts d'exprimer sa pensée religieuse 
ou d'abriter son culte. Ici, rien de semblable; pas 
même une pierre consacrée, comme celle que Jacob 
dressa à Luz, en attendant qu'il pût y bâtir un 
autel. Les Arabes, frappés les premiers de cette 
anomalie, stigmatisèrent du nom de cafres, hom- 
mes sans croyance, les peuplades du Mozambique 
chez lesquelles ils allaient chercher de l'ivoire ou 
tenter de faire des esclaves. 

Les rapports fréquents qui, depuis plus d'un 
demi-siècle , existent entre nous et ces tribus , 



— 251 — 

n'ont jeté que peu de jour sur F une des questions 
les plus intéressantes que l'ethnographie pût offrir; 
celle de savoir s'il est réellement une portion de 
l'humanité qui vive dans l'athéisme, et chez laquelle 
un scepticisme absolu ait oblitéré l'instinct religieux. 

La plupart des voyageurs, s' arrêtant aux appa- 
rences, l'ont résolue affirmativement. Cet athéisme 
endémique était une confirmation piquante de 
V antique adage : semper quid novi. « L'Afrique offre 
toujours quelque chose de nouveau. » Dans le pays 
des hippopotames et des girafes, l'homme pouvait, 
devait presque ne plus ressembler à l'homme. 

L'étude à faire n'était du reste rien moins qu'at- 
trayante ou facile. 

L'absence d'un culte ostensible impliquait beau- 
coup de vague dans les idées et les tendances re- 
ligieuses, s'il en existait. Les pratiques extérieures 
qui pouvaient résulter de ces idées, se trouvant 
dépouillées de toute solennité, devaient se confon- 
dre avec les actes ordinaires et rester inintelligi- 
bles pour tout autre qu'une personne initiée. Si 
elles étaient remarquées, elles se présentaient sous 
des dehors trop mesquins pour faire soupçonner 
au spectateur qu'il pût y avoir là quelque chose de 
plus sérieux que des puérilités sans portée. 

Ces peuples avaient entièrement perdu l'idée 
d'un Dieu créateur. Tous les indigènes que nous 
ayons interrogés là dessus, nous ont certifié qu'il 
ne leur venait jamais à la pensée que la terre et le 
ciel pussent être l'ouvrage d'un être invisible. Ils 
ont un mot dans leur langue qui signifie : avoir 



— 252 — 
toujours été, exister d'une manière incompréhensible. 
C'est par ce mot qu'ils expliquaient l'existence du 
monde. On se préoccupait fort peu de cette ques- 
tion qu'on regardait instinctivement comme inso- 
luble et oiseuse. Cependant il était çà et la des es- 
prits actifs et sensibles que tourmentait le besoin 
de connaître la première raison des choses. 

Mon collègue, M. Arbousset, a recueilli dans 
son voyage d'exploration, un soliloque fort remar- 
quable qui ne laisse aucun doute à cet égard. 
Sekessa, Mossouto digne de confiance, nous dit 
peu de temps après notre arrivée dans son pays : 
« Vos nouvelles sont ce qu'il me faut, ce que je 
cherchais avant de vous connaître, comme vous 
allez en juger vous-mêmes. Il y a une douzaine 
d'années que j'allai, par un temps brumeux, faire 
paître mon troupeau. Après m'être assis sur un 
rocher, je m'adressai de douloureuses questions ; 
oui douloureuses, parce que je ne pus y répondre. 

« Les étoiles, quel est celui qui les a touchées 
de sa main? sur quels piliers reposent-elles? me 
demandai-je. 

« Les eaux ne se fatiguent point, elles ne con- 
naissent d'autre loi que celle de couler sans cesse et . 
de toujours couler, au soir comme au matin ; mais 
où donc s'arrètent-elles et qui les fait ainsi courir? 

« Les nuages aussi vont, reviennent, fondent en 
eau sur la terre. D'où s'élèvent-ils? Qui les en- 
voie? Ce ne sont sûrement pas les devins qui nous 
donnent la pluie, car comment pourraient-ils la 
faire, et pourquoi ne les vois-je pas de mes yeux , 



— 253 — 

lorsqu'ils s'élèvent au ciel pour l'aller chercher? 

« Le vent n'est rien pour ma vue, mais qu'est-il 
en soi? qui l'amène, le fait souffler, mugir, nous 
épouvanter? 

« Sais-je commentée blé germe? Hier il ne s'en 
trouvait pas un brin dans mon champ; aujourd'hui 
je suis retourné à mon champ et j'y en ai trouvé... 
Qui peut avoir donné à la terre et la sagesse et 
.la force de le produire? Alors je cachai mon front 
dans mes deux mains... » 

Un autre indigène nommé Koaniané, qui a main- 
tenant embrassé le christianisme, m'a dit avoir 
souvent pleuré parce qu'il ne savait pas pourquoi 
le monde existe, d'où il venait lui-même et ce qui 
lui arriverait après la mort. 

Félékoané son ami, croyait que tout ici-bas était 
l'effet d'un hasard aveugle et cruel. Il se représen- 
tait l'univers comme livré à une lutte interminable ; 
le vent chassant les nuages ; les nuages à leur tour 
faisant taire le vent; les ténèbres poursuivant la 
lumière; l'hiver poursuivant l'été; les animaux 
s'entredévorant. Les hommes par leurs haines et 
leurs guerres de peuple à peuple, de famille à fa- 
mille, lui paraissaient destinés à disparaître de 
dessus la face de la terre. Plein de ces tristes pen- 
sées , il ne pouvait même regarder le ciel sans un 
certain effroi, pensant que le ciel devait un jour 
tomber et tout écraser. Mais alors il se disait que 
son souffle sortirait de dessous et demeurerait fina- 
lement victorieux. 

L'origine des êtres animés a paru aux naturels 



— 254 — 

un problème presque aussi inabordable que celui 
de l'existence de la manière inerte. -Cependant ils 
s'en occupaient davantage et savaient, à n'en point 
douter, que les générations ont eu un commence- 
ment. Une légende porte que les hommes et les 
animaux sont sortis des entrailles de la terre par 
un immense trou débouchant dans une caverne, et 
que les animaux ont les premiers fait leur appari- 
tion. Une autre tradition plus généralement reçue 
chez les Bassoutos, est que l'homme surgit autrefois 
d'un lieu marécageux où croissaient des roseaux. 
Serait-ce une allusion à la période chaotique qui a 
précédé la création? Quoi qu'il en soit, ce mythe 
s'est tellement popularisé, qu'encore maintenant, 
un roseau fiché sur une hutte est le symbole auquel 
on a recours pour annoncer la naissance d'un enfant. 

Du reste, il ne manquait pas de gens qui refu- 
saient de croire ces légendes et qui allaient cher- 
chant partout, mais sans résultats, quelque chose 
de plus satisfaisant. A notre arrivée chez les Bas- 
soutos, nous trouvâmes un homme qu'on appelait 
le Père Roseau, parce qu'il ne cessait d'invectiver 
contre la notion généralement reçue, prétendant 
qu'il était impossible que des roseaux produisissent 
un homme, et qu'à ce compte, autant valait dire 
qu'il était lui-même un roseau. 

Selon les naturels, les hommes, à leur origine, 
étaient, par suite de leur ignorance, dans une posi- 
tion pire que celle des bêtes brutes. Ils s'obstinè- 
rent longtemps à rester près du trou dont ils 
étaient sortis , et n'ayant aucune idée de l'appui 



— 255 — 

mutuel que se prêtent les corps solides , ils soute- 
naient tour à tour, de leurs mains, la voûte de la 
caverne de peur qu'elle ne les écrasât. 

Tous les fruits leur étaient suspects; ils ne pou- 
vaient pas brouter l'herbe comme les animaux ; il 
ne leur restait d'autre ressource que les aliments 
déjà triturés et digérés par ceux-ci , ils se nourris- 
saient de bouses fraîches. La jalousie d'une femme 
fit découvrir le blé. Elle cueillit les grains de cette 
plante, les croyant vénéneux, et en fit manger pen- 
dant un certain temps à une rivale. Au grand éton- 
nement de tous , cette nourriture produisit des 
effets merveilleux et fut' dès lors très recherchée. 

Par une exception étrange, mais bien significa- 
tive, la mort est le seul des grands phénomènes re- 
latifs à l'humanité qui s'explique dans les légendes 
de ces peuples par l'intervention d'un Etre suprême 
correspondant au Dieu de la révélation. 

« Le Seigneur, disent-ils, envoya jadis ce message 
aux hommes : « hommes! vous mourrez, mais vous 
« ressusciterez! » Le délégué du Seigneur fut lent 
à remplir sa mission, et un être méchant se hâta de 
le devancer pour venir crier aux hommes : « Le 
« Seigneur dit : Yous mourrez , et vous mourrez 
« pour toujours. » Lorsque le vrai messager arriva, 
on ne voulut pas l'écouter, et on lui répondit par- 
tout : « La première parole est la première, la se- 
« conde n'est rien '.. » 

1 Dans la légende, le premier messager du Seigneur est désigné- 
sous le nom de Lézard gris, et l'autre, qui le supplante, par celui de 
Caméléon. 



— 256 — 

Ce Seigneur, qui était -il? Où résidait-il? Nous 
n'en savons rien, répondent unanimement les natu- 
rels. Cependant, chose inexpliquable, ce Seigneur, 
qu'ils n'invoquent jamais, son nom se retrouve 
dans leur bouche chaque fois que la mort leur vient 
directement du ciel. La foudre a-t-elle frappé quel- 
qu'un , on se tait , on supprime ses larmes : « Le 
Seigneur a tué , dit-on ; il se réjouit , sans doute ; 
gardons-nous de troubler sa joie. » 

Quelques strophes touchantes que les femmes 
répètent ordinairement dans leurs lamentations 
sur les morts, sembleraient prouver que les Bas- 
soutos ont quelquefois tourné leurs regards vers 
les cieux et désiré d'y trouver un asile. Le chant 
funèbre commence ainsi : 

Nous sommes restés dehors, 
Nous sommes restés pour la peine, 
Nous sommes restés pour les pleurs. 
Oh ! s'il y avait au ciel un lieu pour moi ! 

Que n'ai-je des ailes pour m'y envoler! 
Si une forte corde descendait du ciel, 
Je m'y attacherais, je monterais en haut, 
J'irais y habiter. 

Le poëte qui a fait tressaillir l'humanité par ce 
vers sublime : 

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux 

ne- S'est donc point trompé, même en ce qui con- 
cerne « les noirs habitants du désert. » Mais il est 
une autre assertion dont l'humiliante vérité se ré- 
vèle chez les Bassoutos par quelque chose de bien 



— 257 — 

plus réel et de plus sérieux que F écho fugitif d'un 
chant : 

« Ils ont transféré l'honneur qui n'est dû qu'au 
Dieu incorruptible à l'homme corruptible. » 

C'est en effet aux mânes de leurs ancêtres que 
ces peuples adressent leurs prières. Un prophète a 
décrit leur religion d'un seul mot : « Ils vont aux 
morts pour les vivants. » 

Dire d'une manière absolue qu'ils croient àl'exis : 
tence, à l'immortalité de l'âme, serait peut-être 
faire usage d'expressions d'une trop grande portée. 
Ils n'ont pas donné à leurs idées, là-dessus, la 
forme arrêtée et rigoureuse d'un dogme. Ils recon- 
naissent à l'homme vivant des sentiments et des 
facultés dont la brute est privée, et savent qu'il 
reste quelque chose de lui après la mort. Ils placent 
le siège de la vie, du sentiment, de la pensée et de 
la volonté dans le cœur, et ce mot est presque le 
seul qu'offre leur langue pour désigner Fêtre ra- 
tionnel d'une manière synthétique. Ils disent d'une 
personne qui réfléchit, son cœur s'écoute, son cœur 
mesure, son cœur cherche. 

On dit d'une personne intelligente, qu'elle a un 
grand cœur ; d'uue personne patiente, qu'elle a 
un cœur long; d'une personne irritable, qu'elle 
a un cœur court ; d'un homme courageux, qu'il a 
un cœur fort; d'un homme heureux, qu'il a le 
cœur blanc; d'un homme malheureux, qu'il a le 
cœur noir, que son cœur est malade. Ils rattachent 
plus particulièrement les émotions soudaines ou 
violentes aux poumons : Ses poumons V empêchent de 

M 



— 258 — 

parler, ses poumons se sont soulevés ; le malaise qui 
résulte d'une mauvaise action, à la rate : Ma rate 
m accuse, ma rate me mord ; la persévérance, la fer- 
meté dans le danger ou dans la souffrance, au foie : 
Il a un foie dur, .il est endurant. Ce n'est pas qu'à 
côté de ces expressions, la langue n'en possède de 
spéciales pour désigner les sentiments ou les opé- 
rations intellectuelles; mais dès que ces opérations 
ou ces sentiments sont considérés par rapport à 
leur siège, le langage redevient matériel. 

Il ne faudrait cependant pas trop insister là-des- 
sus. Notre vocabulaire métaphysique n'abonde-t-il 
pas en mots tout aussi grossiers { ? Il est constant 
que les naturels disent d'une personne qui vient 
d'expirer : Son cœur est sorti; d'un malade qui a été 
sur le point de mourir, et qui se rétablit : Son cœur 
est encore là, son cœur revient , preuve irrécusable 
que le cœur est, pour eux, quelque chose de plus 
que l'organe physique appelé de ce nom. S'en aller, 
partir, rentrer chez ses pères, sont les expressions 
les plus usitées pour exprimer le décès. Une hor- 
rible imprécation qu'on n'entend que trop souvent 
s'échapper de leurs lèvres : « Puisses-tu mourir chez 
les morts, » ou, « dans la région des morts, » mon- 
tre que l'anéantissement, s'il était possible, leur 

1 Chez les Egyptiens, le cœur représentait l'âme tout entière. De 
même, pour les Hébreux, il était non-seulement, comme pour nous, 
le siège des passions, mais aussi celui de l'entendement. Les mots 
socors, vecors prouvent assez que le mot cor, chez les Romains, a 
servi primitivement à désigner l'intelligence. On le trouve encore • 
employé dans ce sens chez les plus anciens auteurs, tels que Plaute 
et Térence. 



_ 259 — 

paraîtrait être le plus grand de tous les malheurs. 
Enfin, le culte qu'ils rendent aux trépassés établit 
qu'en dépit de la confusion et de l'exiguïté de leurs 
notions métaphysiques, ils croient que l'homme, 
après sa mort, existe encore et est capable d'agir 
sur les vivants d'une manière bienfaisante ou per- 
nicieuse. Ce résidu, qu'ils appellent le plus souvent 
sériti, ombre, est quelque chose de semblable à la 
petite âme nébuleuse, blanchâtre, tremblottante 
que Marc-Aurèle, sur son lit de mort, voyait déjà 
s'échapper de son sein. Dans leurs idées, l'existence 
de cette substance indéfinissable est liée jusqu'à un 
certain point à la conservation des molécules orga- 
niques du corps. Ils croient, comme les anciens, à 
une continuation mystérieuse de rapports entre 
l'ombre et les cendres. On voit fréquemment des 
personnes que l'image d'un parent décédé pour- 
suit dans leur sommeil , aller immoler une victime 
sur la tombe du défunt , afin , disent-elles , de cal- 
mer son inquiétude. On prête aux morts la faculté 
de se rendre visibles lorsque bon leur semble, et la 
crainte de ces apparitions exerce une influence 
réelle , même sur les cœurs les plus fermes. Le 
cruel Bingân , dont le joug de fer a longtemps 
pesé sur les populations qui s'étendent de la 
Natalie jusqu'au Mozambique , n'osait sortir le 
soir de peur de rencontrer l'ombre courroucée de 
son frère Chaka , dont il avait lui-même percé le 
sein. 

Les Cafres-Zoulous s'imaginent que leurs ancê- 
tres les visitent le plus souvent sous la forme de 



— 260 — 

serpents * . Aussi, dès qu'un de ces reptiles se montre 
près de leurs demeures, se hâte-t-on de le saluer 
du nom de père, de placer des jattes de lait sur son 
passage et de réconduire doucement avec le plus 
grand respect. Tel Enée crut voir le serviteur de 
son père en apercevant un serpent dans le tombeau 
d'Anchise. 

Tandem inter pateras et laevia pocula serpens, 
Libavitque dapes, rursusque innoxius imo 
Successit tumulo et depasta altaria liquit. 

Gela ne les empêche point de s'adresser aux 
esprits de leurs ancêtres d'une manière directe, 
et de reconnaître qu'ils peuvent exister ailleurs 
que sous l'enveloppe d'un reptile. La conversation 
suivante ne laisse aucun doute à cet égard. Un de 
nos Bassoutos convertis , s'adressant à un Cafre 
originaire du pays de Natal, lui demandait : « Quelle 
est la confiance (croyance) de votre nation, et lors- 
qu'on prie chez vous, que dit-on? — Nous invo- 
quons les morts (setoutsela). Nous disons : Mossé! 
fils de Motlanka , regarde-nous. Toi dont la fumée 
est vue de tous les hommes, jette les yeux sur nous 
aujourd'hui, et nous garde, ô notre dieu!... Yoilà 

1 Le serpent (en séchuana, noga, en sanscrit, naga, et en hébreu, 
XJU2) est, dans beaucoup de mythes, le symbole de la vie nouvelle 
que trouve l'homme après avoir dépouillé son corps. La cause en 
est probablement dans le changement annuel de peau, auquel le 
serpent est sujet. Les Slaves et les Germains avaient une supersti- 
tion qui présente beaucoup d'analogie avec celle des Cafres-Zoulous. 
« On croyait que dans chaque maison était un couple de serpents 
qui ne se faisaient voir qu'après la mort du père ou de la mère de 
famille. » 



— 261 — 

comment nous prions. » Le Cafre ajoutait que Mossé 
était l'un des ancêtres les plus reculés des souve- 
rains de sa tribu. Le mot fumée ou vapeur, doit 
s'entendre dans le sens de manifestation. ' 

Les Barolongs rendent une espèce de culte à 
des personnes aliénées, les croyant sous rinfluence 
directe d'une de leurs divinités tutélaires. 

Tous les naturels placent le monde des esprits 
dans les entrailles de la terre. Ils appellent cette 
mystérieuse région, mosima, l'abîme, mosima o sa 
thlaleng, l'abîme qui ne se remplit jamais. C'est 
le shehol des Hébreux, le hell des Teutons. L'ima- 
gination de quelques personnes orne ce séjour de 
vallées toujours vertes, le peuple de troupeaux 
tachetés, dépourvus de cornes et immortels comme 
leurs possesseurs. Mais l'opinion la plus générale 
semble être que les ombres errent calmes et silen- 
cieuses, sans joie comme sans douleur. Les Ba- 
péris, tribu établie sur la rive septentrionale du 
Fal, prétendent que l'entrée de ces enfers afri- 
cains est dans leur pays , et qu'ils s'y aventurent 
quelquefois, en ayant préalablement soin de se 
donner la main et de crier aux habitants du noir 
séjour : « Dieux, retirez-vous, nous allons jeter des 
pierres. » Par une singulière coïncidence, il y a 
là un Styx qui porte le nom plus euphonique de 
Tlatlana. On y trouve aussi une citerne contenant 
le nectar des dieux, dont aucun mortel ne saurait 
boire impunément. 

Tout être auquel les indigènes rendent un culte 
est appelé Molimo, nom dont la signification trahit 



— 262 — 

une origine qui n'est rien moins que païenne. Il est 
évidemment composé de la préfixe mo, qu'affectent 
presque tous les mots représentant des êtres intel- 
ligents, et du radical holimo, en haut, au ciel. Mo- 
holimo, ou par contraction, Molimo, revient donc 
à dire : celui qui est au ciel. Il y a contradiction 
patente entre la langue et les idées reçues; en dépit 
d'une perversion universelle, qui date probable- 
ment de bien des siècles, la vérité s'était réservé 
un témoin dans le vocabulaire de ces peuples. Les 
missionnaires n'ont point hésité à adopter ce mot 
vénérable qui semblait, en quelque sorte, n'atten- 
dre que leur arrivée pour remonter à sa source 
et laisser dans leur néant des divinités menson- 
gères. 

Chaque famille est censée se trouver sous l'in- 
fluence directe et la sauvegarde de ses aïeux, mais 
la tribu prise dans son ensemble reconnaît pour 
ses dieux nationaux les ancêtres du souverain qui 
la gouverne. Ainsi, les Bassoutos adressent leurs 
prières à Mouaheng et à Motloumi dont leurs chefs 
descendent. Les Baharoutsis et les Barolongs invo- 
quent Tobégé et sa femme Mampa. C'est Mampa 
qui fait connaître les volontés de son époux, en 
ayant soin d'annoncer chacune de ses révélations 
par ces mots : « ré, ré. Il a dit. Il a dit. » On 
distingue entre les dieux anciens et les dieux ré- 
cents. Ces derniers sont considérés comme infé- 
rieurs en puissance, mais plus accessibles ; de la 
cette formule souvent usitée : « Dieux nouveaux, 
priez pour nous les dieux anciens. » 



— 263 — 

L'homme de tous les pays craint les esprits plus 
qu'il ne les aime; un profond sentiment de terreur 
accompagne généralement l'idée que les morts dis- 
posent du sort des vivants. Les anciens parlaient 
beaucoup d'ombres courroucées; s'ils sacrifiaient 
aux mânes, c'était le plus souvent pour les apai- 
ser. Ces idées répondent parfaitement à celles des 
Bassoutos. Ils conjurent plutôt qu'ils ne prient ; 
bien qu'ils cherchent aussi à s'attirer des faveurs, 
ils s'attachent surtout à détourner des châti- 
ments. L'idée culminante au sujet des ancêtres, 
est qu'ils cherchent continuellement à attirer à eux 
leurs descendants. Toute maladie leur est attri- 
buée. Aussila médecine est-elle chez ces peuples 
une affaire presque entièrement religieuse. Il faut 
d'abord au moyen des litaala (osselets divinatoi- 
res) découvrir quel est le molimo dont le malade 
subit l'influence. Est-ce un ancêtre du côté du 
père ou du côté de la mère? Suivant que le sort 
a parlé, la personne chargée du sacrifice lustral 
sera l'oncle paternel ou l'oncle maternel, rarement 
le père ou le frère. Ce sacrifice peut seul donner 
efficace aux simples que le Ngaka (médecin) pres- 
crit. La victime est désignée par celui-ci. On im- 
mole généralement du gros et du menu bétail : 
quelquefois, mais rarement, un coq. La couleur, le 
sexe et l'âge de l'animal sont déterminés par des 
indications tirées des osselets, de quelque rêve ou 
de tout autre incident significatif. Dès que la victime 
a expiré, on se hâte d'en prendre la taie, qui est 
considérée comme la partie la plus sacrée, et on la 



— 264 — 

passe au cou du malade, après l'avoir tordue pour 
lui donner la forme d'un collier. On répand en- 
suite le fiel sur la tête du patient en proférant cette 
prière : « dieux, retirez-vous (ou plutôt dissipez- 
vous), laissez notre frère en repos, afin qu'il puisse 
dormir son sommeil. » Un mélange de fiel, du 
liquide sorti de l'estomac et de plantes pilées, est 
aussi placé sur la hutte. On en écarte soigneusement 
les personnes souillées. 

Les animaux destinés à la nourriture du malade, 
doivent être égorgés et dépecés par un jeune 
homme de mœurs pures. Après un sacrifice, ïa 
vésicule du fiel est invariablement attachée aux 
cheveux de l'individu pour qui la victime a été 
immolée, et devient le signe de sa purification. 

Du moment qu'une personne a expiré, elle prend 
place parmi les dieux de la famille. On dépose ses 
restes dans le parc des bestiaux. Un bœuf est im- 
molé sur la tombe, c'est la première oblation faite 
à la nouvelle divinité, en même temps qu'un acte 
d'intercession en sa faveur, destiné à lui assurer 
une heureuse réception dans les régions souter- 
raines. Chacun des assistants aide à asperger la 
fosse et répète la prière suivante : « Eepose en 
paix avec les dieux , donne-nous des nuits tran- 
quilles. » 

Tertullien, parlant des païens de son temps, dit 
quelque part : « L'enfant, dès le moment de sa 
conception, est consacré aux idoles et aux démons 
qu'on adore. Le corps de la mère, pendant la gros- 
sesse, est entouré de bandelettes préparées avec 



— 265 — 

des rites idolâtres. » La même coutume se retrouve 
chez les Bassoutos. Dès qu'une femme est enceinte, 
on sacrifie un mouton, afin de lui rendre les dieux 
propices, et l'on assouplit la peau de ranimai pour 
en faire un tablier destiné à mettre la grossesse à 
l'abri de tout maléfice. 

Les jeunes femmes, auxquelles les douceurs de 
la maternité ont été refusées , façonnent de gros- 
sières effigies d'argile, et leur donnent le nom d'un 
dieu tutélaire i . Elles traitent ces poupées comme si 
c'étaient de véritables enfants, et prient la divinité 
à laquelle elles les ont consacrées, de leur donner 
la vertu de concevoir. On les voit haletantes et 
effarées , courir de village en village pour y faire 
exécuter des danses en faveur de leur patron. 

Après que les blés ont été battus et vannés , on 
les laisse en tas sur l'aire même. Il faut, avant de 
pouvoir y toucher, procéder à une cérémonie reli- 
gieuse qui rappelle l'offrande que les Israélites fai- 
saient à Jéhovah des premiers fruits de la terre. 
Les personnes auxquelles le blé appartient, appor- 
tent près de l'aire un pot neuf, et y font bouillir 
du grain. Lorsqu'il est cuit, on en jette quelques 
poignées sur le tas , en prononçant ces mots : 
« Merci, dieux; demain encore donnez -nous du 
pain. » Cela dit , on mange ce qui reste, et la pro- 
vision de l'année passe pour pure et propre à faire 
du bien. Cet usage, pour le dire en passant, servi- 
rait , au besoin , de commentaire à ces paroles de 

1 C'est l'espèce d'idole dont on a vu plus haut la représentation 
au milieu de divers ornements. 



— 266 — 

saint Paul : « Si les prémices sont saintes, la masse 
l'est aussi. » 

Tant que les blés sont exposés à la vue , on 
en écarte avec le plus grand soin les personnes 
souillées. S'il arrive qu'il faille, pour le transport 
de la récolte , avoir recours à l'assistance d'un 
homme dans cet état, il reste à quelque distance 
pendant qu'on emplit les sacs, et il n'approche que 
pour aider à les placer sur les bêtes de somme. Il 
se retire dès que la charge est déposée à domicile, 
et ne peut, sous aucun prétexte, assister au verse- 
ment du blé dans les corbeilles où on le conserve. 
— Si l'on parcourt les aires après que la récolte 
est faite, on observe généralement au centre un 
petit creux rempli de grain , c'est une offrande 
d'actions de grâces aux dieux. 

Aux fêtes, on prélève parfois une certaine quan- 
tité de bière, qu'on place religieusement dans la 
partie la plus reculée de la hutte. Les vieillards 
vont, au bout de quelque temps, boire cette liqueur 
sacrée, comme les prêtres juifs mangeaient les 
pains de proposition. 

Dans les temps de famine, les naturels creusent, 
le long des ruisseaux et autour des mares, des 
fosses profondes qu'ils recouvrent soigneusement 
de branches et de débris ramassés dans les champs. 
On espère que le gibier, en venant se désaltérer, 
tombera dans ces pièges. Cela arrive en effet quel- 
quefois, mais comme les antilopes sont au moins 
tout aussi sagaces qu'elles sont légères , il est 
mainte journée où le pauvre Mochuana doit se 



— 267 — 

contenter de contempler au loin les gambades gra- 
cieuses des filles du désert. Il s'adresse alors à ses 
dieux. Il donne à chacune des fosses le nom du 
molimo qu'il suppose devoir lui être propice: Nou- 
vel Orphée, il fait vibrer sa lyre à une corde, se 
livre, avec sa famille, à des danses bruyantes et 
compose des hymnes dont l'énergique naïveté sem- 
blerait prouver que les inspirations de la faim ne 
sont pas toujours à mépriser. 

Les voyageurs, en arrivant à la frontière d'un 
pays étranger, cherchent à se rendre les dieux de 
ce pays propices en se frottant le front avec un peu 
de poussière qu'ils ramassent sur le chemin, ou en 
se faisant une ceinture d'herbe. On n'en use cepen- 
dant pas toujours, avec les molimos, d'une manière 
aussi courtoise. S'agit-il d'aller marauder dans la 
contrée qu'ils protégenf, on ne se fait pas scrupule 
de chercher à les tromper. Pour cela l'on a soin, 
en traversant les bas fonds et les cours d'eau, loca- 
lités tout particulièrement hantées par les ombres, 
de faire entendre les cris et les sifflements auxquels 
les conducteurs de bestiaux ont recours lorsqu'ils 
chassent un troupeau devant eux. On veut, par-là, 
persuader à ces pauvres divinités qu'au lieu dé 
venir enlever du bétail à leurs adorateurs, on leur 
en amène. 

Je relèverai encore, avant d'en finir sur cet ar- 
ticle, un détail non moins ridicule, mais qui prouve 
combien l'imagination de ces peuples se préoccupe 
de l'existence et de la proximité habituelle des es- 
prits. Deux hommes cheminent -ils ensemble, et 



l'un d'eux bronche-t-il inopinément, cet accident 
trivial est le résultat d'une gageure faite par leur 
balimo respectif. Tels Phébus et Borée s'amusaient 
à voir* lequel des deux réussirait le premier à dé- 
pouiller un voyageur de son manteau. 

Il n'y a, malheureusement, dans le monde invi- 
sible des naturels, ni récompenses pour les bons, 
ni punitions pour les méchants, ni perspective de 
résurrection. 

Joano dos Santos, missionnaire dominicain qui 
visita le Mozambique en 1 506, trouva chez les Cafres 
de son temps des idées religieuses en tout sembla- 
bles à celles que nous venons de décrire. Mais alors 
la notion de rétributions dans- la vie future existait 
encore parmi eux. Des vieillards bassoutos, que 
nous avons interrogés là-dessus, ont cru se rappe- 
ler qu'en effet on parlait autrefois de deux catégo- 
ries d'âmes dont le sort était différent. 

Les croyances que nous venons d'exposer n'a- 
vaient de valeur qu'en tant qu'elles contribuaient 
à maintenir le sentiment de la dignité humaine, et 
quelles préservaient aiusi les indigènes d'un abru- 
tissement complet. Peut-être aussi l'idée d'une su- 
bordination universelle à un ordre de choses su- 
prême et immatériel, a-t-elle servi, en quelque 
mesure, à tempérer les volontés et les passions. 
C'était pour le christianisme un point de départ 
précieux, un élément indispensable de succès mé- 
nagé par la Providence. Quant au système idolâtre 
qui s'y rattache, on comprendra à quel point il est 
subversif de tout progrès et de toute réforme salu- 



— 269 — 

taire, si' Ton réfléchit que d'après les notions géné- 
ralement reçues, on ne saurait provoquer plus 
directement la colère des générations divinisées, 
qu'en se départissant des préceptes et des exemples 
qu'elles ont laissés après elles. 

Il fut cependant un temps où, chez ces peuples 
aussi, la morale se rattachait aux idées religieuses. 
Les prières qu'on offre aux ancêtres sont toujours 
accompagnées de lustrations et de sacrifices, et la 
pureté est le symbole invariable des bienfaits qu'on 
réclame d'eux . 

Dans le langage des naturels, les mots bonheur 
et pureté sont synonymes. Lorsqu'un Mossouto dit 
que son cœur est noir ou s.ale, cela peut également 
•signifier que son cœur est impur ou affligé, et lors- 
qu'il dit que son cœur est blanc ou propre, une 
explication peut seule faire comprendre s'il s'agit 
d'innocence ou de joie. Nos premiers convertis ne 
concevaient pas qu'il n'y eût point de profanation 
à s'approcher de la table sacrée lorsqu'ils étaient 
dans la douleur. J'ai maintes fois combattu ce scru- 
pule, tout en admirant cet hommage instinctif 
rendu au principe que le mal moral est la cause 
première de toutes nos infortunes. Mais, de même 
que dans l'adoration, la créature a été mise à la 
place du Créateur, le malheur, effet du péché, a fait 
perdre de vue le péché lui-même, et maintenant 
c'est la souffrance et ce sont les accidents de toute 
espèce auxquels l'humanité est sujette, que l'on 
considère comme souillure, et qui en portent le 
nom. L'idée de la souillure s'exprime par* trois 



— 270 — 

mots différents : Bockou, noirceur, Tsila, saleté, im- 
pureté; bokhopo, ce qui n'est pas droit; celle de 
la purification, par les mots : tlatsoa, laver, phé- 
Jwula, purifier. 

La mort et tout ce qui la précède ou la suit im- 
médiatement, est aux yeux de ces peuples la plus 
grande de toutes les souillures. 

Ainsi, les malades, les personnes qui ont touché, 
enseveli un cadavre ou lui ont creusé une fosse; 
les individus qui, par inadvertance, marchent ou 
s'asseient sur une tombe, les proches parents d'un 
mort, les meurtriers, les guerriers qui, dans le 
combat, ont tué leurs adversaires, passent pour 
impurs. On traite aussi comme tels, les bestiaux 
pris sur l'ennemi, les villes où règne une épidémie, ■ 
les peuplades qui sont en proie à la guerre ou à 
l'adversité, les blés que gâte la nielle ou que les 
sauterelles dévastent, les maisons ou les individus 
que la foudre a frappés. 

Il existe cinq modes distincts de purification : 
par le sacrifice proprement dit, par la corne lus- 
trale, par l'ablution, par l'aspersion et par le feu. 

Le mode de sacrifice le plus usité a déjà été dé- 
crit à l'occasion des prières qu'on adresse aux es- 
prits en faveur des malades. On y a recours pour 
tous les cas qui paraissent requérir l'intervention 
d'un pouvoir supérieur à celui de l'homme. Quel- 
quefois la victime est immolée près de la tombe du 
mort qu'on invoque, ou si la tombe se trouve trop 
éloignée, sur une des pierres qui la recouvrent et 
qu'on envoie chercher pour cette occasion. Cer- 



— 271 — 

taines tribus, après avoir abattu la \dctime, la per- 
cent de part en part, et font passer au travers la 
personne qu'il s'agit de purifier. 

La corne qui, chez les Israélites, était le symbole 
de la puissance et de la force, est, pour les Bassou- 
tos, celui de la confiance et de la sévérité. Chaque 
chef en possède une dont il exalte les vertus. Elle 
contient un spécifique qui purifie de la souillure et, 
par là, répare les maux passés et met à l'abri des 
accidents futurs. Diverses plantes, connues d'un 
petit nombre d'initiés seulement, les chairs de 
certains animaux sont brûlées avec un religieux res- 
pect et le charbon qui en résulte, après avoir été 
pilé, est recueilli dans la corne jusqu'à ce qu'elle 
soit pleine. Un bœuf est alors immolé pour consa- 
crer le mélange, le fiel va confondre ses vertus 
avec celle des éléments sacrés, et la taie roulée sur 
elle-même sert de bouchon. Une épidémie se ma- 
nifeste-t-elle dans la communauté, les affaires pu- 
bliques vont-elles mal , la guerre menace-t-eîle 
d'éclater', on apporte la corné dans l'enceinte où 
se tiennent les assemblées, le peuple accourt de 
.toutes parts, et le chef, armé d'une lancette, fait à 
chacun une légère incision aux tempes et y intro- 
duit un peu de la poudre mystique. On procède 
ensuite à la purification de la localité; pour cela, 
de petits morceaux de bois enduits de cette même 
poudre sont enfoncés en terre dans divers quar- 
tiers. Cette formalité est surtout de rigueur lors- 
qu'on s'établit dans un site nouveau. Cela s'appelle 
cheviller la ville, afin que le vent du malheur ne 



— 272 — 

remporte point. Le choix des ingrédients dont se 
compose le mélange lustral est toujours symbo- 
lique. Ce sont des plantes dont le feuillage résiste 
aux rigueurs de l'hiver, des mimosées dont les 
épines opposent une barrière impénétrable aux 
incursions des bêtes fauves; des griffes ou quel- 
ques crins du lion, le plus courageux des animaux; 
la touffe de poil qui entoure la base des cornes du 
taureau, emblème de la force et de la fécondité ; la 
peau d'un serpent; les plumes d'un milan ou d'un 
épervier. Cette foi à l'inoculation des vertus de 
certaines substances est la principale cause des mu- 
tilations que les naturels font quelquefois subir 
aux cadavres de leurs ennemis. Les lambeaux sai- 
gnants qu'ils emportent du champ de bataille, sont 
destinés à composer une poudre qui leur commu- 
niquera le courage, l'adresse et la bonne fortune de 
leurs adversaires. 

Des ingrédients de même nature que ceux que 
nous avons déjà mentionnés , délayés dans une 
quantité d'eau assez considérable, servent' aux as- 
persions, dont l'usage est très fréquent. Lorsqu'il 
s'agit d'une purification publique, c'est ordinaire- . 
ment le chef qui prépare le liquide. Il se retire pour 
cela avec son devin dans un lieu secret, fouette le 
mélange jusqu'à ce qu'il forme une abondante 
écume, puis, ayant mis un peu de cette écume sur 
sa tête, reparaît au milieu de l'assemblée, et son 
mystérieux conseiller arrose copieusement tous les 
assistants au moyen d'un aspersoir très primitif, 
mais fort commode, une queue touffue de kokong 



— 273 — 

ou gnou bleu. Ou répand cette espèce d'eau bénite 
non-seulement sur les hommes, mais encore sur 
leurs habitations, sur les bestiaux et sur les blés. 

Les ablutions ont surtout lieu au retour des 
combats. Il est de toute nécessité que les guerriers 
se débarrassent au plus tôt du sang qu'ils ont ré- 
pandu, sans quoi les ombres de leurs victimes les 
poursuivraient incessamment et troubleraient leur 
sommeil. Ils se rendent en procession, et armés de 
toutes pièces au ruisseau le plus prochain. Au mo- 
ment où ils entrent dans l'eau, un devin placé au- 
dessus d'eux, jette au milieu du courant quelques 
matières purifiantes; cela n'est cependant pas de 
rigueur. On lave aussi les javelines et les haches 
d'armes. 

Les fumigations sont particulièrement affectées 
à la purification des bestiaux pris sur l'ennemi et 
à celle des blés. Avant de permettre aux troupeaux 
capturés de se mêler à ceux que la tribu possède 
déjà, on les rassemble dans un lieu spécifié, et des 
hommes, portant des faisceaux de branchages en- 
flammés, tournent en courant autour des animaux 
réunis, de façon à les entourer d'un cercle de fu- 
mée. 

Les blés, dès qu'ils montent en épi, subissent, 
chaque soir, un traitement du même genre. Les 
personnes qui en ont la charge allument, avant de 
se retirer, un petit feu au milieu du champ et y 
jettent des drogues dont la combustion est destinée 
à écarter toute influence fâcheuse. 

Cette coutume contribue à donner au pays un 

18 



— 274 — 

aspect très pittoresque. Rien de plus agréable à 
l'œil que ces immenses tapis de verdure ondoyante, 
affectant les formes les plus capricieuses, et de cha- 
cun desquels s'élève, comme d'un autel gigantesque, 
une colonne de fumée blanchâtre. 

Le feu sert encore à une foule de purifications 
usitées dans des cas qui ne paraissent pas assez 
graves pour nécessiter un sacrifice. Ainsi, une 
mère voit-elle son enfant passer sur un tombeau, 
elle se hâte de l'appeler, le fait tenir debout de- 
vant elle et allume, à ses pieds, un petit feu. 

Les naturels croient que ces diverses cérémonies 
opèrent puissamment sur le moral des personnes 
qui les subissent. 

L'idée que des moyens extérieurs et matériels 
peuvent agir sur l'àme, et en changer les disposi- 
tions, est tellement enracinée chez eux, que les pre- 
mières conversions au christianisme, dont ils furent 
témoins, ont toutes été attribuées à l'opération de 
quelque spécifique mystérieux que les missionnai- 
res auraient fait prendre à leurs habitués, à l'insu 
de ceux-ci. 

Il est tel sacrifice, telle purification qui appelle 
la sagesse dans les conseils, qui rend les guerriers 
invincibles; tel autre qui supprime les révoltes, 
ramène les cœurs des sujets vers leurs chefs; tel 
autre qui stupéfie l'ennemi et l'endort dans une 
fatale sécurité. C'est encore Ealaam et Balak allant 
à la rencontre des enchantements, pour faire pas- 
ser la victoire du camp d'Israël à celui de Moab. 

Il résulte de là que tous les succès que les Afri- 



— 275 — 

cains obtiennent dans leur lutte avec les Euro- 
péens, sont suivis d'une réaction fâcheuse pour la 
cause du christianisme et de la civilisation. 

Bien que le souvenir de l'institution du sabbat 
se soit entièrement perdu chez les indigènes , ils 
ont conservé l'idée que certaines circonstances so- 
lennelles ou importantes , requièrent qu'on leur 
consacre des jours de repos. On s'abstient de tout 
travail public, le jour ou une personne influente 
est décédée. A l'approche de nuages qui semblent 
promettre de la pluie , on se garde d'aller aux 
champs ou l'on s'en retire en toute hâte, afin de se 
recueillir en présence de la bénédiction désirée, et 
de peur de troubler la nature dans ses opérations. 
Ce sentiment va si loin, que la plupart des naturels 
croient que si l'on s'obstine à travailler, dans un 
pareil moment, les nuées irritées vont se retirer 
ou envoyer de la grêle. au lieu de pluie. Les jours 
des sacrifices ou des grandes purifications sont 
aussi des jours fériés. Il résulte de là que la loi 
relative au repos du septième jour, loin de trou- 
ver quelque objection dans l'esprit des indigènes, 
leur paraît très naturelle et peut être même plus 
fondamentale qu'elle ne le semble à certains chré- 
tiens. 

Dé toutes les institutions que la tradition leur a 
léguées, la circoncision est celle à laquelle les tri- 
bus du sud de l'Afrique paraissent adhérer avec le 
plus de ténacité. Ce rite, à son origine, a dû très 
fortement impressionner l'esprit humain, comme 
symbole de transformation morale. Les Bassoutos, 



— 276 — 

ayant notre arrivée au milieu d'eux, en ignoraient 
absolument F origine. La superstition s'en est em- 
parée, l'ignorance en a fait une pratique barbare et 
ridicule à plusieurs égards, et cependant l'idée re- 
ligieuse et morale a surnagé. L'opération propre- 
ment dite, est survie, pour les jeunes gens qui l'ont 
subie, de plusieurs mois de réclusion, pendant les- 
quels des hommes, appelés mésugé (assouplisseurs), 
les surveillent et les disciplinent. L'affaiblissement 
des principes de moralité, nécessairement amené 
par de longs siècles de paganisme , neutralise le 
peu de bien qui pourrait résulter de ce grossier 
catéchuménat. Cependant il y a là les traces d'une 
initiation réelle aux convenances et aux devoirs de 
la vie, telle que la comprennent ces peuples. Au 
milieu de beaucoup de puérilités qu'on débite aux 
jeunes adeptes, revient très souvent cette injonc- 
tion qu'accompagnent des coups de gaule fort si- 
gnificatifs : « Amendez^vous, amendez-vous ! » Cer- 
taines locutions des saintes Ecritures qui ont pour 
nous quelque chose d'étrange, telles que : « Circon- 
cisez vos cœurs, peuple incirconcis de cœur, » ap- 
partiennent au langage usuel des Bassoutos. On 
leur entend répéter tous les jours qu'il n'y a point 
de circoncision pour la langue, c'est à-dire que ce 
membre est incorrigible. 

L'âge choisi pour cette initiation est, à peu près, 
celui qu'avait Ismaèl lorsqu'il reçut le signe de l'al- 
liance, ainsi que son père Abraham. Il arrive néan- 
moins assez fréquemment qu'on avance ou retarde 
les jeunes gens des classes inférieures, suivant les 



— 277 — 

convenances relatives aux fil$ des chefs. Ceux-ci 
sont, dès leur naissance, considérés comme desti- 
nés à commander aux individus venus au monde à 
la même époque qu'eux-mêmes , ou à peu près ; et 
c'est la cérémonie de la circoncision qui donné un 
caractère sacré, et scelle d'une manière indélébile 
ces rapports reconnus par anticipation. Chacune de 
ces corporations, appelées taka (branches), subit le 
rite au même moment. Elle prend le, nom du jeune 
prince qui la préside, et forme, sous ses ordres, 
une phalange nouvelle qui s'ajoute aux défenseurs 
du pays. 

L'opprobre qui, chez les Israélites, poursuivait 
partout l 'incirconcis , exerce une influence non moins 
puissante sur les jeunes Béchuanas. Ils soupirent 
ardemment après l'heure où ils se verront à jamais 
délivrés de la détestable appellation de bashimane, 
qui les expose à d'incessantes railleries, les stigma- 
tise comme inaptes à tous les actes rationnels de la 
vie, et fait d'eux de vrais parias. 

Quand le moment en est venu , les jeunes aspi- 
rants sont secrètement avertis qu'on va céder à 
leurs désirs, et faire enfin d'eux des hommes. Ils 
s'évadent à l'instant de la ville, et vont se cacher 
dans les champs, simulant ainsi une révolte desti- 
née à faire comprendre à la population adulte qu'ils 
sont las de l'état d'infériorité où ils se trouvent. 
Les guerriers s'arment alors de toutes pièces, et 
vont, commandés par leur chef, ramener cette 
jeunesse insurgée. Des danses bruyantes suivent 
leur retour et deviennent le signal de la fête. 



— 278 — 

Le lendemain on, va construire, dans un lieu 
retiré , les huttes qui doivent abriter, pendant 
six à huit mois, la corporation nouvelle. Ces 
cabanes portent le nom de mapaio ou mystère. 

Les chants et les danses recommencent , puis 
toute la population mâle, à l'exception des enfants 
trop jeunes pour subir le rite , se dirige vers la re- 
traite choisie. 

Une fois la cérémonie accomplie, rassemblée se 
retire, et le mopato reste sous la direction d'hommes 
choisis pour surveiller et instruire les jeunes gens. 

On les exerce chaque jour au maniement des 
armes. Ils apprennent à lancer la javeline avec 
précision et roideur, à faire tourbillonner dans 
l'air une massue plus redoutable encore que la 
lance, à parer, au moyen d'un petit bouclier carré, 
les coups de l'ennemi , de quelque côté qu'ils 
viennent. 

Pour les habituer à supporter courageusement la 
souffrance, et pour chasser les vices de leurs cœurs, 
on les fustige fréquemment et sans pitié. Pendant 
que la gaule sifflante s'applique sur leurs membres 
nus, on leur crie : « Amendez- vous! Soyez hommes! 
Craignez le vol , craignez l'adultère ! Honorez vos 
pères et mères. Obéissez à vos chefs. » Les pauvres 
victimes de cette éducation barbare, se font un 
point d'honneur d'affecter une impassibilité abso- 
lue. La plupart déploient un stoïcisme qui eût été 
admiré à Lacédémone, aux fêtes de Diane Orthie. 

Pendant la saison la plus froide, ils couchent 
nus sur la terre. On les astreint à de longs jeûnes, 



— 279 — 
puis on leur lie les mains derrière le dos et on leur 
présente des viandes découpées en longs rubans, 
que Ton balance en tout sens devant leurs lèvres 
jusqu'à ce que, plus habiles que Tantale, ils finis- 
sent par en saisir quelques lambeaux. , 

La loi permet de tuer tout élève qui chercherait 
à se soustraire à ces rigueurs par la fuite. Ces cas 
d'évasion étaient autrefois rares. L'introduction de 
l'Evangile tend à les multiplier, mais cet élément 
nouveau a fait également mitiger les conséquences 
de l'évasion. 

Il arrive parfois que ces traitements sévères de- 
viennent fatals à quelque pauvre enfant moins ro- 
buste que ses compagnons. Si les circonstances le 
permettent, la chose est tenue secrète jusqu'à la fin 
de l'initiation. Alors un messager va silencieuse- 
ment se placer devant les parents du défunt, et 
brise à leurs pieds un vase d'argile. Les lamenta- 
tions qui se font immédiatement entendre, montrent 
que cette action symbolique n'est que trop bien 
comprise. 

Il est loisible à tous les hommes qui ont eux- 
mêmes été circoncis , de visiter *le mopato quand 
bon leur semble, et d'ajouter leurs préceptes et 
leurs coups à ceux des directeurs. Les femmes, les 
enfants et tout étranger appartenant à un peuple 
chez lequel le rite n'est point pratiqué, sont écar- 
tés avec le plus grand soin. Nous avons vu nous- 
mêmes un missionnaire, d'ailleurs fort respecté, 
poursuivi à main armée, parce qu'il avait osé diri- 
ger ses pas vers un de ces redoutables lieux. 



— 280 — 

On fait apprendre aux jeunes adeptes une foule 
de petites compositions qui roulent, la plupart, sur 
des descriptions d'animaux ou sur des récits de 
chasses et d'expéditions militaires. La mesure en 
est parfaitement régulière , et le style assez poé- 
tique, mais l'intention en est difficile à saisir. Les 
naturels semblent eux-mêmes n'y voir qu'une série 
de cadences agréables à l'oreille, mais sans portée 
sérieuse. En voici un court échantillon : 

Noniana tsé chéou Ces oiseaux blancs, . 

Ramolahaniané Bariolés de noir, 

Gorimo li yang ? Que mangent-ils là haut ? 

Li ya sérérékou Ils mangent la graisse, 

Sérérékou pitsi, La graisse d'un zèbre, 

Pitsi ka mabala Du zèbre aux couleurs, 

Mabala makoali Aux couleurs bigarrées,. 

Mang monguéréré. Aux naseaux bruyants, 

Maiouma ka tlakou. Aux pieds résonnants. 

Kouana tlasi, kouana Au loin, là-bas, au loin, 

Koupou lé tibilé, La bruine est épaisse. 

Motla lé é tloha, Lorsqu'elle se dissipera, 

Fuba se lé téng, Il est une poitrine 

Sa ho kirietsa. Qui retentira (celle du lion). 

Dans cette école champêtre, on s'occupe des 
principaux phénomènes de la nature, et l'on sup- 
plée aux explications scientifiques par d'attrayantes 
allégories. Ainsi, de même que chez les Phéniciens, 
Bel ou Baal était la divinité mâle, Beltés ou Astarté 
la divinité femelle, on apprend à l'adolescent émer- 
veillé que le soleil est un homme et la lune une 
femme. On compare les éclats de la foudre aux 
battements d'ailes d'un oiseau gigantesque. Les 
solstices reçoivent les noms de maison d'été et de 



— 281 — 

maison d'hiver, parce que notre grand luminaire 
paraît s'y reposer quelques jours. La terre est assi- 
milée à un animal prodigieux, sur lequel s'ébattent 
des êtres infiniment plus petits. Les roches sont la 
charpente osseuse du monstre, la terre végétale, 
ses chairs, les cours d'eau, son sang. 

Les exercices et la discipline du mopato durent 
environ six mois, après quoi les jeunes gens sont 
oints de la tête aux pieds, reçoivent des vêtements 
chauds et décents, se choisissent un nom nouveau, 
et retournent au village, où des acclamations de 
joie et des danses les attendent. Au moment où ils 
s'éloignent de leur pénitentiaire , on le livre aux 
flammes, et il leur est défendu de se retourner 
pour revoir le lieu où ils sont censés avoir laissé 
leurs dispositions vicieuses et les folies de l'en- 
fance. Peu après leur réadmission dans la société, 
chacun d'eux va visiter les principaux membres de 
sa famille, et en particulier son oncle maternel, qui 
exerce de droit les fonctions de parrain, et qui doit 
remettre à son neveu un javelot pour sa défense 
et une génisse pour son alimentation future. 

Aussi longtemps que leurs parents ne les marient 
point, ces jeunes gens vivent ensemble sous des 
abris qu'on pourrait assimiler à nos corps de garde 
et qui sont contigus à l'enceinte où se tient le chef. 
On les considère alors comme particulièrement af- 
fectés au service public. Ils sont astreints à faire 
paître les troupeaux sans rémunération, à se char- 
ger des messages, à fournir de bois de chauffage 
la cour où les étrangers abordent, à aller chercher 



— 282 
au loin les matériaux de construction. Ils doivent 
se faire un point d'honneur de ne point rôder dans 
le village à des heures indues, et de ne pas man- 
quer au rendez-vous, lorsque toute la troupe se 
blottit sous ses peaux de bœuf pour dormir. Les 
pères qui soupçonnent leurs fils de mener une vie 
déréglée, profitent de ce moment-là pour éclaifcir 
leurs doutes. Ces sortes de précautions sont le plus 
souvent sans effet, mais il est intéressant de voir 
des hommes fort peu scrupuleux , pour ce qui les 
concerne personnellement, veiller d'un œil jaloux 
à ce que la génération qui leur succède conserve, 
aussi longtemps que possible, quelques vestiges de 
pureté. 

Les vieux Bassoutos regrettent de voir tomber en 
désuétude un moyen répressif dont ils racontent 
des merveilles , et qui rappelle les jugements de 
Dieu du moyen âge, ou celui de la vache rousse dans 
la république d'Israël. Il était d'usage que lorsqu'un 
enfant venait de naître, on renouvelât le feu de la 
maison \ Il fallait, pour cela, qu'un jeune homme 
chaste se chargeât de faire jaillir, de deux morceaux 
de bois frottés rapidement l'un contre l'autre, une 
flamme pure comme lui. On était persuadé qu'une 
mort prématurée attendait l'audacieux qui se char- 
gerait de cet office après avoir perdu son innocence. 
Lors donc qu'une nouvelle naissance était procla- 
mée dans le village , les pères menaient leurs fils 
subir l'épreuve. Ceux qui se sentaient coupables, 

1 Cet usage a été observé, par M. de Chateaubriand, chez les In- 
diens du nord de l'Amérique. 



— 283 — 

avouaient leur crime et se laissaient flageller plutôt 
que de s'exposer aux conséquences d'une fatale té- 
mérité. On obtenait le même résultat en leur offrant 
à boire le lait d'une vache à laquelle on avait préa- 
lablement administré certaines drogues. L'impru- 
dent que la honte d'un aveu eût poussé à accepter 
le défi , ne tardait pas à tomber malade ; son corps 
se couvrait de pustules malignes , sa tête se dépi- 
lait, et, s'il échappait à la mort, il ne pouvait se 
soustraire à l'infamie de sa double faute. 

Les jeunes filles de l'âge de douze à treize ans, 
passent par un rite auquel certaines tribus donnent 
le nom de circoncision , mais qui rappelle plutôt 
l'idée d'une espèce de baptême. Des matrones, char- 
gées de les surveiller pendant plusieurs mois, les 
conduisent d'abord à un ruisseau, les font entrer 
dans l'eau et les aspergent. Elles les cachent sépa- 
rément dans les sinuosités de la rivière, et, après 
les avoir engagées à se couvrir la tête, les avertis- 
sent qu'elles vont recevoir la visite dun gros ser- 
pent. Ainsi, ces pauvres filles d'Eve n'ont point 
oublié la forme que prit le grand ennemi pour sé- 
duire leur mère. On leur enduit alors les membres 
d'argile blanche, on leur met sur la figure un petit 
masque en natte, emblème de la pudeur qui doit 
désormais régler leurs actions. Couvertes de ce 
voile , et chantant des airs mélancoliques , chaque 
jour elles se rendent aux champs en procession 
pour s'endurcir aux travaux de l'agriculture, qui, 
dans ce pays, reposent tout particulièrement sur 
les personnes de leur sexe. Elles en rapportent, le 



— 284 — 

soir, un petit fagot de bois. On ne leur épargne ni 
les coups , ni les durs traitements , dans la vaine 
espérance de les rendre plus propres à l'accomplis- 
sement des devoirs de la vie. Elles se livrent fré- 
quemment à des danses grotesques , et portent 
alors, en guise de jupons, de longues bandes com- 
posées d'une série de tubes de roseaux assez artis- 
tement enfilés. Les naturels trouvent sans doute 
que' le bruissement de ce bizarre costume se marie 
agréablement aux chants et aux battements de 
mains. 



XIV 



Amulettes. — Pratiques superstitieuses. 

Il est évident que si les idées et les pratiques 
qui ont fourni la matière du chapitre précédent, 
n'offrent point un ensemble assez homogène ni 
assez franchement spirituel pour mériter le nom 
de religion, elles appartiennent du moins au do- 
maine du sentiment religieux et doivent puissam- 
ment concourir à perpétuer des instincts et des 
besoins dont l'âme humaine ne saurait entièrement 
s'affranchir sans se renier elle-même. Je n'ignore 
point qu'il a été en quelque sorte convenu jusqu'à 
ce jour de flétrir ces restes précieux du nom de 
superstitions, de coutumes barbares , de s'en détour- 
ner sans examen et de n'en prendre note que 
comme d'un obstacle de plus à l'introduction du 
christianisme. Pour ma part, je ne puis me défendre 
d'un certain respect pour ces traditions, quelque 
incomplètes et dénaturées qu'elles soient; j'y recon- 
nais les ruines chancelantes, mais vénérables, d'une 



— 286 — 

digue opposée à riirvasiou du matérialisme, un 
élément de succès que la Providence avait sagement 
ménagé à sa Parole. Les superstitions proprement 
dites, pourraient fournir matière à d'interminables 
paragraphes. On sait que l'Afrique est la terre 
classique des amulettes et des gris-gris. Le lecteur 
aura-t il le courage de me suivre sur le terrain de 
l'absurde et du monstrueux? La répugnance que 
j'éprouve moi-même à l'y conduire peut lui servir 
de garantie que l'incursion sera aussi courte que 
possible et que nous nous contenterons de mesurer 
d'un coup d'œil l'abîme de crédulité où l'absence 
d'une foi satisfaisante fait tomber l'homme. 

Voyez-vous cette patte de milan, cette griffe de 
lion, cet os du tarse d'un mouton, cet anneau en 
fer pendus aux cous de nos petits amis noirs ? On 
les a placés là pour que ce pauvre enfant échappe 
à l'infortune avec la rapidité du milan dans son 
vol, pour que cet autre ait des garanties de vie 
aussi rassurantes que celles du lion, pour que ce 
troisième oppose au mal une résistance égale à 
celle du fer ou à celle d'un petit os compact et 
sans moelle, qu'on n'écraserait entre deux pierres 
qu'avec difficulté. 

Vous voulez savoir à quoi sert ce tesson bien 
arrondi, percé au centre et retenu par un fil au 
milieu de quelques grains de verroterie. La jeune 
fille qui le porte prenait ordinairement son repas 
dans un pot d'argile fait tout exprès pour elle ; le 
pot s'est cassé, l'imagination de la mère a vu dans 
cet accident le présage d'un plus grand malheur. 



— 287 — 

et de peur que l'enfant n'eût le même sort, elle lui 
a, d'un débris, fait une égide impénétrable. 

Vous vous étonnez d'observer sur la poitrine 
d'un homme fait, cet insecte qui, tout éperdu, re- 
mue au hasard les tronçons mutilés de ses pattes? 
Hélas ! il y a longtemps qu'il est là et il y sera long- 
temps encore. Le malheureux ne sait pas mourir, et 
cette inexplicable vitalité est la cause de son sup- 
plice, il faut bon gré, mal gré, qu'il communique 
son immortalité à son bourreau. 

Yoici passer un guerrier qui a faufilé quelques 
crins de bœuf dans sa chevelure , attaché à sa pe- 
lisse la peau d'une grenouille. Vous saurez que le 
bœuf, auquel ces crins ont été empruntés, n'avait 
point de cornes et était par conséquent fort difficile 
a saisir ; quant à la grenouille, il n'est pas besoin 
de vous rappeler si elle est alerte et glissante ! 
Notre homme est donc bien assuré d'échapper 
à tous les inconvénients de son dangereux métier. 

Dans ce pays privilégié, il y a des remèdes à tous 
les maux imaginables, une infinité de moyens d'ob- 
tenir tout ce que le cœur désire. 

Le voyageur amaigri par de longs jours de fa- 
tigue et d'abstinence, voit de loin la fumée du vil- 
lage où demeure l'ami qu'il va visiter. Une pensée 
décourageante traverse son esprit : Qui sait si cet 
ami, plus affamé que de coutume, ne videra pas, 
avant qu'on puisse arriver chez lui, tous les plats 
que sa ménagère a pu sagement mettre en réserve? 
Notre piéton avance avec inquiétude, portant alter- 
nativement ses regards sur les deux côtés du che- 



— 288 — 

min; mais bientôt son front s'éclaircit; il a vu, sur 
le bord de la route un monceau de pierres dont il 
reconnaît la signification. Il ramasse un caillou, 
crache dessus, et le jette sur le tas. Tout danger 
est passé, son hôte n'a plus faim. 

Tel chef qui désire conserver pendant longtemps 
l'amitié d'un allié a\ec lequel il vient d'avoir une 
conférence , envoie religieusement couper l'herbe 
sur laquelle cet allié s'est assis pendant les entre- 
tiens qu'on a eus avec lui. Cette herbe est déposée 
dans un trou au centre de la cour où se traitent les 
affaires publiques. 

Tel autre qui gémit de gouverner une ville 
presque dépeuplée, fait recueillir les touffes d'herbe 
et les broussailles qui poussent sur les points où les 
chemins du pays se croisent. 

Le fameux Moussélékatsi, lors de son entrevue 
avec un naturaliste anglais, le docteur À. Smith, 
prit la tabatière du voyageur, et , sous prétexte 
d'en sentir le poli, il la passa et repassa longuement 
entre ses mains, espérant s'assimiler par là les 
molécules vitales du docteur et se mettre à l'abri 
de tout maléfice. 

Tout chasseur qui craint de rentrer à vide au 
logis, doit se scarifier les pieds et les frotter avec 
des drogues magiques pour se rendre capable d'at- 
teindre le gibier à la course. La même opération 
pratiquée au bras lui donne un coup droit et sûr. 

Si l'on brûle la peau du serpent boa, on obtient 
une fumée qui fait produire au bétail de belles gé- 
nisses et assure la maturité des blés. 



— 289 — 

Mais en voilà plus qu'il n'en faut sur ces inepties 
inqualifiables ; il nous reste à parler de supersti- 
tions d'une nature bien plus sérieuse, et qui, par 
leurs terribles effets, justifieraient à elles, seules 
l'.épithète de malheureuse, qui s'attache générale- 
ment au nom de la terre de Cham. La croyance à 
la sorcellerie y est partout répandue, mais n'a 
nulle part des effets plus désastreux que parmi les 
tribus qui occupent l'extrémité méridionale de ce 
vaste continent. 

Les Bassoutos racontent que l'introduction de 
cet art fatal est due à une puissante reine de l'an- 
tiquité. Elle possédait deux baguettes qui lui ren- 
daient tout possible. Lasse de se livrer seule à ses 
criminels ébats, elle emmena un soir sa belle-fille 
avec elle dans un lieu retiré. La magicienne fit des 
signes mystérieux, et l'on vit arriver des loups, 
des singes, et une foule de gens arrachés de leurs 
couches par un charme tout-puissant. Suivirent des 
scènes de désordre impossibles à décrire. Ce furent 
des danses furibondes, des transformations mon- 
strueuses. Cependant, la reine se sentant fatiguée 
s'approcha de sa belle-fille et lui remit ses deux 
baguettes, en disant : Nous avons besoin de repos, 
vous ferez un signe avec cette verge et nous nous 
endormirons tous. Lorsque nous aurons suffisam- 
ment reposé, vous agiterez l'autre, et nous nous ré- 
veillerons. La bru fit le signe convenu, et tous les 
êtres rassemblés sur ce lieu, sans excepter les 
loups et les singes, furent aussitôt ensevelis dans 
le plus profond sommeil. La jeune princesse, ef- 

49 



— 290 — 

frayée des scènes qui Tenaient de se passer sous 
ses yeux, se hâta de regagner sa demeure. Le len- 
demain matin, la reine ne se trouvait nulle part. On 
ia fit chercher dans les divers quartiers de la ville, 
mais les messagers du roi furent fort surpris de 
trouver que des perquisitions du même genre 
avaient lieu partout. Dans telle maison manquait le 
mari, dans telle autre la femme, ailleurs mari et 
femme étaient absents. Ce fut bientôt une confu- 
sion générale. On finit par se rendre au conseil 
pour délibérer sur cet inexplicable- événement. La 
princesse ne tarda pas à y aller elle-même. Elle 
raconta ce qui s'était passé. Le roi, conservant le 
sang froid inhérent à sa dignité, dit à sa belle-fille : 
« Yous avez oublié de faire usage de la seconde 
baguette. Menez-nous sans retard au lieu où vous 
avez laissé la reine. » Toute la ville. suivit son souve- 
rain. La princesse agita la baguette du réveil. Aus- 
sitôt les loups de fuir, les singes d'escalader les 
arbres, et les dormeurs et dormeuses de reprendre 
le chemin de leurs demeures. — L'effroi que cet 
événement produisit n'empêcha pas une foule de 
méchants d'entrer dans la voie que la reine avait j 
frayée, et la sorcellerie devint bientôt univer- 
selle. 

Je ne crois pas qu'il y ait un seul Caire ou Mo- 
chuana qui ait pu jusqu'à ce jour se soustraire à la 
crainte de cette puissance imaginaire. Les plus 
avancés diraient volontiers comme un chef qui pé- 
rorait eu ma présence sur cette matière : « La sor- 
cellerie n'existe que dans la bouche de ceux qui en 



— 291 — 

parlent. Il n'est pas plus au pouvoir de l'homme de 
faire mourir son semblable par le seul effet de sa 
volonté, qu'il ne lui serait possible de le ressusciter. 
Yoilà mon opinion. Cependant, vous sorciers qui 
m'écoutez, soyez modérés. » 

Ceux de mes lecteurs qui n'ont pas encore oublié 
les vieux contes de leurs bonnes se seront aperçus 
déjà qu'ils sont ici en pays de connaissance. Ils re- 
trouvent au fond de l'Afrique leurs loups-garous 
ou lycanthropes, leur sabbat sur la bruyère déserte, 
leur baguette magique, ou, s'ils le préfèrent, le fa- 
meux manche à balai. Pour compléter la liste des 
animaux complices des sorciers et des sorcières, il 
faut cependant ajouter aux loups et aux singes 
l'immonde corbeau, le hibou, les chiens pelés et 
galeux qui n'ont pas de maître, certaines antilopes 
aux mœurs capricieuses qui viennent furtivement 
rôder autour des habitations humaines, et, lorsque 
le maître du logis met la tête dehors, s'éclipsent 
mystérieusement en poussant un cri plaintif. 

11 faut observer aussi que les maléfices, dans ces 
contrées , ont , au dire des naturels , des consé- 
quences beaucoup plus sérieuses que celles dont 
on parle généralement chez nous. 

Les noirs ne se mettent pas en frais pour peu de 
chose, et, s'ils ensorcellent quelqu'un, c'est dans le 
dessein de le faire mourir. Il y a plus, si l'on ne 
veille soigneusement sur le tombeau où repose leur 
victime, jusqu'à ce que son cadavre soit tombé en 
pourriture, les sorciers la ressuscitent pour l'en- 
voyer de nuit tourmenter les vivants, pour s'amuser 



— 292 — 

d'elle à loisir ou remployer à des travaux serviles. 
Ce sont les horreurs du vampirisme des Illyriens 
et des Hongrois , s'ajoutant aux malices de la sor- 
cellerie. 

Tous les moyens de nuire d'une manière surna- 
turelle, que le délire de l'imagination a pu conjurer, 
sont connus et redoutés de ces pauvres peuples. 

Le mauvais œil, la menace sinistre, le geste sus- 
pect, vont de pair avec l'emploi de substances en- 
chantées, mêlées aux aliments ou tout simplement 
déposées dans l'habitation, au jardin, à la source 
favorite de l'individu que poursuit la haine ou la 
vengeance. 

Le sang de l'antilope cama est, assure-t-on, le 
plus actif des ingrédients dont se compose la phar- 
macie de ces mécréants. Du reste, tout leur est bon, 
quelques poils de votre barbe, une touffe de vos 
cheveux, les rognures de vos ongles, une goutte de 
sang qui vous est tombée du nez et que vous avez 
négligé de rendre impalpable en l'effaçant avec le 
pied. Parfois le sorcier se borne à passer par-dessus 
la hutte, monté sur un loup-, ou à envoyer un singe 
se percher sur le faîte. 

Ces idées superstitieuses ont les effets les plus 
désastreux. Dans une foule de cas, elles font dégé- 
nérer une simple indisposition en maladie mortelle. 
Partant du principe qu'il faut avant tout soustraire 
le patienta l'influence de la personne qui lui a jeté 
un charme , on se hâte d'aller le reléguer loin de 
toute habitation, le plus souvent sous un roc à peine 
assez creux pour lui offrir un abri tolérable. Là, 



— 293 — 

réduit à la société d'une ou deux personnes, privé 
de toutes les douceurs et les commodités auxquelles 
il était accoutumé, le malade ne tarde pas à tomber 
dans la plus noire mélancolie. Il couvre son corps 
de misérables haillons, cesse de se laver et de 
prendre soin de sa personne , se nourrit d'aliments 
grossiers, et n'ouvre la bouthe que pour maudire 
l'auteur supposé de son malheur. 

Manaïlé, femme du chef Moshesh, atteinte d'une 
indisposition sérieuse, /ut transportée à quatre 
lieues de sa résidence habituelle. Sur l'invitation 
de son mari, j'allai la visiter et lui trouvai les sym- 
ptômes d'un commencement d'hydropisie. 

Convaincu qu'il me serait impossible de lui faire 
le moindre bien à cette distance, je demandai qu'elle 
fût ramenée à Thaba- Bossiou. « Quoi, s'écria- 
t-elle avec effroi, au milieu de mes meurtriers! 
Jamais!... Je veux mourir sous ce rocher!... » Un 
mois se passa en pourparlers. Les parents de la 
malade étaient furieux contre moi, de ce que j'avais 
osé faire une proposition si téméraire. 

A la fin, cependant, mes raisonnements l'empor- 
tèrent dans l'esprit du chef sur cette opposition 
ridicule. 

Manaïlé fut ramenée; elle arriva dans la nuit afin 
de n'être vue de personne, et aila se cacher dans 
l'une de mes chambres. Le lendemain on s'oc- 
cupa de lui trouver une hutte. Ce n'était pas chose 
aisée que d'en trouver une dont on n'eût rien à 
redouter. Telle hutte était spacieuse et saine, mais 
il était mort quelqu'un dans le voisinage. Telle 



— 294 — 
autre donnait sur le chemin public. Une troisième 
appartenait à un ami des sorciers supposés. Il se 
faisait tard et Ton ne savait encore où loger la 
pauvre Ma n ailé. 

Vers le soir un de ses cousins offrit de la recevoir 
chez lui. Sa hutte était toute neuve, et il n'y avait 
rien à craindre des voisins parce que la plupart 
étaient à mon service et sous mon influence directe. 
Ma malade s'y transporta à la faveur des ténèbres. 
Aidé de bons livres , je commençai alors un traite- 
ment qui ne tarda pas à produire une amélioration 
visible ; mais, convaincu qu'une guérison parfaite ne. 
pouvait s'opérer qu'au moyen de beaucoup d'exer- 
cice et d'un régime généreux, je m'attachai surtout 
à obtenir do Manaïlé qu'elle reprît quelques-unes 
de ses occupations habituelles, et qu'elle se nourrît 
d'aliments secs et fortifiants. 

Toutes mes instances furent inutiles. L'idée de 
sortir de sa hutte la faisait frémir, et l'immobilité 
absolue à laquelle elle se condamnait lui était tout 
appétit. 

« Manaïlé, lui dis -je un jour, je vois que vous 
n'avez pas de confiance en moi. — Oh ! ne parlez 
pas ainsi, se hàta-t-ellc de répondre ; mon cœur dit 
merci! merci! quand même je me tais, mon cœur dit 
merci! — Cette hutte vous tue ; pourquoi refusez- 
vous d'en sortir? — Les Bassoutos sont trop mé- 
chants, ils ont mis une fontaine dans mon corps! 
— Comment cela ? — Je revenais un jour des 
champs, quelques femmes du chef me donnèrent 
de la bière à boire, la mort était dans le vase! 



- 295 — 

— Pourquoi le pensez- vous? Quelles raisons 
avaient-elles de vous haïr? » Ici, le frère de Manaïlé, 
qui se trouvait présent, répondit pour elie : « Ma- 
naïlé, me dit-il, était belle; aujourd'hui elle est 
maigre et défigurée..., mais alors elle était belle, et 
puis elle était laborieuse; son lait caillé et son 
beurre étaient toujours si blancs et si frais! son 
champ avait de si beau blé ! Moshesh aimait Ma- 
naïlé , voilà pourquoi on l'a tuée. — Mes amis, 
dis-je alors à ces malheureuses victimes de la su- 
perstition, croyez-moi, Dieu seul fait vivre et fait 
mourir. A moins qu'il n'y eût du poison dans le 
vase, ce n'est pas la bière des femmes de Moshesh 
quia fait du mal à Manaïlé. — Non, répliqua-t-elle; 
il n'y avait pas de poison , mais le vase était ensor- 
celé! Hier encore, tandis que je reposais auprès de 
la hutte, un corbeau s' est jeté sur moi!... — Eh bien! 
ce corbeau ? — Il était envoyé !... On n'attend pas 
que je sois morte!... » Obsédée par ces sinistres 
pensées, Manaïlé se refusa complètement à suivre 
mes conseils, et mes efforts pour la guérir devinrent 
inutiles. J'espérais cependant encore, lorsque ses 
parents vinrent me l'arracher pour la placer dans 
une caverne, où, après quelques mois de souffrances 
aiguës, elle expira dans les bras de sa mère, la seule 
personne qui restât auprès d'elle. 

On aura remarqué que cette pauvre femme ne 
pouvait se rendre compte de son hydropisie qu'en 
supposant qu'on lui avait mis une source d'eau dans 
le corps. L'ignorance absolue où sont la plupart 
des indigènes des causes naturelles et des svm- 



— 296 — 

ptômes des diverses affections morbides, fait qu'ils 
se représentent généralement les maladies sous la 
forme d'un corps étranger. Il s'agit le plus souvent 
de quelque chose qui rampe, se tortille, court de 
tel endroit à tel autre. J'ai connu un malade qui 
prétendait avoir un essaim de bourdons noirs dans 
l'estomac. Un autre, auquel on avait extrait un li- 
pome adipeux , montrait triomphalement le suif 
qu'on lui avait mis entre la peau et les muscles. 
Cette erreur tourne au profit de certains impos- 
teurs qui prétendent enlever par la succion les in- 
nombrables articles que les sorciers ont l'art d'in- 
troduire dans la pauvre machine humaine. 

Les efforts que l'on a faits jusqu'à ce jour pour 
démontrer aux naturels la folie de ces terreurs 
imaginaires n'ont eu presque aucun résultat, parce 
qu'on s'est exclusivement attaché à travailler sur 
l'esprit des victimes du préjugé. On a trop oublié 
que pendant que l'on épuise toutes les ressources 
du raisonnement ou les traits de la raillerie, il 
existe réellement des personnes malintentionnées, 
qui prétendent être en possession de maléfices, et 
vont répandant la terreur, et semant ainsi les 
germes des maladies les plus sérieuses, par d'abo- 
minables pratiques. Lorsque Dieu commandait aux 
Israélites de ne point laisser vivre les sorciers, nul 
doute qu'il n'eût en vue des scélérats de cette 
espèce. Il est aussi bien des cas où l'individu qui 
se dit ensorcelé a de fait été empoisonné. Le gou- 
vernement anglais reçoit sous sa protection tous 
les transfuges que'les chefs indigènes poursuivent 



— 297 — 

pour crimes de sortilège. Pakati, qui gouverne une 
des tribus de la côte de Natal, envoyait naguère à 
ce sujet un message remarquable aux autorités bri- 
tanniques : « Pakati prie ses seigneurs anglais de 
ne point traiter la question à la légère. Ses seigneurs 
disent qu'ils ne croient pas que les sorciers puis- 
sent faire mourir quelqu'un; il est des gens qui se 
réjouissent en apprenant cela et qui se proposent 
d'en profiter pour réaliser les plus funestes des- 
seins. Que le gouvernement prenne garde de ne pas 
protéger des meurtriers aux dépens de la vie de 
gens innocents. » 

J'eus occasion, dans le temps, d'exercer la cen- 
sure ecclésiastique sur une femme, membre de mon 
troupeau, qui avait perdu presque subitement son 
fils unique et qui s'obstinait à attribuer ce malheur 
aune voisine qui avait déposé un os enchanté dans 
le terrain où croissait le blé dont elle nourrissait le 
pauvre enfant. Un an plus tard cette malheureuse 
mère en piochant le même champ, y trouva un 
fragment de côte tout couvert de sang et enveloppé 
d'un lambeau de peau. La chose me fut immédia- 
tement soumise, et j'acquis la certitude que quel- 
qu'un se faisait un barbare plaisir de tourmenter 
cette infortunée. * 

Faute d'une loi sage, propre à réprimer ce genre 
de délit, la croyance au sortilège se perpétue de 
génération en génération et donne lieu aux crimes 
et aux vengeances les plus atroces. Les chefs cafres 
s'en font quelquefois un moyen politique. Pour se 
débarrasser d'un vassal qui leur fait ombrage, ou 



— 298 — 

s'emparer des richesses d'un sujet opulent, il leur 
suffit, de crier au sorcier, et toute la population 
soulevée par ce nom exécré immole sans remords 
à leur rapacité la plus innocente victime. 

Mokoko, petit chef amakosa, s'était établi, sous 
la protection des Bassoutos, près du lieu où s'élève 
aujourd'hui la station de Hébron. Peu de temps 
après, son frère aîné qui possédait de nombreux 
troupeaux vint se joindre à lui. Je les vis l'un et 
l'autre à Morija où ils cherchaient à se procurer du 
blé. Mokoko qui me connaissait déjà vint me pré- 
senter le nouveau venu, afin, disait-il, que je pusse 
lier amitié avec un grand homme. Le traître nour- 
rissait cependant au fond de son cœur le plus diabo- 
lique (Jesscin. 11 convoitait les richesses et méditait 
la perte de celui qui, selon ses propres expressions, 
avait sucé le môme lait que lui. Une attaque de 
goutte fournit bientôt le prétexte nécessaire. N*** 
se vit dans la même journée accusé, condamné et 
traîné au supplice. On- lui avait préparé la mort la 
plus, affreuse. Deux fragments de rochers placés 
très près l'un de l'autre, suggérèrent à ses bour- 
reaux l'idée de le griller vif. On alluma un grand 
feu autour de ces deux masses et lorsqu'elles fu- 
rent à peu près rouges, on attacha à un poteau, 
dans l'étroit espace qui les séparait, le prétendu 
sorcier. Des hommes armés commencèrent alors à 
le harceler. Chacun des mouvements qu'il faisait 
pour se dérober à la pointe de leurs javelines, lui 
causait d'horribles douleurs. Son corps ne fut bien- 
tôt qu'une plaie; mais la mort, que l'infortuné appe- 



— 299 — 

lait à grands cris, ne mit fin à ses souffrances qu'au 
bout de plusieurs heures. 

Les Béchuanas ont généralement des mœurs 
trop douces pour que de pareilles scènes puissent 
se passer chez eux. Cependant ce genre de meurtre 
judiciaire ne leur est pas inconnu. On peut seule- 
ment dire qu'ils s'en rendent rarement coupables 
et qu'ils répugnent à torturer leurs victimes. 

DEVINS-MÉDECINS. 

Les vagues enfances et les superstitions des 
indigènes offraient à la cupidité un champ trop 
beau pour rester inculte. On trouve effectivement 
chez ces peuplades une foule d'hommes adroits et 
rusés qui, sous le nom générique d'engakas ou 
savants , remplissent les fonctions de prêtres , de 
prophètes, Ô.2 devins, de médecins, et s'enrichis- 
sent aux dépens de la crédulité publique. Les chefs 
les favorisent et trouvent en eux de puissants 
auxiliaires. Ils recherchent tout particulièrement 
ceux qui se mêlent de prédire l'avenir ou d'entre- 
tenir des rapports directs avec le monde des esprits. 
Ces imposteurs se distinguent de leurs confrères 
par le titre de nogés, qui semblerait faire remonter 
l'origine de leurs prétentions à l'époque où l'esprit 
de Python servait de guide au genre humain. Nogé 
est un substantif formé du verbe noga, qui signifie 
deviner sur naturellement et qui est identique avec 
le radical noga, serpent. J'avais de fréquents rap- 
ports avec le devin particulier du souverain des 
Bassoutos. C'est un homme évidemment supérieur 



— 300 — 

à la masse de ses concitoyens. Toujours affable et 
poli à mon égard, il savait éluder avec un tact par- 
fait les luttes qui lui auraient été trop défavora- 
bles. A une époque où il n'avait encore- aucune 
idée de l'inflexibilité des principes chrétiens, il 
me proposa sérieusement de faire cause commune 
avec lui. Il ne voyait pas de fin aux avantages qui 
résulteraient pour lui et pour moi de cette alliance. 
« Je ne puis mentir, lui répondis-je, et mentir est 
votre métier. — On ne ment pas, répliqua-t-il, 
mais on se trompe. Quand mes prédictions ne se 
réalisent pas, je dis que tous les jours ne se ressem- 
blent point, et Ton me croit encore. » 

Prévenant avec habileté les désirs ouïes volontés 
de son maître, Chapi se charge d'en sanctionner 
la réalisation. Le chef médite-t-il, par exemple, 
une expédition militaire, longtemps avant que le 
plan ne s'ébruite, l'astucieux devin passe des nuits 
entières à rôder autour de la ville. On l'entend gé- 
mir, pousser des cris déchirants. 11 passe les jour- 
nées qui succèdent à ces veilles dans un morne si- 
lence. Par moments on le voit s'approcher du chef 
d'un air égaré; il veut parler, tous les assistants 
interrompent leurs conversations, mais sa langue 
est encore liée, il regarde tristement autour de lui, 
sanglote violemment et se retire. Enfin l'oracle se 
prononce, les tourments de la divinatio'n vont ces- 
ser : Chapi revient de ses promenades nocturnes, 
les épaules bariolées de blanc; ce sont les dieux 
qui ont fait eux-mêmes ces marques sur la personue 
de leur fidèle interprète , afin que personne ne 



— 301 — 

dbute de la vérité de ses paroles. Il prédit alors au 
souverain de la tribu des dangers imminents, des 
trames secrètes que l'on doit immédiatement dé- 
concerter par une levée générale de boucliers. Il 
annonce une victoire assurée et désigne la couleur 
et l'âge de la victime que les dieux demandent 
comme salaire de leur bienveillante intervention. 
On comprend qui doit s'en repaître. 
< Ghapi a déjà eu plusieurs révélations de ce genre, 
depuis que je le connais. La première fois c'était la 
défunte reine Mamohato qui lai avait apparu à une 
très petite distance de la ville. Elle ne paraissait 
nullement disposée à jeter du mystère sur sa visite, 
car elle finit par enfourcher les épaules -du devin, 
qui prétendit ensuite, sans que personne pût s'en 
étonner, n'avoir de sa vie senti pareil poids. Dans 
une autre occasion, Pété, grand-père du chef, se 
donna la peine de venir lui-même nous avertir 
qu'une peuplade voisine se préparait à nous atta- 
quer. Il faut remarquer que Pété a eu le malheur 
d'être mangé par des cannibales, circonstance fort 
digne d'être relevée à l'honneur de notre magicien. 
On voit que s'il ne recule pas devant d'insignes 
impostures, il ne recule pas non plus devant les 
conséquences les plus rigoureuses d'une saine mé- 
taphysique, et croit le trépassé dont les chairs et 
les os ont été digérés par des anthropophages et par 
leurs chiens, tout aussi capable d'exister et d'agir 
que celui dont la cendre repose paisiblement au 
fond d'une fosse. 

En 1851, un devin, du nom d'Omlangéné, fit 



— 302 — 
voler aux armes les Cafres en leur prédisant un 
triomphe assuré, et leur certifiant que les balles des 
Anglais resteraient sans effet et que la mer englou- 
tirait leurs vaisseaux chargés de soldats. Il se di- 
sait revenu du monde des esprits. Beaucoup de 
Bassoutos crurent fermement que c'était une se- 
conde incarnation de leur ancien chef Motloumi, 
qui a laissé une grande réputation de bonté et dont 
le nom est souvent invoqué dans les temps de cala- 
mité publique. 

Le crédit de ces prophètes se soutient, grâce à 
l'extrême crédulité de leur entourage et à quelques 
rares coïncidences qui semblent justifier leurs pré- 
tentions. Pendant notre long séjour en Afrique, 
nous avons eu connaissance de bien des prédic- 
tions qui n'ont eu aucun résultat, mais nous avons 
aussi été témoin d'un fait qui très certainement 
compensera dans l'esprit des indigènes une infi- 
nité de désappointements subséquents. En 1851, 
la guerre était devenue inévitable ; il s'agissait seu- 
lement de savoir s'il était plus avantageux d'atten- 
dre l'ennemi ou de le prévenir. Manchoupa, femme 
jusqu'alors ignorée, fait savoir au chef qu'elle a été 
ravie en extase et qu'un être qu'elle ne désigne que 
par les mots : 77, lui, l'a chargée de dire à la tribu 
tout entière qu'on doit se tenir sur la défensive, 
que l'ennemi viendra, se fera presque anéantir 
dans un combat si vif et si prompt qu'on l'appel- 
lera le Combat de la grêle, qu'après cela l'on jouira 
d'un long intervalle de repos, les pluies seront 
abondantes et le peuple pourra faire ses semailles 



— 303 — 

et sa récolte sans aucune crainte. Nous eûmes con- 
naissance de ce message au moment même où il fut 
envoyé. Trois semaines plus tard, le combat prédit 
eut lieu. L'ennemi vint en quelque sorte se livrer 
lui-même. Connaissant mal les localités, il se laissa 
refouler vers d'affreux précipices, du haut desquels 
des centaines d'hommes tombèrent pêle-mêle, de 
telle sorte que quelques instants suffirent pour dé- 
cider la journée. Le parti défait était soutenu par 
les colons, chacun s'attendait à de promptes et 
sérieuses représailles. Cependant, comme l'avait 
dit Manchoupa, les Bassoutos jouirent d'un répit 
assez long pour leur permettre de semer et de faire 
la récolte. Les pluies furent très régulières et la 
moisson fort abondante. 

Lés Àmakosas et les Temboukis, malgré leur dé- 
faite, n'oublieront pas le naufrage du Birkenhcad 
qui portait des troupes destinées à les soumettre. 
Trois cents hommes engloutis en une fois, leur pa- 
raîtront toujours une confirmation suffisante des 
paroles d'Omlangéné lorsqu'il les assura que la mer 
combattrait pour eux. On eut, lors de l'apparition 
de cet imposteur, un exemple frappant de la doci- 
lité avec laquelle les peuples superstitieux se sou- 
mettent aux sacrifices que leur imposent les décep- 
tions dont ils sont victimes. Il fallait, pour obtenir 
le triomphe promis par Omlangéné, suivre ponctuel- 
lement ses prescriptions. Il imposait aux popula- 
tions la règle de se défaire immédiatement de tou- 
tes les amulettes, de tous les préservatifs, charmes 
et médecines qu'on pouvait posséder ; de massa- 



— 304 — 

crer impitoyablement les bœufs, vaches, veaux, 
moutons et chèvres de couleur fauve ou jaune. 
Connaissant rattachement presque idolâtre des Ca- 
fres et des Béchuanas à leur bétail, nous crûmes 
que cette dernière prescription suffirait pour ruiner 
le crédit du devin. Il n'en fut rien cependant : l'en- 
traînement devint universel; des milliers de bêtes 
dans le meilleur état, et valant de fortes sommes, 
furent immolées sans hésitation. Quelques mem- 
bres de nos Eglises, qui pendant de longues années 
avaient fait preuve de sincérité, ne purent se dé- 
fendre de la contagion. J'ai mieux compris dès lors 
l'empressement avec lequel les Israélites se défi- 
rent de leurs bagues et de leurs colliers d'or, pour 
se donner un Dieu visible. 

Indiquer la direction qu'ont prise des animaux 
égarés, dire s'ils vivent encore, si l'on pourra les 
retrouver, etc., est une des branches les plus im- 
portantes de l'art de nos devins africains. Il n'est, 
au reste, sorte de question qu'ils n'entreprennent 
de résoudre. Yotre femme, votre enfant, sont-ils 
malades? on vous dira s'ils guériront. Àvez-vous 
un ami en pays étranger, a la guerre? vous pouvez 
vous assurer à l'instant s'il vit encore, s'il revient, 
ou si au contraire, il s'éloigne davantage de vous. 
Pour cela, il n'est pas nécessaire de recourir aux 
mystères de la nécromancie. Un petit collier d'os- 
selets et de minces lames d'ivoire font toute l'af- 
faire. Les osselets représentent des animaux, les 
lames des êtres humains ; certaines marques per- 
mettent de distinguer les mâles des femelles. 



__ 305 — 

Il est convenu que telle partie de l'osselet repré- 
sente la tête, telle autre le dos, etc.. La consul- 
tation va commencer. Le devin détache les osse- 
lets qu'il porte généralement au cou, les défile, les 
place dans le creux de sa main. Yous voulez savoir 
dans quelle direction vos chevaux se sont égarés? 
dans quel état ils se trouvent? Bon!... Yoilà les 
osselets à terre!... Le devin les examine en mar- 
mottant certaines phrases techniques qui seront du 
cafre s'il est lui-même Modiuana, car là aussi il faut 
parler une langue inconnue pour se faire respecter 
du vulgaire. Yous le voyez tout à coup passer de 
l'hésitation à la certitude , de la crainte à l'espé- 
rance. Quelquefois il paraît consterné par ses dé- 
couvertes ; cependant une observation , qui lui 
avait d'abord échappé, semble le rassurer jusqu'à 
un certain point. Si quelque membre de sa confré- 
rie survient, une grave discussion s'établit à voix 
basse. Enfin le sort se prononce. « Yos chevaux 
sont vers le soleil levant, un est malade ou blessé, 
les autres reviennent sur leurs pas, et, si vous les 
cherchez dans la direction spécifiée , vous ne tar- 
derez pas à les trouver. Tant de clairvoyance vous 
étonne? Réservez votre surprise pour une meilleure, 
occasion!... Quand un présent fait avec adresse 
yous aura mérité les honneurs de l'initiation, vous 
découvrirez qu'il s'agit tout bonnement d'un jeu de 
hasard. Yos chevaux sont allés vers l'est, car les 
osselets sont tombés dans cette direction. Ils re- 
viennent ; en effet, les têtes de la plupart des osse- 
lets sont tournées vers le devin. L'un de vos che- 

20 



— 306 — 

vaux est malade ou blessé; voyez! un osselet est 
couché sur le côté. S'il était couché sur le dos, ce 
serait bien pis, votre cheval serait mort. 

S'il se fût agi de prédire l'issue de l'indisposi- 
tion de votre enfant, une lame d'ivoire eût été 
consultée. Si cette lame fût tombée sur le dos, 
adieu tout espoir ; si elle fût tombée sur le ventre, 
longue et grave maladie; sur le côté?... plus de 
crainte, c'est dans cette position que l'homme 
.en santé sommeille. — • Tels sont, avec quelques 
autres du même genre, les petits secrets de cette 
jonglerie qui fait des dupes même parmi les colons 
d'origine européenne. N'oublions pas d'observer 
que si l'art divinatoire réduit à ces proportions ne 
paraît pas exiger de longues études, il se perd 
aussi avec la plus grande facilité. Tous les por- 
teurs d'osselets sont unanimes à dire que si par 
mégarde ils négligeaient de cracher avant de man- 
ger, ils redeviendraient en tout semblables au reste 
des mortels. 

Les devins, dont les prétentions sont le plus 
criminelles, sont ceux qui se donnent comme ap- 
pelés à découvrir les sorciers. Ils jouissent d'un 
. grand crédit chez les Cafres et ne trouvent que 
trop d'emploi dans leur malheureux pays. 

Le procédé par lequel ces flaireurs (comme on 
les appelle) prétendent découvrir les coupables 
serait très amusant, s'il n'avait, des conséquences 
si terribles. On pourrait en faire un fort joli jeu 
pour les enfants. Au fond, il ne s'agit que de don- 
ner la forme d'un arrêt très solennel a des conclu- 



— 307 — 

sions déjà bien arrêtées dans l'esprit des plaignants 
et dont le sorcier a mille moyens de s'instruire à 
l'avance. 

Qu'on se représente une longue procession de 
noirs presque nus , se dirigeant , précédés d'un 
bœuf, vers la crête d'un monticule où se montrent 
des huttes entourées de roseaux. Un homme, au 
regard farouche, le corps enduit d'ocre, la tête om- 
bragée de longues plumes, Tépaule gauche couverte 
d'une peau de panthère, la main armée d'un javelot, 
accourt en bondissant, s'empare de l'animal qu'on 
amène, va l'enfermer dans un lieu sûr et revient se 
placer devant la troupe qui n'a point discontinué 
sa marche. Il entonne le chant de la divination et 
toutes les voix s'unissent à la sienne : « À mort ! à 
« mort le sorcier infâme qui se glisse au milieu de 
« nous comme une ombre! Nous le trouverons et il 
« payera de sa tête ! A mort! à mort le sorcier!» Le 
devin fait alors vibrer son javelot et le fiche en 
terre comme s'il perçait déjà sa victime. Puis, rele- 
vant fièrement la tête, il exécute une danse accom- 
pagnée de sauts extraordinaires dans lesquels il 
fait passer sous ses pieds, la hampe de sa lance 
qu'il tient à deux mains. Arrivé près de sa de- 
meure,' il disparaît de nouveau et va s'enfermer 
dans une cabane où. nul autre n'oserait pénétrer. 
Les consultants s'arrêtent alors, s'accroupissent 
côte à côte et forment un cercle parfait. Chacun 
tient à la main une courte massue. Bientôt des ac- 
clamations se font entendre : le redoutable nogé 
sort de son sanctuaire où il était occupé à préparer 



— 308 — 

le breuvage sacré. Il vient d'en boire une dose suf- 
fisante pour lui découvrir les secrets de tous les 
cœurs. D'un bond il s'élance au milieu de rassem- 
blée. Tous les bras se lèvent à la fois, des coups de 
massue font trembler le sol et si ce bruit lugubre 
ne réveille pas les dieux infernaux qu'il appelle au 
conseil, du moins va-t-il jeter FeiTroi dans l'âme des 
pervers qui nourrissent encore de sinistres des- 
seins. Le deun récite avec la plus grande volubi- 
lité des strophes consacrées à sa propre louange. Il * 
se met alors en devoir de découvrir en quoi con- 
siste, et dans quelles mains se trouve, un ornement 
dont on doit le gratifier en sus du bœuf qu'il a déjà 
reçu. Ce premier essai de sa clairvoyance doit ban- 
nir jusqu'au dernier doute. 

Un coup d'œil adroitement jeté sur quelques 
affidés épars dans l'assemblée , les avertit de leur 
devoir. 

« Il est, s'écrie notre noir charlatan, bien des 
objets dont F homme peut orner sa personne. Par- 
lerai-jc de ces boules de fer perforées qui nous 
viennent des Barolongs? » 

l'assemblée frappe de la massue, mais les affidés 
le font mollement. 

« Parlerai-je de ces petits grains de diverses cou- 
leurs que les blancs recueillent, dit-on, sur les 
bords de la mer? >> 

Coups de massue également forts. 
e J'aurais dû dire plutôt que vous m'avez ap- 
porté un de ces brillants cercles de cuivre... » 
Coups de massue inégaux. 



— 309 — 

« Mais non, je vois votre présent, je le distingue 
parfaitement... C'est le collier des blancs!... » 

L'assemblée tout entière frappe de la massue 
avec véhémence. Le devin ne s'est pas trompé. 

Mais il a disparu, il est allé boire une seconde 
dose de son spécifique. 

Le voilà revenu. Pendant le premier acte son œil 
exercé n'a pas manqué d'observer un individu plus 
préoccupé que les autres, trahissant beaucoup de 
curiosité et non moins d'embarras. Il sait donc déjà 
dans quelles mains se trouve le présent; mais, pour 
donner plus d'intérêt à la procédure, il s'amuse un 
instant, pirouette, s'avance tantôt vers l'un, tantôt 
vers l'autre, puis, avec la certitude que donne une 
soudaine inspiration, fond sur le dépositaire et sou- 
lève son manteau. 

« Maintenant, dit-il, cherchons le coupable. Votre 
communauté se compose de gens de tribus diver- 
ses. Yous avez des Bakuénas? (coups de massue 
inégaux); des Batlokoas? (coups de massue inégaux 
encore); des Basias? (coups également forts); des 
Bataoungs? (coups inégaux). Pour ma part, je ne 
hais aucune de ces tribus. Les habitants d'un même 
pays doivent tous s'aimer sans distinction d'origine. 
Cependant il faut que je parle : « Frappez! frap- 
pez ! Le sorcier appartient aux Basias ! » 

Coups de massue énergiques et prolongés. 

Le devin va de nouveau puiser au vase qui con- 
tient sa sagesse. Il n'a plus qu'à s'occuper d'une 
fraction très petite de la population incriminée. 

À son retour, il fait une nomenclature soignée des 



— 310 — 

noms que peuvent porter les individus appartenant 
à cette fraction. La chose est très facile dans un 
pays où presque tous les noms propres sont em- 
pruntés à quelqu'un des règnes de la nature. Des 
coups de massue plus ou moins bien appliqués lui 
apprennent dans quelle série il]doit procéder à son 
investigation, et la farce se continue ainsi jusqu'au 
bout. Le lecteur voit que le métier n'est pas diffi- 
cile et que s'il avait aussi peu de conscience que 
les nogés, il pourrait gagner des bœufs tout aussi 
facilement qu'eux. 

Pour être complet sur cette triste matière , je 
dois indiquer deux autres moyens de découvrir les 
sorciers, beaucoup plus expéditifs et qui nous rap- 
pelleront encore une fois les épreuves judiciaires 
qu'aimaient tant nos ancêtres. 

L'un consiste à faire cuire les chairs d'un bœuf 
entier et à inviter toutes les personnes du voisinage 
à venir en manger. Si, pendant le repas, il arrive a 
quelqu'un d'avaler un morceau trop en dispropor- 
tion avec la capacité de son œsophage et de s'étran- 
gler, comme on dit en terme d'écolier, il n'est que 
trop sûr que ce malheureux est le coupable. 

L'autre n'offre pas la consolation d'avoir au 
moins mangé un bon morceau et a de plus un ca- 
ractère fort brutal. On vous enferme sans cérémo- 
nie, à titre de suspects, dans une hutte où l'on peut 
à peine se remuer, et voilà qu'un magicien sans 
pitié se place à la porte, la bouche pleine de gras 
liquide et tenant un tison à la main ; il souffle de 
toutes ses forces; le gras, au contact du charbon, 



— 341 — 
s'enflamme, suit l'impulsion que lui ont donnée des 
poumons dignes d'Eole et va s'appliquer où il peut, 
où il doit, disent les Bassoutos. Eu effet, ils ne dou- 
tent nullement que la brûlure la plus sérieuse n'in- 
dique a qui revient le délit. 

Le lecteur, justement alarmé par un paragraphe 
nouveau, se demande peut-être s'il a été possible 
même a des magiciens à peau noire d'enchérir sur 
les extravagances que nous venons d'énumérer. 
Hélas! oui. Nous n'avons pas encore touché à la 
plus sublime de leurs prétentions. La brûlante Afri- 
que pouvait-elle se passer de faiseurs de pluie? Ne 
rions point cependant... Le titre ridicule que nous 
venons d'inscrire doit rappeler aux habitants privi- 
légiés de l'Europe qu'il est sous d'autres zones des 
souffrances dont ils ne sauraient se faire une idée 
et qu'on n'y connaît point le Réparateur suprême 
de tous les maux. Moïse, en énumérant les malédic- 
tions qui devaient fondre sur Israël s'il u'obéissait 
à la voix du Seigneur, prononça ces terribles pa- 
roles : « L'Eternel te donnera, au lieu de la pluie 
qu'il faut à la terre, de la poussière et de la poudre 
qui descendra sur toi des cieux jusqu'à ce que tu 
sois exterminé. » Comprenez-vous bien ce que cela 
veut dire? Ah! ce n'est qu'en Afrique qu'on le 
comprend. Lorsque, après une longue sécheresse, 
la création tout entière paraît arrivée à cet état de 
prostration désespérée qui suit le délire de la soif, 
de gros nuages s'élèvent à l'horizon. La nature pal- 
pitante' semble prête à pousser un cri de détresse. 
Les plantes que le soleil n'a point encore pulvéri- 



— 312 — 

sées et qui font un dernier effort pour relever leurs 
tiges racornies, le sol crevassé qu'un peu d'ombre 
soustrait enfin aux feux qui le calcinent, l'oiseau 
qui du fond d'un torrent desséché s'élance sur l'é- 
pine grisâtre du mimosa , l'antilope qui sort hale- 
tante de dessous une touffe de joncs et regarde à 
l'horizon en dilatant ses naseaux, tout semble pren- 
dre une voix pour dire : « A moi! à moi! la goutte 
rafraîchissante! » Les nuages s'avancent, mais bien- 
tôt la teinte roussâtre de leurs bords , l'odeur ter- 
reuse que prend l'atmosphère annoncent un fléau 
de plus. Les trombes du désert ont soulevé jus- 
qu'au ciel des montagnes de sable et de poussière. 
Un vent furieux pousse devant lui ces particules 
brûlantes et les répand partout sans pitié. Le tor- 
rent aérien roule sans interruption pendant de lon- 
gues heures, quelquefois même des jours entiers. 
Les habitations les mieux fermées ne garantissent 
point de son invasion. Dans les retraites qu'il s'est 
ménagées, l'homme se sent assailli par d'impercep- 
tibles atomes qui obscurcissent sa vue, bouchent 
ses oreilles et ses narines, s'agglutinent à sa peau 
et font crier sous sa dent le pain dont il s'ali- 
mente. 

Donnez des autels aux populations soumises à 
de telles visitations ! Dans leur ignorance, elles se 
tournent vers les êtres les plus puissants qu'elles 
connaissent. Elles s'attroupent autour de leurs 
chefs et leur crient : De la pluie ! de la pluie ! comme 
l'Egypte demandait autrefois du pain à Pharaon. 
Les chefs, pour ne point paraître indifférents à des 



— 313 — 

souffrances si cruelles, appellent les devins à leur 
secours et les comblent de présents. . 

Les faiseurs de pluie jouissent de peu de crédit 
chez les Bassoutos et les Cafres qui habitent des 
régions assez humides. 

La médecine est tout entière entre les mains 
dés Engakas. On a vu plus haut que les maladies 
sont universellement attribuées à l'influence di- 
recte des ancêtres ou à celle d'un maléfice. Il ré- 
sulte nécessairement de là que la cure doit être 
confiée aux hommes qui ont accès aux sources d'où 
le mal procède. Ces empiriques connaissent quel- 
ques simples assez bienfaisants. IJs ont leurs vomi- 
tifs, leurs purgatifs, leurs sudorifiques, leurs cal- 
mants. La quantité de tisane qu'ils font avaler à 
leurs malades passe toute croyance. Ces infusions 
doivent parfois leurs principales vertus aux combi- 
naisons les plus étranges. 

Je me rappelle avoir fait jeter les hauts cris à un 
médecin renommé en me - permettant d'écumer un 
pot où cuisait, à gros bouillons, certain mélange 
d'herbes et de racines. J'en voulais surtout, dans 
ma simplicité, à une plume de coq que je voyais de 
temps en temps paraître à la surface. « Qu'allez- 
vous faire? me crie l'Hippocrate africain, sans cette 
plume ma décoction ne vaudrait rien. » La phlébo- 
tomie est inconnue à ces messieurs, mais ils ont 
souvent recours à un procédé qui équivaut à nos 
applications de sangsues. Pour cela ils incisent 
assez profondément la peau; puis, plaçant sur la 
coupure, en guise de ventouse, une petite corne 



— SU — 

d'antilope percée aux deux bouts , ils font le vide 
au moyen de fortes aspirations, et, avec un peu de 
patience, ils parviennent h extraire une quantité 
de sang assez considérable. Ils connaissent l'usage 
des clystères et y ont assez souvent recours, sur- 
tout pour les enfants. Ne possédant pas les moin- 
dres notions d'anatomie, ils sont très timides eh 
fait d'opérations chirurgicales. Au lieu d'enlever 
les tumeurs ou les kystes, ils se contentent de les 
scarifier et de travailler à les réduire par des topi- 
ques détersifs. Dans les cas extrêmes, et où il y va 
de la vie, ils s'aventurent à recoudre les bords 
d'une blessure, à raccommoder de leur mieux un 
membre fracturé. Mais, généralement parlant, la 
chirurgie est plutôt le fait de certains individus 
connus dans la communauté pour leur adresse et 
leur courage que celui des guérisseurs de profes- 
sion. 

Comme leurs confrères de tous les pays , les 
médecins béchuanas et Vafres spéculent à leur 
avantage sur les craintes qu'inspire la mort. Pen- 
dant la durée de la maladie , ils ordonnent de 
fréquents sacrifices et s'adjugent les meilleurs 
morceaux des victimes offertes aux dieux infer- 
naux. Plus tard, quelle qu'ait été d'ailleurs l'issue, 
on leur doit des offrandes vivantes qui vont grossir 
des troupeaux déjà considérables. Ils se font en sus 
fort bien payer et mieux encore servir par de jeu- 
nes apprentis qui les accompagnent partout. Ces 
aspirants au doctorat, témoins de l'accroissement 
rapide de la fortune de leurs patrons, supportent 



— 315 — 

avec patience les ennuis d'un long noviciat. On les 
voit souvent passer pliant sous le poids d'un 
énorme quartier de bœuf qui sort de la demeure 
d'un moribond. Ce sont eux qui transportent d'un 
village à l'autre la pharmacie de leurs maîtres 
renfermée dans une infinité de petites cornes qui 
remplacent nos burettes et nos fioles. 



XV 



Idées morales. 

Le Dieu compatissant et fidèle qui soutient l'exis- 
tence physique des plus vils idolâtres, a veillé avec 
non moins de sollicitude à ce que la vie morale ne 
s'éteignît point entièrement ehez eux. De même 
qu'il envoie son soleil et ses pluies fertiliser leurs 
champs placés sous l'invocation des divinités men- 
songères, de même son doigt sait trouver un coin 
dans leurs cœurs remplis de ténèbres pour y tracer 
ses lois en caractères indélébiles. La seule diffé- 
rence bien tranchée à établir sur cet article entre 
ces peuples et ceux qui ont joui des lumières de la 
révélation, c'est que pour les premiers la percep- 
tion du bien et du mal est un phénomène inexpli- 
cable quant à son origine et à*sa fin dernière. Il est 
vrai que cette différence en implique une fort 
grande non-seulement dans la pratique, mais en- 
core dans l'appréciation de la moralité elle-même. 
Ainsi le Cafre ou le Mochuana qui ont une mauvaise 



— 317 — 

pensée savent parfaitement que cette pensée est 
mauvaise, mais je ne crois pas qu'ils se la reprochent 
le moins du monde, aussi longtemps qu'elle ne se 
produit pas au dehors. On peut môme douter qu'ils 
éprouvent des remords bien sensibles à la suite d'un 
acte immoral qui n'a nullement nui à leurs inté- 
rêts ou à leur réputation. Ils ne se dissimulent pas 
qu'ils ont eu tort, que la chose prise en elle-même 
est condamnable, mais le malaise qui en résulte n'a 
rien de fort distinct, car on sait si l'homme se par- 
donne facilement à lui-même. Attendre plus que 
cela, serait les supposer sous l' influence de ter- 
reurs secrètes inspirées par Hdée d'une justice sur- 
humaine. Or, nous avons vu que leurs croyances 
n'impliquent rien de pareil. Ils ont une conscience, 
leurs pensées s'excusent ou s'accusent entre elles, 
mais aussi longtemps que le Dieu de la Bible leur 
reste inconnu, cette conscience n'est pour eux 
qu'une voix importune et qu'ils ne respectent que 
lorsque des intérêts terrestres les y forcent. 

La Providence a sauvegardé le sens moral par 
un autre instinct très développé chez ces peuplades, 
celui de la sociabilité. Quand, vivant au milieu 
d'elles, on en vient a découvrir l'extrême faiblesse 
des moyens répressifs, la facilité avec laquelle le 
crime pactise avec le pouvoir, on se demande si 
l'on peut sans témérité rester un jour de plus au 
sein de populations en quelque sorte livrées à elles- 
mêmes, qui n'ont à redouter ni prison, ni potence. 
L'expérience calme cependant bientôt ces inquié- 
tudes. En récapitulant ses souvenirs et ses impres- 



— 318 — 

sions au bout d'un certain temps, on est surpris de 
n'avoir entendu parler que fort rarement de.meur- 
tres ; d'avoir joui d'une sécurité parfaite sur des 
routes où l'on eût pu être cent fois dévalisé sans 
le moindre espoir de secours et dans des maisons 
dont les portes et les fenêtres n'avaient ni barres 
ni verroux. Dans ces communautés comparative- 
ment petites et exposées à une incessante dis- 
solution , chacun se sent secrètement chargé de 
veiller au maintien d'une certaine moralité exté- 
rieure. Les cœurs y sont profondément corrompus, 
mais le langage est assez généralement décent ; le 
vice règne , mais il se cache plus qu'on ne le 
suppose. La liberté dont ces peuples jouissent, la 
facilité avec laquelle ils peuvent satisfaire sans 
bruit leurs penchants naturels, l'ignorance où ils 
sont de presque tout besoin factice, le charme 
qu'ils trouvent aux conversations, aux récits, aux 
saillies piquantes qui constituent le fond de leur 
vie sociale , les portent à avoir beaucoup plus de 
mesure que l'on ne s'attendrait à en trouver là où 
le vice n'implique point infamie. Plus près que 
nous de la nature, ils apprennent d'ailleurs beau- 
coup mieux que nous à soumettre leur volonté à la 
sienne. Des douleurs aiguës ne leur arrachent ni 
gémissement, ni murmure. La faim, la soif, la fati- 
gue, lorsqu'elles sont inévitables, altèrent rarement 
leur sérénité. Un fleuve débordé les retient captifs 
pendant des semaines entières sans que leur pa- 
tience se lasse. Cette discipline sévère et de tous 
les jours n'est point perdue pour les mœurs. Elle 



— 319 — 

dompte le caractère, accoutume l'homme à plier, à 
attendre, à renoncer sans trop de peine à la satis- 
faction de ses appétits charnels. J'ai vu des jeunes 
gens très dissolus changer du tout au tout en pas- 
sant à notre service, et mener, presque sans effort 
apparent, la vie la plus réglée pendant des années 
entières. On voit fréquemment des personnes ac- 
coutumées dès longtemps à l'usage du tabac, ou 
des liqueurs fermentées, renoncer en un instant à 
ces habitudes, sans qu'il paraisse leur en coûter. 

La moralité dépend tellement chez ces peuples 
de l'ordre social, que toute désorganisation politi- 
que est immédiatement suivie d'une perversion 
profonde à laquelle le rétablissement de l'ordre 
accoutumé peut seul remédier. C'est ainsi que dans 
les montagnes du Lessouto et de la Natalie, on a vu 
des populations habituellement douces et humaines, 
se plonger tête baissée dans toutes les horreurs du 
cannibalisme pendant une époque de confusion uni- 
verselle , puis renoncer simultanément, et comme 
d'elles-mêmes, à ce genre de vie, dès qu'un chef 
bienveillant s'est mis en devoir de reconstruire l'é- 
difice social. L'introduction brusque et prématurée 
de lois et d'habitudes nouvelles, l'imposition d'une 
autorité étrangère sont, pour la même raison, éga- 
lement fatales aux mœurs. Elles soustraient l'indi- 
gène au seul motif qu'il puisse avoir de modérer 
ses passions, à savoir au désir de maintenir dans 
son intégrité l'ordre de choses qui résume toutes 
ses idées de bien-être et de bienséance. Le christia- 
nisme peut seul en-treprendre avec sûreté de ren- 



— 320 — 

verser l'antique échafaudage. Il substitue d'éter- 
nelles colonnes aux frêles étais qu'il abat. 

Les dehors de modération et de décence consti- 
tuent aux yeux des naturels ce qu'ils appellent 
bolou, le titre ^ la dignité d'homme, par opposition 
a bopofolo, vie de brute, qualification qu'ils appli- 
quent à tout acte immoral, excessif et grossière- 
ment scandaleux. 

La nomenclature des vices qui affligent l'huma- 
nité est tout aussi complète dans les langues par- 
lées en Afrique que dans les nôtres. Celle des ver- 
tus l'est beaucoup moins. Constater l'existence du 
mal, le flétrir par des appellations distinctes, c'é- 
tait déjà beaucoup pour des populations privées 
des lumières de la révélation. L'on ne s'étonnera 
pas que l'impression produite par les défaites mo- 
rales ait été plus forte et plus variée que celle 
qu'ont pu laisser de rares triomphes. 

L'idée du mal moral s'exprime en sessouto par 
celles : l°du laid (bobé, mashoe); 2° du dégât, de 
la détérioration (sébé); 3° d'une faute, d'une dette 
(molatu); 4° de V impuissance (tsito). Ces définitions 
se complètent admirablement. La première fait res- 
sortir l'essence du. mal et le condamne : il est laid, 
désagréable, odieux en lui-même. La seconde et la 
troisième en montrent l'effet naturel et certain : 
il gâte, il détruit, c'est une dette, un manquement, 
il oblige à réparation. La quatrième en explique la 
cause, la faiblesse de l'homme réduit à ses propres 
ressources. L'une ou l'autre de ces expressions 
suffit à elle seule pour exprimer l'idée du mal, 



— 321 — 

mais les personnes qui s'étudient à bien parler ont 
égard à la nuance de sens qui est particulière h cha- 
cune d'elles. 

L'idée du vol s'exprime par un mot générique 
qui porte sur l'infraction du droit, beaucoup plus 
que sur lé dommage causé. Aussi ne faut-il pas de 
longs discours pour faire comprendre aux indigè- 
nes qu'on est coupable alors même qu'on ne s'est 
approprié qu'un objet de peu de valeur. 

Leur langue n'établit pas une différence bien 
tranchée entre la fornication et V adultère. Un seul 
mot exprime généralement tout commerce illicite 
entre les deux sexes. 

Au reste, en tout ce qui concerne les mœurs, le 
langage des Béchuanas emploie volontiers les cir- 
conlocutions. 

Le mot séchuana que nous traduisons par men- 
songe peut également signifier : erreur involontaire 
ou fausseté préméditée , bien que le dernier sens 
prédomine. La langue possède d'ailleurs un mot 
exclusivement applicable au dessein de tromper. 

La calomnie, la médisance, les invectives, le jure- 
ment ont leurs noms propres et distinctifs. La fré- 
quence de ces péchés et la facilité avec laquelle 
l'homme s'y laisse entraîner ont suggéré auxnatu- 
rels deux excellents proverbes : « 11 y a des liens 
pour tout excepté pour la langue. — On ne saurait 
corriger la langue. » 

Les jurements ne leur paraissent condamnables 
que lorsqu'ils servent de garantie à une fausseté. 
Tous les naturels sont grands jureurs, mais il faut 

21 



— 322 — 

observer que les formules dont ils font usage ont 
rarement le caractère de l'imprécation. Ce sont des 
serments le plus souvent proférés à la légère et 
sans réflexion, mais assez inoffensifs en eux-mêmes. 
On jure généralement par son chef (ko. morèna), par 
sgnpère, par sa mère, par la personne à laquelle on 
parle, par la vérité. Le chef des Bassoutos dans les 
occasions importantes jure par sa sœur aînée, Ma- 
mila. C'est un hommage délicat aux droits que lui 
avait donnés ga naissance, mais dont son sexe ne 
lui a pas permis de jouir. 

L'imprécation proprement dite est généralement 
improuvée. Elle se pardonne difficilement. On y 
voit le présage, si ce n'est la cause directe des plus 
grands malheurs. Les suites épouvantables que la 
malédiction de Noé a eues pour Cham et ses descen- 
dants paraissent à ces peuples tout à fait natu- 
relles. 

L'orgueil s'exprime par deux mots dont l'un si- 
gnifie proprement s'enfler, se gonfler, et l'autre se 
rendre brillant. Ces termes ne portent que sur la 
manifestation extérieure du défaut. Il ne parait pas 
que l'improbation des naturels s'étende jusqu'à son 
principe. t 

La convoitise a sa désignation propre. Ces peu- 
ples n'en reconnaissent que trop la puissance re- 
doutable et semblent avoir érigé en axiome qu'il 
est impossible d'imposer silence aux désirs déré- 
glés du cœur. Je me rappelle que peu de temps 
après notre arrivée dans le Lessouto, un chef es- 
sayant d'énumérer les dix Commandements, ne 



— 323 — 

pouvait en trouver que neuf. Nous lui rappelâmes- 
le dixième : « Tu ne convoiteras point. » — « Ce 
n'est pas un commandement à part, répondit-il; je 
l'ai déjà compté en disant : Tu ne déroberas point ; 
tu ne commettras point d'adultère. » Ainsi la con- 
science d'un païen lui révélait ce que Jésus-Christ 
fut obligé d'expliquer aux dépositaires de la loi. 

De toutes les vertus , celle que les indigènes ap- 
précient le plus est la bonté. ïls avaient des mots 
pour exprimer la libéralité, la reconnaissance, le 
courage, la prudence, la véracité, la patience; mais 
leur vocabulaire n'offrait que des termes fort vagues 
pour rendre les idées d'abnégation, de tempérance 
et d'humilité. Nous avons dû leur chercher des dé- 
nominations précises, qu'il n'a pas du reste été dif- 
ficile de puiser dans le fond même de la langue. 

Le proverbe, produit spontané de la raison et de 
la conscience publiques, offre un moyen précieux 
d'apprécier dans quel sens, et jusqu'à quel point, 
des races encore barbares se sont préoccupées de 
principes moraux. Les Bassoutos ont été tout parti- 
culièrement heureux dans ce genre de composition. 
Ils font un usage journalier de maximes concises, 
à la portée de toutes les intelligences, et dont l'au- 
torité n'est contestée par personne. La langue, par 
sa précision énergique, se prête admirablement au 
style sentencieux, et l'élément métaphorique est 
entré si abondamment dans sa composition, qu'on 
ne saurait la parler sans s'habituer insensiblement 
à revêtir ses pensées de quelque image qui les fixe 
dans la mémoire. 



— 324 - 

Yoici quelques-uns des proverbes dont l'usage 
est le plus fréquent : 

1 . « La ruse dévore son maître. » Salomon a dit : 
« Celui qui creusera la fosse y tombera. » 

2. « Il y a du sang dans la lie. » Leçon de tem- 
pérance. Les Béchuanas aiment passionnément une 
espèce de bière de leur propre façon, qu'ils servent 
dans des pots sans la clarifier. Le proverbe revient 
à dire : « Ceux qui boivent immodérément et vi- 
dent le pot jusqu'à la lie, s'enivrent immanquable- 
ment, et des querelles sanglantes terminent leurs 
orgies. » Salomon a dit : « La cervoise est tumul- 
tueuse. » 

3. « On tombe avec son ombre. » Leçon adres- 
sée aux personnes vaines. Tandis que l'orgueil- 
leux admire son ombre, il oublie de regarder à ses 
pieds et tombe dans une fosse. 

4. « La pointe de l'aiguille doit passer la pre- 
mière. » Soyez droit dans vos discours, évitez de 
déguiser la vérité par des paroles évasives. 

5. « Tous les pays sont frontières. » Avis aux 
mécontents qui ne se plaisent jamais là où ils se 
trouvent. Les frontières étant les parties d'un 
pays les plus exposées à des dangers, ce pro- 
verbe revient à dire : « Où que vous alliez, vous 
serez entouré de périls et de désagréments. » 

6. « L'eau ne se fatigue jamais de couler. » 
Réprimande aux babillards. 

7. « Demain enfantera après-demain. » Avis aux 
gens qui diffèrent d'accomplir un devoir. 

8. « Le couteau et la viande ne sauraient demeu- 



— 325 — 

rer ensemble. » Précepte contre l'adultère. Salo- 
mon a dit dans le même sens : « Quelqu'un peut-il 
prendre du l'eu dans son sein sans que ses habits 
brûlent? » 

9. « La faim est cachée sous les sacs. » Censure 
adressée aux personnes vaines de leur abondance, 
et qui insultent à la pauvreté d' autrui. 

10. « Les moqueries et la destruction vont en- 
semble. » 

11. « Le lièvre broute à côté du chien. » 

12. « On peut se noyer dans une rivière dont 
l'eau ne paraît aller qu'au mollet. » Ne vous laissez 
pas tromper par de belles apparences. La défiance 
est salutaire. 

13. « On ne joue pas impunément avec un ser- 
pent. » Danger des tentations au mal. 

14. « Les lions grondent en mangeant. » Parole 
qu'on applique aux gens d'une humeur chagrine, 
qui ne jouissent de rien et ne laissent personne en 
repos. 

15. « Les harnais ne se fatiguent jamais. » Il n'y 
a pas de fin à voyager. 

16. « La vieille jatte sent encore le lait. » Nous 
disons en France : « La caque sent toujours le 
hareng. » 

17. « La trappe prend le grand oiseau aussi bien 
que le petit. » Tous les hommes sont exposés aux 
vicissitudes de la fortune. 

18. « Tel on va, tel on revient. » Le caractère 
ne change point. Horace a dit : « Cœlum, non ani- 
mum,, mutant qui trans mare currunt. » 



— 326 — 

19. « Le voleur s'attrape lui-même. » La puis- 
sance de la conscience est telle qu'elle force le 
voleur à se faire connaître et à encourir le châti- 
ment dû à son crime. 

20. « Les biens volés ne font pas grandir. » 

21. « 1/ enfant ingrat est la mort des entrailles 
de son père. » 

22. « La graisse que donnent les biens mal ac- 
quis fait mourir. >» 

23. « La faim fait sortir le crocodile de l'eau. » 
Nous disons : « La faim chasse le loup du bois. » 

24. « Le sang humain est pesant, il empêche 
celui qui Ta répandu de fuir. » 

25. « Le meurtrier dit : Je n'ai tué qu'une bête ; 
mais l'animal sans poil ne périt pas sans être 
vengé. » 

26. « Si un homme a été tué secrètement, les 
pailles des champs le diront. » 

27. « La colère est un chaume qui s'allume de 
lui-même. » 

28. « La raison n'a pas d'âge. » 

29. « Les cailles nichent dans le jardin du pa- 
resseux. » 

30. « La lune des semailles est celle du mal de 
tête. » Le paresseux dit : « Le lion est dans le 
chemin. » 

31. « On n'écorche pas son gibier sans le faire 
voir à ses amis. » Lorsqu'on a du succès dans ses 
entreprises, il sied bien d'être généreux. 

32. « Le couteau prêté ne retourne pas seul à 
son maître. » Un bienfait n'est jamais perdu. 



— 327 — 

33. . « La mort ne connaît pas les rois. » Pallida 
mors aequo puisât pede pauperum tabernas regumque 
turres (Horace). 

34. « Les eaux nouvelles poussent les eaux an- 
ciennes devant elles. » Les générations humaines 
se succèdent sans interruption. 

35. « Les sources les plus abondantes peuvent 
tarir. » 

36. « La disette habite dans la maison du que- 
relleur. » 

37. « Le flatteur trompe son maître en lui grat- 
tant le cou. » 

38. « Un bon prince allume le feu pour son 
peuple. » 

39. « Deux chiens ne laissent pas échapper un 
renard. » L'union fait la force. 

40. « Deux bouches se frappent (se corrigent) 
l'une i' autre. » Du choc des opinions jaillit la 
vérité. 

41. « Les richesses sont un brouillard qui se 
dissipe. » 

42. « Le voleur mange des foudres. » Les 
moyens criminels qu'il emploie pour se sustenter, 
attireront sur lui une vengeance assurée. 

43. « La persévérance triomphe toujours. » 
Labor omnia vincit improbus (Horace) . 

44. « L'avare est un voleur. » 

45. « On ne plaint pas celui qui s'attire son 
mal. » 

46. « Un bon nom fait bien dormir. » 

47. « Le petit de l'homme est lent à grandir. » 



— 328 — 

48. « Le chemin est roi. » Il ne faut pas molester 
les voyageurs. 

49. « On ne se penche pas sur un gouffre. » Il 
est mal de s'exposer à de grands dangers. 

50. « Tous avez fait grandir une souris dans 
votre calebasse. » Vos bienfaits ont été payés d'in- 
gratitude. 

51. « Un chaînon ne sonne qu'à cause d'un 
autre. » Les naturels portent de petites chaînes 
en guise de grelots. Ce proverbe revient à dire que 
le secours de nos semblables nous est toujours 
nécessaire. 

Ces excellentes maximes ne restent pas toujours 
à l'état de simples théories. Mais en ce qui regarde 
l'état moral de ces peuples, il faut se défier de l'ir- 
résistible besoin de généraliser, qui, dans ce siècle 
de lutte et de mouvement, s'est emparé de nous 
tous à un degré qu'ignorait la raison plus patiente 
de nos pères. Rapportez-vous du. fond des déserts 
quelque trait touchant ; avez-vous une anecdote ou 
deux qui mettent en relief ce que les mœurs de po- 
pulations, encore dans l'enfance, ont parfois de 
naïf, de gracieux, de poétique, l'imagination du 
lecteur s'enflamme et se hâte d'évoquer les scènes 
de l'âge d'or dans les régions que la parole inspirée 
appelle avec raison les lieux ténébreux de la terre. 
Heureux serez-vous si quelque disciple de Rous- 
seau, si votre voisin blasé par la civilisation, si tel 
communiste outré qui rêve une nouvelle Arcadie, 
ne s'emparent de vos paroles et n'y trouvent une 
preuve concluante que les peuples qu'on appelle 



— 329 — 

païens ou sauvages valent mille fois mieux que 
nous. Cette conclusion est tout aussi peu juste que 
celle à laquelle sont conduits, par leur cupidité, 
des colons qui, toujours armés de leurs carabines, 
ne voient dans les peuplades dont ils convoitent les 
terres , qu'un assemblage de brigands dont on ne 
saurait trop tôt délivrer le monde. 

Pour ce qui tient au cœur humain, soit qu'il batte 
sous une peau blanche ou sous une peau noire, il 
n'y a de vrai et de sûr que ce qu'en a dit le souve- 
rain juge. Or, il l'a déclaré désespérément malin, 
inexplicable , incompréhensible. Partout déchu, par- 
tout esclave de ses passions, l'homme est aussi par- 
tout capable d'accomplir, sous certaines influences, 
des actes dignes de la louange et de l'admiration 
de ses semblables. Tel un vaisseau dont la tempête 
a emporté le gouvernail, paraît, dans un moment 
de calme, et grâce à une brise propice, s'avancer 
vers le port, aux acclamations de nombreux spec- 
tateurs qui bientôt en ramasseront tristement les 
débris. 



XVI 



Langue. 

Nous n'avons pas l'intention d'entrer dans des 
détails de grammaire, qui auraient peu d'intérêt 
pour la plupart de nos lecteurs, mais nous croirions 
notre travail incomplet si nous ne donnions pas une 
idée générale de la structure des langues que par- 
lent les hommes dont nous avons décrit les mœurs. 

Ces langues semblent prouver qu'à une époque 
plus ou moins reculée de leur histoire, les Béchua- 
nas et les Gafres ont joui d'institutions et de lu- 
mières supérieures à celles que l'on observe chez 
eux, de nos jours. Ils n'ont plus rien de sauvage 
lorsqu'on cherche le reflet de leurs sentiments et 
de leur intelligence dans le vocabulaire et la gram- 
maire de leurs idiomes respectifs. Si l'on n'y trouve 
pas une civilisation semblable à la nôtre, on. peut 
dire, sans hésitation, que celle de l'ère patriarcale 
y est tout entière. 



— 331 — 

1 . La langue des Bassoutos et de toutes les autres 
branches de la grande famille des Béchuanas est gé- 
néralement connue sous le nom de Séchuana * . Elle 
est identique avec le cafre dans son origine et sa 
structure. Les différences dans les mots sont consi- 
dérables, tout autant au moins que celles qui exis- 
tent entre le français et l'espagnol. Mais une étude 
attentive fait bientôt découvrir que ces dissem- 
blances tiennent généralement à des permutations 
de lettres, soumises à des règles précises et dont la 
seule cause est le plus ou moins de faveur dont cer- 
tains sons jouissent en deçà ou au delà des Qua- 
tlambas. Si aimer se dit « rata », sur le versant occi- 
dental de ces monts, et « tanda » sur l'autre, c'est 
que le Cafre ne peut souffrir les r et les remplace 
invariablement par des t ou des d. Les Béchuanas 
préfèrent les consonnes l, r au z, que leurs voisins 
aiment passionnément; delà lipuli, chèvres, au lieu 
de zipuzi, etc. 

2. On observe des mots séchuanas et cafres dans 
presque toutes les langues parlées entre le tropique 
du Capricorne et l'équateur. Le lecteur jugera de 
la nature de ces affinités par le tableau comparatif 
que nous lui soumettons ici. L'inspection d'un dic- 
tionnaire inédit de l'idiome d'Anjoane, nous a per- 
mis de constater qu'un dixième des mots dont les 
insulaires des Comores font journellement usage, 
sont séchuanas ou cafres. 



1 Les tribus du nord et celles du sud le parlent avec des diffé- 
rences dialectiques assez notables. 



— 332 — 



CONGO. 

8° lat. sud, 
12° long. est. 


1 s fil ihî |-§Ij § 

* llllê Ii233g 1 1 i 1 1 lëSJII 1 la 


SODAÈLI. 

5° lat. sud, 
36° long. est. 


"ri * 

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A © ° 

i --s § -s "bS s 

K\ :J,*iiS J J 13 1 1 1 1 \i»S-\ ,1a Irlf J 


ANJOANE 
(ILES COMORES). 

13° lat. sud. 
45° long. est. 


^lâili^iSili lïlsli^l^lll 


MAKOAS 

15° lat. sud, 
35° long. est. 


Inama. 

Mazi. 
Meto. 

Noui. 

Koloua. 

Ovourémé. 

Pelé. 
Tharou. 


DELAGOA. 

26° lat. sud, 
30° long. est. 


Inyamo. 

Amati. 
Tihlo. 

Yonyano. 
Komo. 

Goloua. 

Matinyo. 

Loum. 
Ifemoula. 

Bizi. 
Rarou. 

Koumi. 
Fa. 


i 


Nyama. - 

Nyonga. 

Amanzi. 

Amehlo. 

Umtou. 

Nyoni. 

lu komo. 

Infoula. 

Iugoloubé. 

Lala. 

Amenyc. 

Oloémé. 

Louma. 

Umpefoumlo. 

Bini. 

Thatou. 

Ne. 

Tlanou. 

Tshounii. 

Fa. 

Umzé. 


i 


Nama. 

Noga. 

Metsi. 

Matlo. 

Motou. 

Nonyané. 

Khomo. 

Poula. 

Koloubé. 

Lala. 

Meno. 

Lolémé. 

Louma. 

Pefoumoulouo. 

Mali. 

Noka. 

Peli. 

Tharou. 

'Ne. 

Tlanou. 

Shoumé. 

Foa. 

Motsé. 

Pouhou. 

Mpia. 


Viande. 

Serpent. 

Eau. 

Œil. 

Homme. 

Oiseau. 

Bétail. 

Pluie. 

Sanglier. 

Dormir. 

Dents. 

Langue.- 

Mordre. 

Respiration. 

Argent. 

Rivière. 

Deux. 

Trois. 

Quatre. 

Cinq. 

Dix. 

Mourir. 

Ville. 

Rat. 

Chien. 



— 333 — 

3. On rencontre dans le séchuana plusieurs 
mots qui paraissent d'origine hébraïque. Tels 
sont : 



FRANÇAIS. 


SÉCHUANA. 


HÉBREU. PRONONCIATION FRANÇAISE. 


Antilope. 
Vérité. 


Tsépé. 
Amanite. 


U3? Tsebi. 
JDN Amen. 


Enfants. 


Bana. 


m Bené. 


Père. 


Hara. 


min (Genitor) Horeh. 


Voix. 


Kolou. 


Sip Kol. 


Moelle. 


Mokho. 


ne Moach. 


Laine. 


Romo. 


nai Romah. 


Exécrer. 


Rora. 


TO Arar. 


Qui. 


Mang. 


|Q Man. 


Jurer, attester. 


Ana. 


!TO Anah. 


Voir. 
Fermer. 


Bona. 
Kuala. 


Ï13 (Cernere) Boun. 

vbï Kala. 


Serpent. 
Pleurer, crier. 


Noha. 
Lela. 


frm Nahash. 
bhf Jalal. 


Cuire. 

Se repentir. 


Apea. 
Baka. 


NSN Apa. 

r\D2 (Flerede)Bakah. 


Tomber. 


Oua. 


mn (Casus)Ouah. 


Lieu élevé. 


Pahama. 


• T\)22 Bamah. 


Richesse, abondance. 


Nala. 


nSj (Acquirere) Nalah. 


Traverser. 


Tsela. 


nSï Tsalah. 


Espérer. 
Couler. 


Tsepa. 
Palala. 


n3ï Tsapah. 
fe (Fudit) Balai. 


Revenir, rentrer. 
Se retirer. 


Boea. 
Souta. 


N"Q (Intrare dortium) Bo. 
TDW Sout. 


Rire. 


Tseha. 


priï Tsahak. 


Se chauffer. 


Ora. 


TIN (Flamma) Our. 


Couver, couvrir. 


Alama. 


nSy (Cacher) Alam. 



— 334 — 



FRANÇAIS. 


SÉCHUANA. 


HÉ3REr. 


PRONONCIATION FRANÇAISE. 


Secours. 


Thouso. 


rmznn 


Thousiah. 


Absorber. 


Metsa. 


iTJfD 


Matsah. 


Corne. 


Naka. 


HDJ 


(Transfodere)Nakah. 


Désapprouver. 


Niatsa. 


nafj 


(Rixari) Natsa. 


Moi. 


'Na. 


*wa 


Ana. 


Brûler. 


Hisha. 


W 


(ignis) Esch. 


S'émouvoir. 


.Tsouha. 


jro- 


Zouah. 


Se désister. 


Khatala. 


fhn 


Khadal. 


S'enfoncer (dans Teau). 


Teba. 


STTJ 


Tabah. 


Couper en deux. 


Khaotsa. 


rran 


Khatsah. 



On peut encore signaler, comme ressemblances 
avec l'hébreu, les espèces du verbe, les pronoms 
suffixes, remploi fréquent du nom comme adjectif, 
du verbe comme adverbe, la manière dont se for- 
ment le comparatif et le superlatif et plusieurs 
idiotismes intéressants; sauf ces points de rappro- 
chements, le séchuana a très peu d'affinité avec les 
langues sémitiques. 

4° Il est extrêmement riche en onomatopées. L'i- 
dée de séparation violente est représentée par des 
g profondément gutturaux : gagoga, se déchirer ; 
gela, sèga, couper. 

Les/ sont affectés aux mouvements des corps 
aériens : fyfa, voler; foka, souffler; féfola, enle- 
ver, en parlant du vent. 

Les s et les ts rappellent le bruit des jambes et 
des bras dans la marche ou dans la natation : Tsa- 
maéa, marcher; tséla, traverser; tsisinya, s'agiter; 
sesa, nager. 



— 335 — 

Les b et les p ont été chargés de reproduire le 
travail des lèvres dans la parole : Boua, parler; 
pouo, discours; boboïa, se plaindre dans la souf- 
france; bâta, compter; bina, chanter; botsa, de- 
mander. 

Les t, les th et les k expriment la dureté, la 
force, la violence: thata, dur; toua, piler; téa 1 
frapper; tao, lion; kokota, clouer. 

Les l et les r abondent dans les mots qui expri- 
ment des idées de fluidité : Eléla, couler ; rothéla, 
tomber goutte à goutte; léla, pleurer; ïéséli, lu- 
mière ; rélèla, glisser, etc. 

5° La métaphore a beaucoup contribué à enrichir 
la langue. Quelques-unes des figures que le Mos- 
souto emploie journellement sont aussi remarqua- 
bles par leur finesse que par leur nouveauté ; d'au- ' 
très, se rapprochant de celles qu'on rencontre dans 
nos langues européennes, surprennent d'autant 
plus agréablement, et montrent que l'esprit hu- 
main, partout le même, est guidé dans ses opéra- 
tions par une logique naturelle, dont les climats et. 
les races ne font pas varier les principes. Sous tous 
ces rapports, il nous semble que le tableau suivant 
ne sera pas parcouru sans intérêt. 



MOTS 6ÉCHUANAS. 


SENS PROPRE. 


SENS FIGURÉ. 


Tsela. 


Traverser. 


Vivre. 


Falla. 


S'en aller. 


Mourir. 


Shua. 


Se briser. 


Jd. 


Oroga. 


Rentrer chez soi. 


Id. 


Emela. 


Se lever pour. 


Défendre la cause de. 


Lesika. 


Fil. 


Famille. . 


Bofifi. 


Ténèbres. 


Deuil. 


Khopo. 


Tortu. 


Injuste. 



— 336 



MOTS SÉCHUANAS. 


SENS PROPRE. 


SANS FIGURÉ. 


Luka. 


Etre droit. 


Etre juste. 


Tekanyo. 


Mesure. 


Sobriété. 


Bogale. 


Aigu, tranchant. 


Colère. 


Selemo. 


Semailles. 


Année. 


Mctlala. 


Traces. 


Exemple. 


Rekologa. 


Se détendre. 


Avoir compassion. 


Fatloa. 


Avoir de la poussière dansl'œil. 


Se formaliser. 


Tlong. 


Hérisson. 


Honte. 


Tlola. 


Sauter par-dessus. 


Transgresser. 


Omella. 


Etre à sec. 


Etre réduit à l'extrémité. 


Metsa mathé. 


Avaler si salive. 


Reprendre couragfc. 


Khaoga. 


Se déchirer. 


Avoir pitié. 


Tlogo e mouneng. 


Tète grosse. 


Sot. 


Ttsintsi. 


Mouche. 


Parasite. 


Tsié. 


Sauterelle. 


Intrus. 


Litlasi. 


Etincelles. 


Contagion. 


Tsetlo. 


Fpine. 


Homme malencontreux. 


Pelu e tsetla. 


Cœur jaune. 


Jalousie. 


Busa. 


Ramener. 


Gouverner. 


Nepa. 


Frapper le but. 


Raisonner juste. 


Bapa. 


Etre parallèle. 


S'accorder. 


Letlokoa. 


Fétu. 


Vanité. 


Moéa. 


Vent. 


Enttaînement général. 


Telia. 


Glisser. 


Commettre une faute. 


Kocha. 


Broncher. 


Id. [de soi. 


Inyéka. 


Se lécher. 


Parler avantageusement 


Pelu ea ithata. 


Mon cœur s'aime. 


Je suis heureux. 



Cette dernière figure, peut-être Ja plus frappante 
dé toutes , est fondée sur ridée très philosophique 
que l'approbation secrète de la conscience est un 
élément essentiel du vrai bonheur. On aura égale- 
ment remarqué tséla, qui signifie proprement pas- 
ser une rivière, image naïve et frappante de la vie, 
et oroga , rentrer chez soi, fallu, partir, émigrer, 
métaphores synonymes de mourir, qui prouvent 
combien le sentiment de l'immortalité était fami- 
lier à ces peuples. 

6° Le vpcabulaire séchuana est riche en noms 
individuels. Le mossouto a dix mots à sa disposi- 
tion pour signifier une bête à cornes; il a consacré 
un mot distinct à chacune des différentes combi- 



— 337 — 

naisons de couleurs qu'il a pu observer dans ses 
troupeaux bigarrés. Il a un mot pour exprimer l'i- 
dée générique d'homme (homo) , et un autre pour 
exprimer celle d'homme considéré sous le rapport 
du sexe (vir). Il distingue également entre la terre 
prise en son ensemble comme globe (terra) , et la 
terre considérée comme matière (humus) . Il a cinq 
mots différents pour^exprimer le mot jour, consi- 
déré ou comme durée de douze heures, ou comme 
intervalle de lumière, ou comme époque, etc. 

Parmi les abstractions de l'esprit, celles qui ex- 
priment les qualités des objets ou des actes, consi- 
dérées en elles-mêmes, sont très familières aux Bé- 
chuanas. Ils ont les mots grandeur, facilité, beauté, 
bonté, etc. On conçoit, en effet, que ces mots ex- 
primant des manières d'être d'objets matériels et 
sensibles , ils devaient être le résultat nécessaire 
de l'observation des objets eux-mêmes dans leur 
nature primitive , ou dans les modifications et les 
accidents dont ils sont susceptibles. 

Les abstractions de l'esprit qui expriment les 
sensations et les actes de l'âme existent surtout à 
l'état de verbe. Cependant lorsque le besoin s'en 
fait sentir, le verbe se transforme en substantif de 
la manière la plus facile, et par un procédé extrê- 
mement logique. De même que l'idée prend plus 
de substance et se condense, de même le son qui va 
la représenter sous sa nouvelle forme devient plus 
dur et plus accentué : Hopola, penser ; Khopolo, 
pensée; Bala, réfléchir; Palo, réflexion; Utlua, 
comprendre; Kutluo, intelligence. 



- 338 — 

En fait de mots métaphysiques et religieux, l'i- 
diome des Bassoutos a fourni tous ceux que requé- 
rait la traduction littérale du Nouveau Testament. 
Ils existaient déjà, ou ils sont sortis sans effort du 
fond même de la langue. L'idée de sainteté , dis- 
tincte de pureté, est celle qu'il a été le plus difficile 
de reproduire. 

7. Le séchuana et le cafre^présentent une par- 
ticularité fort intéressante et tellement caractéris- 
tique, qu'elle peut servir comme moyen de classi- 
fication pour ces langues et toutes celles qui s'y 
rattachent. Chaque substantif se compose de radi- 
cales invariables et d'une préfixe qui se permute; 
ainsi dans mosali, femme, nous avons la préfixe mo, 
et les radicales sali; dans lébitso, nom, la préfixe lé, 
et les radicales bitso, etc. 

Ces préfixes, dans le séchuana, sont au nombre 
de huit; il y en a davantage dans le cafre. 

Elles servent d'abord à différencier le pluriel du 
singulier, en subissant des permutations soumises 
à des règles fixes. Mo se change en ba; lé en 
ma, etc. Ainsi, w?osali, femme, devient ôasali au 
pluriel, /e'bitso, wmbitso, etc. 

Elles font harmoniser tous les membres d'une 
phrase d'une manière à la fois agréable à l'oreille 
et très favorable à la clarté. La préfixe du sujet 
s'accole à tous les mots qui s'y rattachent ; c'est 
comme une petite cocarde qui distingue le nom 
principal et qu'il fait porter à tous ses dé- 
pendants afin qu'on les reconnaisse sans peine. 
Ainsi , en traduisant la phrase : Tous les hommes 



— 339 — 

de bien du monde sont aimés , le sujet sera batou, 
hommes, et nous aurons batou baotle fozmolemo 
ba léfatsé, ba ratoa. La préfixe ba de* batou, a passé 
aux adjectifs otle, tous, molemo, bons, à la prépo- 
sition oa, de, qu'elle a changé en ba, et enfin au 
pronom Us, qui, pour la môme raison, est devenu 
ba lui aussi. 

Il paraît que cette particularité existe également 
dans les langues du Congo , dans celle des îles 
€omores et dans le Souaéli. Ainsi je yois qu'en 
Mogialoa (l'un des dialectes du Congo) , vingt se 
dit : Macougni maïari ; cinquante : Macougni mata- 
nou ; ce sont de véritables phrases où la préfixe 
fait sentir son influence comme dans leurs corres- 
pondantes séchuanas : Mashoumé a mabéri , ma- 
shoumé a matlanou. En effet, macougni matanou, si- 
gnifie proprement dix cinq; cougni, dix, étant le 
sujet, et tanou, cinq, l'attribut; et voilà pourquoi 
la préfixe ma de cougni est passée à tanou. 

Une troisième propriété des préfixes, celle qui 
est la plus remarquable, est de modifier et d'éten- 
dre le sens des radicales. Ainsi, en accolant tour 
à tour à la racine tou, qui représente l'idée géné- 
rale homme, les préfixes mo, bo, se, lé , on obtient 
motou, l'homme (individu); botou, l'humanité, la 
qualité, le titre d'homme; sétou , le langage hu- 
main; létou, l'habitation des hommes, le monde. 
Appliquez le même procédé au mot Souto, qui re- 
présente le peuple dont nous avons entretenu nos 
lecteurs, et vous aurez Mossouto, un Mossouto (pi. 
Bassouto); bossouto , le caractère, la qualité de 



— 340 — 

Mossouto; Lessouto, le pays du Mossouto; sessouto, 
la langue du Mossouto. 

9. Dans aucune langue, autant que dans le sé- 
chuana, le verbe n'a mérité le nom de mot par 
excellence. Il s'y présente avec une richesse de 
formes et de développement vraiment surprenante. 

Presque toutes les racines verbales sont suscep- 
tibles de passer par quatre formes ou espèces dis- 
tinctes, dont chacune a jusqu'à cinq voix. Prenons 
pour exemple la racine Bâta, aimer. 

PREMIÈRE ESPÈCE, DITE EFFICIENTE. 



Voix active. 




Rata. 


Aimer. 


Voix possessive. 




Ratoa. 


Etre aimé. 


Voix réfléchie. 




Ithata. 


S'aimer. 


Voix réciproque. 




Ratana. 


S'aimer l'un l'autre. 


Voix superlative ot 


lintensitive. 


Ratisisa. 


Aimer beaucoup. 




DEUXIÈME 


ESPÈCE, DITE CAUSATIVE. 


Voix active. 




Ratisa. 


Faire aimer. 


Voix possessive. 




Ratisoa. 


Etre porté à aimer. 


Voix réfléchie. 




Ithatisa. 


Se faire aimer. 


Voix réciproque. 




Ratisana. 


Se porter mutuellement à aimer. 




TROISIÈME 


ESPÈCE, 


DITE RELATIVE. 


Voix active. 




Ratèla. 


Aimer pour, ou dans le but de. 


Voix possessive. 




Ratèloa. 


Etre aimé pour. 


Voix réfléchie. 




lthatèla. 


Aimer pour soi. 


Voix réciproque. 




Ratèlana. 


S'aimer i'un l'autre pour. 



QUATRIÈME ESPÈCE, DITE QUALIFICATIVE. 

Voix neutre. Ratèga. Etre aimable, ou être universelle- 

ment aimé. 

Ces formes donnent généralement naissance à 
autant de substantifs qui leur correspondent, et 



— 341 — 

elles deviennent ainsi une véritable mine de mots 
précieux. Ainsi, à côté de thato, amour, les Bas- 
soutos ont boithato , l'amour de soi; thatano, l'a- 
mour réciproque ou fraternel ; thatiso , l'action de 
faire aimer ou l'attrait; boilhatèlo, l'action d'aimer 
pour soi-même ou l'amour indépendant et de 
choix; thatègo, l'amabilité; thatisiso, un grand 
amour. 

Si les verbes séchuanas et cafres ont du rapport 
avec ceux des langues sémitiques, pour ce qui tient 
aux voix, ils s'en éloignent complètement dans leur 
mode de conjugaison. Elle s'opère à l'aide des pro- 
noms. Le changement des personnes n'en apporte 
aucun à la terminaison. Le présent et le parfait de 
l'indicatif, le présent du subjonctif et le participe se 
forment par la permutation de la dernière voyelle 
du radical (kia rata, j'aime ; ki raXile, j'ai aimé ; ki 
rate, que j'aime ; rataw^, aimant). Le futur se com- 
pose du radical et du verbe Ma venir, employé 
auxiliairement comme shall et will en anglais (ki 
tldi rata, j'aimerai). L'infinitif est un mode com- 
posé. Il se forme à l'aide d'une particule corres- 
pondant au to 9 te, zu des langues germaniques. Go 
rata (to love). La simplicité du procédé par lequel 
le passif se forme de l'actif est digne de remarque. 
Il suffit de faire précéder à tous les temps et à tous 
les modes la voyelle finale par un o. Rata, aimer; 
Ratoa, être aimé, etc. 

10. Le séchuana est plus riche en conjonctions 
qu'on ne l'attendrait d'une langue inculte. 

Il existe deux copulatives distinctes : l'une (mé) 



— 342 — 

sert à lier les phrases, et l'autre (lé) a lier les mots. 
Les conjonctions mais, si, quoique, bien que, cepen- 
dant , quand, comme, parce que, afin que, enfin, tan- 
dis que, donc, c est pourquoi, encore, aussi, même ne 
sont pas moins familières aux Béchuanas qu'à 
nous-mêmes. 

L'infinitif du verbe substantif remplit dans le dis- 
cours l'office de notre conjonction que. Ex. : Kia lu- 
mêla goba oa'nthata, « je crois être (que) il m'aime; » 
oagopola goba kimo pumile, « il pense être (que) je 
l'ai trompé. » Il est facile de se rendre compte de 
cette particularité, qui peut, au premier abord, 
paraître singulière : le que, dont nous faisons usage 
pour lier un verbe à un autre, avertit l'esprit de 
F existence d'un fait non encore exprimé, mais qui 
va l'être immédiatement; or le verbe substantif ne 
semble-t-il pas mieux adapté à un pareil emploi 
qu'une conjonction dont la valeur est purement 
conventionnelle ? 

On a dit du que qu'au jour où il entra dans le dis- 
cours l'homme enfant devint adulte. Peut-être, en 
étendant un peu cette remarque judicieuse, serait- 
il permis de dire qu'on peut, jusqu'à un certain 
point, juger de l'état intellectuel d'un peuple par 
les conjonctions de la langue qu'il parle. Destinées 
à exprimer les diverses nuances de la pensée, leur 
nombre doit nécessairement être en rapport avec le 
développement que celle-ci a acquis. Si l'on ap- 
plique ce principe aux Béchuanas, on trouvera 
qu'ils entreraient facilement en comparaison avec 
des nations qu'on est bien loin d'appeler sauvages. 



- 343 — 

Les Bassoutos, et en général tous les indigènes 
de l'Afrique australe, parlent leurs langues d'une 
manière correcte. Ils ne manquent jamais de re- 
prendre leurs enfants lorsqu'ils s'expriment mal. 
Du reste, les règles sont très précises et les excep- 
tions extrêmement rares. 

En terminant ce rapide aperçu, nous transcrivons 
ici quelques versets du Nouveau Testament tra- 
duits en sessouto, pour donner au lecteur une idée 
des sons de la langue et de la tournure générale 
des phrases. 

ÉVANGILE SELON SAINT MARC, chap. XIV, v. 34-38. 

Mé a ba ijoèla a ré : Moïa oa mé o choéroé 
Et il leur parla, disant : Ame de moi elle est saisie 

ki masoabi ; loulang mo, lé lébélé. Amorao 
par la tristesse; demeurez ici, vous veillez. Puis 

a éa houyana lé bona; a itiéla fat si ; a 
il alla un peu loin de eux; il se jeta à terre; il 

rapéla a re : hoba ho ka etsoa, nako é 
pria , disant : que si il peut être fait, heure elle 

mo fétélé morao. A naboléla a ré : Abba Entaté, 
lui passât en arrière. Il parla , disant : Abba Père, 

lilo kaoféla li ka etsoa ki ouéna; 

choses toutes elles peuvent être faites par toi; 

tlosa sénoélo séo, se éè ka morao 'na; 
enlève coupe cette, elle aille par derrière moi; 

ernpa, léha ki boléla yualo, ho si ke ha etsoa 
mais quoique je dise ainsi , il ne soit pas fait 



— 344 — 

thato eamé, ho etsoé ho ratoang ki ouéna. 

volonté de moi, il soit fait le être voulu par toi. 

Mé a boéla ho baroutoa ba haè; a ba foumana, 
Et il retourna vers disciples de lui ; il les trouva, 

ba robétsé , oné a yoéla Pétéro , a ré : 

ils étaient endormis, et il dit à Pierre, disant : 

Simone, ha ou robétsé na? Na ha oua 

Simon, est-ce que tu dors? Est-ce que non tu 

ka oua lébéla nako é lé engoé? Lébélang lé 
peux tu veilles heure elle est une? Veillez, vous 

rapélè lé si kéné lilékong , hobané moïa 
priez, vous n'entriez en tentation, parce que esprit 

o mafouloufoulou, nama éna é boutsoua. 
il prompt, chair elle elle est faible. 



XVII 



Produits intellectuels. — Poésies. 

S'il est chez nous bien des gens qui font de la 
prose sans le savoir, les Bassoutos sont souvent 
poètes, à leur insu, dans leurs actions et leur lan- 
gage. Le lecteur en aura déjà fait la remarque et 
cela nous vaudra quelque indulgence de sa part. 
Nous en avons besoin après avoir psé intituler 
comme nous venons de le faire, cette section d'un 
livre roulant tout entier sur des gens qui ne surent 
jamais ni lire ni écrire. 

Dans les premiers temps de notre séjour au mi- 
lieu d'eux, nous les entendions souvent déclamer 
avec des gestes très, dramatiques, certains mor- 
ceaux assez difficiles à comprendre, qui paraissaient 
se distinguer du discours ordinaire par l'élévation 
du sentiment, de fortes ellipses, des métaphores 
pleines de hardiesse, un rhythme très accentué. 
Les indigènes appelaient cela des louanges. Nous ne 



— 346 — 

tardâmes pas à découvrir que c'étaient de véritables 
effusions poétiques inspirées par les émotions de la 
guerre ou de la chasse. 

Le héros de la pièce en est presque toujours l'au- 
teur. De retour des combats, il se purifie à la ri- 
vière voisine, puis il va déposer au fond de sa hutte 
sa lance et son bouclier. Ses amis l'entourent et 
lui demandent le récit de ses exploits. Il les raconte 
avec emphase, la chaleur du sentiment l'entraîne, 
son expression devient poétique. De jeunes mé- 
moires s'emparent des morceaux les plus frap- 
pants ; on les répète à l'auteur enchanté, qui les 
repasse et les relie dans son esprit, pendant ses 
heures de loisir. 

Ces productions offrent peu de variété, parce que 
le sujet en est presque toujours le même. La poésie 
des passions douces est encore à peu près inconnue 
aux Bassoutos. 

CHANT DE GUERRE DE GOLOANÉ. 

Goloané va combattre, 

Il part avec Letsié L . 

Il court à l'ennemi , 

Celui contre lequel on murmure, 

Celai auquel on ne veut jamais obéir. 

On insulte à son petit bouclier rouge ; 

Et c'est cependant encore le vieux bouclier 

Du bœuf de Tané. 

Comment ! Moshesh ne vient-il pas de dire : 

Cessez de braver Goloané le vétéran? 

Quoi qu'il en soit, voilà des chevaux qui viennent... 

Goloané ramène des combats 

Un cheval gris avec un rouge. 

Ceux-ci ne retourneront plus à leurs maîtres; 

1 Fils aimé de Moshesh. 



-- 347 — 

Le bœuf sans cornes ne sera pas rendu. 

Aujourd'hui la guerre a éclaté 

Plus terrible que jamais... 

C'est la guerre de Poutsani et des Masétélis. 

Le serviteur de Mohato *, 

Goloané, a lancé un roc, 

Il a frappé le guerrier au bouclier fauve. 

Voyez-vous les lâches compagnons de ce guerrier terrassé 

Se tenir immobiles auprès d'un rocher? 

Pourquoi leur frère ne peut-il aller leur enlever 

Les plumes dont ils ont paré leurs têtes?... 

Goloané, tes louanges sont comme la bruine épaisse 

Qui précède la pluie. 

Tes chants de triomphe parcourent les montagnes ; 

Ils vont jusque dans la vallée 

Où l'ennemi s'est mis à genoux devant toi. 

Les lâches guerriers ! ... Ils prient ! . . - 

Ils demandent qu'on leur donne de la nourriture. 

Ils verront qui leur en donnera ! 

Donnons à nos alliés, 

Aux guerriers de Makaba, 

A ceux que nous ne voyons jamais venir nous attaquer. 

Goloané revient boiteux des combats ; 

Il revient, et sa jambe ruisselle; 

Un torrent de sang noir 

S'échappe de la jambe du héros. » 

Le compagnon de Rantsoafi 

Saisit une génisse par l'épaule; 

C'est Goloané, fils de Makao, 

Descendant de Molissé. 

Qu'on ne dise plus d'insolence!... 

Ramakamaué se plaint, 

Il gémit, il dit que sa génisse 

Lui a brisé sa blanche épaule. 

Le compagnon des braves, 

Goloané, s'est mesuré avec Empapang et Kabané. 

Le javelot est lancé : 

Goloané l'évite avec adresse, 

Et le dard de Kabané 

Va se ficher en terre. 

1 Fils aimé de Moshesh. 



— 348 — 

Goloané est le nom d'un des plus braves guer- 
riers de Moshesh. Il a su réunir sur son front les 
lauriers de la poésie et ceux de la victoire . Il cé- 
lèbre, dans ce chant, deux combats dont il revint 
triomphant, l'un contre les Masétélis ou Griquois, 
et l'autre contre les troupes de Mosélékatsi. 

Il paraît que les guerriers dont Moshesh lui con- 
fia le commandement refusèrent d'abord de recon- 
naître son autorité. 

On insulte, etc. — Le bouclier des Béchuanas est 
de peau de bœuf. Les jeunes gens, au sortir des cé- 
rémonies de la circoncision, reçoivent cette arme 
de la main de leur chef. Goloané aimait son petit 
bouclier rouge; il lui rappelait Tané, son ancien 
général; il l'aimait aussi pour sa vieillesse, et il 
n'entendait pas badinage lorsqu'on insultait à cette 
arme favorite, dont la vétusté attestait tant de glo- 
rieux combats. 

Goloané ramène des combats un cheval, etc. — Go- 
loané eut à se mesurer contre les Griquois, et il fut 
assez heureux pour en démonter plusieurs et s'em- 
parer de leurs chevaux. Dans une affaire précédente 
avec le même ennemi, Moshesh avait réussi à 
prendre quelques-uns de ces animaux extraordinai- 
res; mais il les avait rendus à leurs maîtres, espé- 
rant de les porter, par cet acte de générosité , à ne 
plus venir molester son peuple. Les Griquois n'en 
tinrent aucun compte : aussi Goloané promet-il que 
le bœuf sans cornes ne sera plus rendu. 



— 349 — 

Voyez-vous les lâches, etc. — Goloané oublie pres- 
que l'honneur qu'il s'est acquis en terrassant le guer- 
rier au bouclier fauve, tant il est indigné de voir les 
camarades de cet adversaire vaincu se tenir immo- 
biles à quelque distance , sans oser venir le déli- 
vrer ; il voudrait que le malheureux blessé pût aller 
leur enlever les ornements qu'ils portent sur leurs 
têtes, et dont leur lâcheté les rend indignes. 

Le compagnon saisit une génisse, etc. — Au re- 
tour du combat, Goloané vainqueur se présente 
devant son chef; d'une main il tient ses armes en- 
core sanglantes, de l'autre il s'appuie fièrement sur 
l'épaule de l'animal qu'il vient d'enlever à l'en- 
nemi. C'est là pour lui le moment de la gloire. Il 
attend, dans cette posture, qu'un regard de son 
chef vienne le récompenser des dangers et des fati- 
gues de la guerre. 

Ramakamané se plaint, etc. — L'orgueil est par- 
tout satirique. Goloané, plein de ses propres ex- 
ploits, s'amuse aux dépens de Ramakamané, qui 
s'excuse de n'avoir rien à présenter à son souve- 
rain, en disant que la vache qu'il avait prise lui a 
échappé en le blessant. Mais aussi, pauvre Ramaka- 
mané, pourquoi ton épaule n'est-elle pas noire? 
Que n'es-tu né au pays des souffleurs de feu? Ton 
bras blanc eût bien été assez fort pour manier un 
mousquet ! 

CHANT DE GUERRE DE COUCOUTLÉ. 

Je suis Goucoutlé. 

Les guerriers ont passé en chantant ; 



- 350 — 

L'hymne des combats a passé près de moi. 

Elle a passé méprisant mon enfance, 

Et est allée s'arrêter devant la porte de Bonkoukou. 

Je suis le guerrier noir, 

Ma mère est Bossélesso... 

Je m'élancerai comme un lion, 

Gomme celui qui dévore les vierges, 

Près des forêts de Foubaséquoi. 

Mapatsa est avec moi ; 

Mapatsa, le fils de Télé. 

Nous partons en entonnant le chant du trot. » 

Ramakoala, mon oncle, s'écrie : 

Coucoutlé, où combattons-nous? 

Nous combattrons devant les foyers de Makossé... 

Nous arrivons!... 

Les guerriers ennemis, rangés en ligne, 

Lancent ensemble leurs javelots. 

Ils se fatiguent en vain ; 

Le père de Moatla s'élance au milieu d'eux, 

Il blesse un homme au bras 

Devant les yeux de sa mère, 

Qui le voit tomber. 

Demandez où est la tète du fils de Sébégoané. 

Elle a roulé jusqu'au centre de sa ville natale. 

Je suis entré victorieux dans sa demeure 

Et me suis purifié au milieu de sa bergerie ; 

Mon œil est encore entouré de l'argile de la victoire. 

Le bouclier de Coucoutlé a été percé. 

Ceux de ses ennemis sont intacts; 

Car ce sont les boucliers des lâches. 

Je suis la foudre blanche 

Qui gronde après la pluie. 

Prêt à retourner vers mes enfants, 

Je rugis, il me faut une proie. 

Je vois des troupeaux qui s'échappent 

A travers l'herbe touffue de la plaine. 

Je les enlève au berger au bouclier blanc et jaune. 

Montez sur les rocs élevés de Macaté, 

Voyez la vache blanche courir au milieu du troupeau, 

Makossé ne méprisera plus ma massue. 

L'herbe croît dans ses parcs déserts. 



— 351 — 

Le vent balaye le chaume 

De ses huttes détruites. 

Le bourdonnement des moucherons est le seul bruit qu'on entende 

Dans son village autrefois si bruyant. 

Las et mourant de soif, j'ai passé chez Entélé; 

Sa femme battait un lait délicieux 

Dont l'écume était blanche et mousseuse 

Gomme la salive d'un petit enfant. 

J'ai ramassé à terre un éclat d'un pot cassé 

Pour puiser dans le vase, 

Que j'ai bientôt laissé vide. 

La vache blanche que j'ai conquise 

A la tète noire ; 

Son poitrail est haut et bien ouvert. 

C'était la nourrice de la fille de Matayané. 

J'irai l'offrir à mon prince. 

Le nom de mon chef est Makao, 

Et Makao c'est Makao ! 

J'en jure par le bœuf bigarré 

De Mamassiké. 

Elle est allée s'arrêter, etc. — Le chant accom- 
pagne la plupart des évolutions militaires; il est 
surtout regardé comme indispensable à la marche. 
Le pas ordinaire, le pas accéléré, la course, l'atta- 
que, ont des airs qui leur sont particuliers. Dans 
leurs mouvements vers l'ennemi, les troupes, en 
traversant les hameaux de leur propre tribu, s'ar- 
rêtent devant la porte des personnages distingués 
par leur bravoure et y exécutent une danse pyrrhi- 
que. C'est un appel à la valeur de celui qu'elles 
honorent ainsi, une invitation à se joindre à elles. 
Il est rare que la danse se termine avant qu'on voie 
le maître du logis s'élancer au milieu du cercle 
bruyant, armé de toutes pièces et brandissant sa 
javeline comme s'il était déjà sur le champ de ba- 



— 352 — 

taille. Un hourra sauvage s'élève de toutes parts ; 
l'horrible acclamation retentit au loin comme une 
menace de mort. Tout à coup il se fait un profond 
silence, la ligne se reforme et la troupe défile en 
entonnant un air grave et mélancolique. 

Coucoutlé, jeune encore, mais déjà plein du feu 
des combats, s'indigne de ce que la porte d'un rival 
a été jugée plus digne que la sienne de l'honneur 
d'une pareille sérénade. 

Comme celui qui dévore, etc.' — Il était sans doute 
impossible de prouver la férocité du lion d'une ma- 
nière plus incontestable qu'en l'accusant de dévo- 
rer les jeunes filles de Foubaséquoi. Coucoutlé ne 
savait pas que ce chant dût aller en France, et que 
dans ce pays fortuné, où des griffes et une crinière 
excitent beaucoup d'intérêt, grâce à leur rareté, le 
roi des animaux jouit d'une réputation de généro- 
sité qui aurait dû être respectée. 

Devant les yeux de sa mère, etc. — Cette particu- 
larité n'est pas relevée sans dessein. L'auteur ne 
souffre pas que les femmes de Makossé puissent se 
vanter de n'avoir jamais vu un camp ennemi. 

Entouré de l'argile, etc. — Le guerrier qui tue un 
ennemi se distingue de ses camarades par une raie 
circulaire tracée autour de l'œil droit avec de l'ar- 
gile rouge. Au temps de leur simplicité, les Romains 
trouvaient que quelques brins d'herbe formaient 
une couronne obsidionale digne de l'ambition des 
plus grands généraux. 



XVIII 



Enigmes et contes. 

Après les chants de guerre il ne nous reste à re- 
lever, comme produits intellectuels, que l'énigme 
et le conte. 

Ces deux genres sont tout particulièrement affec- 
tés à T éducation des enfants. Le conte les captive 
et les retient auprès de leurs mères. L'énigme 
exerce leur esprit; et, comme il est d'usage de la 
proposer à plusieurs à la fois, elle établit entre eux 
une sorte de rivalité, dont les effets ne sont pas 
perdus pour leur développement commun. Qu'on 
se figure jusqu'à quel point une douzaine de petits 
fronts noirs doivent se contracter à l'ouïe d'une 
question telle que la suivante : « Il est une chose 
qui se précipite du haut des montagnes sans se cas- 
ser; la connaissez-vous? » Ilfaudra-sans doute bien 
des chuchoteries , bien des grattements d'oreille, 
avant qu'une jeune voix réponde : C'est Veau d'une 
cataracte. On continue : 

« Il est une chose qui n'a ni jambes, ni ailes, et 

23 



— 354 — 

qui, cependant, va très vite et n'est arrêtée ni par 
les précipices, ni par les rivières, ni par les mu- 
railles. » On répond : C'est la voix, 

« Nommez les dix arbres au haut desquels sont 
placés dix rochers plats. » Rép. Les doigts terminés 
par les ongles. 

« Connaissez-vous une montagne à. pic, penchée 
au dessus d'une " raYÎne ?» Rép. Le nez placé au- 
dessus de la bouche. 

« Quelle est la chose qui Ya et revient toujours 
par le même chemin? » Rép. Une porte. 

« Pouvez-vous dire ce qu'est un petit garçon im- 
mobile et muet, qu'on habille chaudement pendant 
le jour et qu'on laisse nu pendant la nuit? » Rép. 
La cheville à laquelle les Bassoutos suspendent de 
jour leurs couvertures. 

« Connaissez-vous une chose qui ne marche pas 
à terre, ne vole pas dans l'air, ne nage pas dans 
l'eau, et qui cependant marche, monte et descend? » 
Rép. L'araignée sur sa toile. 

Il serait facile de recueillir un nombre très con- 
sidérable d'énigmes de ce genre; mais peut-être 
trouvera-t-on, par celles que je viens de transcrire, 
qu'elles n'ont d'autre intérêt que celui de prouver 
que ce peuple est sensible au plaisir que procurent 
les jeux d'esprit. 

Les contes sont extrêmement nombreux et la 
plupart fort longs. On les appelle choumos ou sur- 
prises, titre qui leur convient parfaitement, soit 
qu'on l'applique au fond ou à la forme. Si j'en juge 
par ceux que je suis parvenu à recueillir, ils se 



— 355 — 

composent presque tous d'un amas incohérent d'a- 
ventures extraordinaires , de descriptions d'ani- 
maux fabuleux du genre de nos harpies et de nos 
hippogriffes; en un mot, le grotesque et le mon- 
strueux en forment le fond essentiel. Cependant on 
y trouve çà et là des leçons morales fort précieuses, 
des preuves que le mal ne reste jamais impuni. Peut- 
être même, en en compilant un grand nombre, pour- 
rait-on y découvrir plus d'une allusion à des faits 
de l'histoire sacrée. Le style en est très animé et 
généralement adapté au sujet; dans les morceaux 
pathétiques, il acquiert une véhémence qui paraî- 
trait outrée ailleurs que^ dans des pays où l'on dit 
tout ce que l'on sent. 

I. LE MEURTRE DE MACILONIANE. 

Deux frères sortirent un jour de la hutte de leur 
père pour aller s'enrichir. L'aîné se nommait Ma 
cilo, et le cadet Maciloniane. Après quelques som- 
meils, ils arrivèrent à un endroit où deux chemins 
s'offrirent à eux, l'un allant vers l'est et l'autre 
vers l'ouest. La route du soleil levant était cou- 
verte de traces de troupeaux, tandis que l'œil ne 
découvrait sur l'autre que d'innombrables emprein- 
tes de pattes de chiens. Macilo suivit cette der- 
nière, son frère prit la direction opposée. Au bout 
de quelques jours Maciloniane passa près d'une 
colline qui avait été autrefois habitée, et fut très 
surpris d'y trouver quantité de pots renversés. Il 
lui prit envie de les retourner pour voir si quelque 
trésor était caché dessous. Il en avait déjà re- 



— 356 — 

tourné un grand nombre, lorsque vint le tour d'un 
pot immense. Maciloniane le pousse violemment, 
mais le pot reste immobile; le jeune voyageur re- 
double d'efforts sans plus de succès. Deux fois il 
est obligé de suspendre ses attaques , pour nouer 
sa ceinture qui se rompt ; le pot semble avoir pris 
racine en terre. Tout à coup il cède, comme magi- 
quement, à une impulsion très légère, et un homme 
monstrueux s'offre aux regards de Maciloniane, 
qui recule glacé d'effroi. « Pourquoi me troubles-tu, 
demande cet être inconnu, d'une voix rauque, pen- 
dant que je suis occupé à broyer mon ocre? « Maci- 
loniane le regarde attentivement et voit avec hor- 
reur que Tune de ses jambes est aussi grosse qu'un 
tronc d'arbre, tandis que l'autre est bien propor- 
tionnée. « Pour ta peine, répond l'inconnu, tu es 
condamné à me porter. » Au même instant il s'é- 
lance sur le dos de l'infortuné , qui chancelle , se 
relève, fait quelques pas, chancelle et tombe de 
nouveau, et sent ses forces l'abandonner sous l'é- 
treinte de l'horrible monstre. Cependant la vue de 
quelques bêtes fauves, qui paraissent dans le loin- 
tain, lui suggère un moyen d'échapper. « Mon père, 
dit-il d'une voix tremblante , assieds-toi à terre 
pour un moment; je ne puis pas te porter faute 
d'un lien pour te fixer sur mon dos; je vais vite 
. tuer un caama , et nous ferons des lanières de sa 
peau. » Sa requête lui est accordée, et il disparaît 
dans la plaine avec sa meute. Après avoir couru 
fort loin, il se cache au fond d'une caverne. Grosse- 
Jambe, las d'attendre le retour de Maciloniane, se 



— 357 — 

met à sa poursuite, en observant avec soin sur le 
sable les traces du fugitif. Il fait un pas et dit : 
« Yoilà le petit pied de Maciloniane , voilà le petit 
pied de mon enfant. » Il fait un second pas et dit : 
« Voilà le petit pied de Maciloniane , voilà le petit 
pied de mon enfant. » Il avance en répétant tou- 
jours les mêmes paroles, que le vent porte au loin. 
Maciloniane l'entend venir, il sent la terre trem- 
bler sous son poids; désespéré, il sort de la ca- 
verne, appelle ses chiens, et les lance sur son en- 
nemi en disant : « Tuez-le , dév©rez-le tout entier ; 
mais réservez-moi sa grosse jambe. » Les chiens 
obéissent, et leur maître approche bientôt sans 
crainte du membre extraordinaire. Il le dépèce à 
coups de hache, et il en sort un immense troupeau 
de vaches belles à voir. Il s'en trouvait une, dans 
le nombre , dont la blancheur égalait celle d'une 
colline couverte de neige. Maciloniane, transporté 
de joie, fait passer ce bétail devant lui, et reprend 
le chemin de la hutte de son père. 

Macilo, de son côté, revenait avec une trotfpe de 
chiens, fruit de son expédition. Les deux frères se 
rencontrèrent au même endroit où ils s'étaient sé- 
parés. Le plus jeune , considérant qu'il avait été le 
plus fortuné , dit à son aîné : « Prends dans mon 
troupeau autant de bétail que tu en désires; seule- 
ment, sache que la vache blanche ne peut être à 
personne autre qu'à moi. » Macilo la convoitait 
passionnément; il demanda, à plusieurs reprises , 
qu'elle lui fût accordée : mais ses instances furent 
inutiles. Les voyageurs dormirent deux fois, et le 



— 358 — 

troisième jour ils passèrent près d'une source. 
« Arrêtons -nous, dit Macilo, la soif me dévore; 
creusons un trou profond et conduisons dedans un 
filet d'eau , afin qu'elle y devienne fraîche. » Ce 
travail terminé, il alla à la montagne voisine cher- 
cher une grande pierre plate qu'il mit sur le trou, 
pour préserver l'eau des rayons du soleil. Lorsque 
l'eau fut assez fraîche, Macilo but, puis, voyant 
son frère penché sur le trou pour s'y désaltérer à 
son tour, il le saisit aux cheveux et lui tint la tête 
sous l'eau jusqu'à ce qu'il fût mort. Ceia fait, il 
vida la fosse, y enfonça le cadavre et le couvrit 
avec la pierre. Maître de tout le troupeau, le meur- 
trier part, la tête penchée vers la terre. A peine 
a-t-il avancé quelques pas , qu'un petit oiseau , au 
chant timide et plaintif, vient se percher sur la 
corne de la vache blanche et dit : « Tsiri! tsiri ! Ma 
cilo a tué Maciloniane à cause de sa vache blanche 
qu'il aimait tant ! » Le meurtrier, surpris, lance une 
pierre, tue l'oiseau et le jette au loin; mais il ne 
se remet pas plutôt en marche , qu'il aperçoit de 
nouveau le petit chanteur sur la corne de la vache 
blanche, et qu'il l'entend encore dire : « Tsiri! tsiri! 
Macilo a tué Maciloniane à cause de sa vache blan- 
che qu'il aimait tant ! » Une pierre est de nouveau 
lancée, l'oiseau est tué une seconde fois, et écrasé 
à coup de massue jusqu'à ce qu'il n'en reste aucun 
vestige. Cependant, à quelque distance de là, il re- 
paraît sur la corne et répète encore : « Tsiri ! tsiri! 
Macilo a tué Maciloniane à cause de sa vache blan- 
che qu'il aimait tant!— « Sorcier, s'écrie le criminel 



— 359 — 

plein de rage, te tairas-tu? » Il terrasse l'oiseau 
d'un coup de bûton lancé de travers, allume un 
feu, l'y brûle et jette les cendres au vent. Espérant 
que le prodige ne se renouvellera plus, Macilo entre 
fièrement dans son village natal, dont les habitants 
se rassemblent pour contempler le riche butin qu'il 
amène. On lui crie de toutes parts : « Où est Maci- 
loniane? » Il répond : « Je ne sais pas ; nous n'a- 
vons pas suivi le même chemin. « La foule des 
curieux entoure la vache blanche : « Oh ! qu'elle est 
belle ! dit-on ; que son poil est fin ! que sa couleur 
est pure ! Heureux l'homme qui la possède ! » Tout 
à coup il se fait un profond silence..... Un petit 
oiseau s'est perché sur la corne de l'animal qu'on 
admire, et il a parlé! « Comment, se demande-t-on 
avec effroi, il aurait parlé?... Mensonge! Ecoutons 
de nouveau !... — Tsiri ! tsiri ! Macilo a tué Macilo- 
niane à cause de sa vache blanche qu'il aimait tant! 
— Quoi! Macilo aurait tué son frère ?... » La foule 
se disperse pénétrée d'horreur et incapable de se 
rendre compte de ce qu'elle vient de voir et d'en- 
tendre ; pendant ce moment de confusion, le petit 
oiseau va trouver la sœur de la victime, et lui dit : 
« Je suis le cœur de Maciloniane. Macilo m'a tué : 
mon cadavre est près de la fontaine du désert. » 

Ce conte est l'un des meilleurs de ceux qui sont 
venus jusqu'ici à ma connaissance. L'existence de 
l'âme, son immortalité, et la vengeance qui pour- 
suit le meurtrier partout où il va, y sont clairement 
indiquées. On se rappellera, en le lisant, l'oiseau 
que les anciens Arabes appelaient manah , et qui , 



— 360 — 

d'après leurs idées, s'échappait du cerveau au mo- 
ment où une personne expirait. 

II. LA MÉTAMORPHOSE D'UNE JEUNE FILLE. 

Une jeune fille, étant un jour allée aux champs, 
y cueillit un melon qu'elle se proposait de porter à 
sa mère. Elle avait des admirateurs qui, sachant 
qu'elle était sortie, s'assirent au bord du chemin 
pour l'attendre. Lorsqu'elle fut arrivée auprès, 
deux, ils louèrent sa beauté. Elle prit plaisir à leurs 
discours et leur donna le melon. Sa mère, ayant ap- 
pris ce qui s'était passé, lui fit de vifs reproches. Au 
lieu de garder le silence, la jeune fille leva les yeux 
au ciel et s 1 adressant à une étoile favorite se mit à 
chanter : « Etoile, petite étoile ! mes amis de Ma- 
bièla m'attendaient là-bas sur le chemin. J'ai pris 
un fruit, et le leur ai donné. Etoile, petite étoile! 
ma mère me maudit, elle prétend que j'ai des yeux 
verts, aussi verts que ceux du crocodile; ô mon 
étoile, ma petite étoile ! » 

Maderato.- 



$S^3^Ê&^Ë0^$ 



Na-lé, na-lé - tsa-na! Na-lé, na-létsa-na! 
3 \ / 3_ 




- thlan-ka-na, ba - na - ba Ma - bi - è - Li 



^ }Q ,: fîj^ ^^^0 



Na-lé, na- lé -tsa-na' Na-lé, na -lé - tsa-na ! 



361 



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Ba- né-ba-ntu - le - la tsé - leng mo - na. 



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Na-lé, na - lé - Isa -na! Na-lé, na - lé - Isa- na ! * 



fe^ii^^â=^ 



Ka-nka 'ha- pu -la mé ka-ba ne - a. 



pgf^Eg^gg^^gj 



Na-lé, na-lé- Isa- na! Na-lé, na - lé- tsa-na ! 
3 



^f ff^ gfe^ 



Man - gua-na oa nlhoa-ka Na - lé, na - lé- 



3 ^ ' 3 
0L. 



^ fj^'rp ^^^^^^^^^ 



- tsa-na! na- lé - tsa-na! A ré-ki ma-thloa-na matalana- 

3 



$-W - g- d^ |=te^E 



ta -la-na, é-kang a Ba - kué- na - ba hé - sou! 



^^^ ^^^^^a 



Na - lé, na-lé - tsa-na ! Na - lé, na-lé - Isa - na ! 

La mère, irritée par ce chant, assomma la malheu- 
reuse enfant et réduisit son corps en poudre. 



— 362 — 

Le vent du désert se leva et emporta cette pous- 
sière, qu'il jeta dans un lac. Un crocodile la recueil- 
lit et en fit une femme extrêmement belle, qui vé- 
cut avec lui au fond des eaux. De temps en temps 
elle se montre à la surface du lac pour appeler sa 
sœur Mosiboutsané et lui raconter ses malheurs en 
Chantant d'une voix plaintive : 

« Ta mère, ô Mosiboutsané, m'a réduite en pous- 
sière et .m'a jetée au vent; le crocodile m'a recueil- 
lie ; il m'a rendu une forme humaine et m'a faite 
ce que je suis. » 



Moderato. 



I^nupp^s 



Mao, Mao éo Alo-si-bou-tsa-né, A ntsitla- tsi-tla Mu- 



^P^il^ 



v=* 



si-boutsa-né, 'ro-lé ia nkon-ka Mo - si-boutsa-né. 




kha-ka le-tsa Mo - si-boutsa-né kuéna eampopa Mo- 



i^^^^É^^^ 



- si-boutsa-né. Ea mpopa-sa mo-lou Mosibou-tsa né! 



— 363 — 



III. KAMMAPA ET LITAOLANE. 



On dit qu'autrefois tous les hommes périrent. Un 
animal prodigieux qu'on nomme Kammapa les dé- 
vora, grands et petits. Cette bête était horrible; il 
y avait une distance si grande. d'une extrémité de 
son corps à l'autre, que les yeux les plus perçants 
pouvaient à peine l'embrasser tout entière. Il ne 
resta sur la terre qu'une femme, qui échappa à la 
férocité de Kammapa en se tenant soigneusement 
cachée. Cette femme conçut et enfanta un fils, dans 
une vieille étable à veaux. Elle fut très surprise, en 
le considérant de près, de lui trouver le cou orné 
d'un collier d'amulettes divinatoires. « Puisqu'il en 
est ainsi, dit-elle, son nom sera Litaolané, ou le 
Devin. Pauvre enfant, dans quel temps est-il né! 
Comment échappera-t-il à Kammapa? Que lui ser- 
viront ses amulettes? » Elle parlait ainsi en ramas- 
sant dehors quelques brins de fumier, qui devaient 
servir de couche à son nourrisson. En rentrant dans 
l'étable, elle faillit mourir de surprise et d'effroi : 
l'enfant était déjà parvenu à la stature d'un homme 
fait, et il proférait des discours pleins de sagesse. 
Il sort aussitôt et s'étonne de la solitude qui règne 
autour de lui. « Ma mère, dit-il, où sont les hom- 
mes ? N'y a-t il que toi et moi sur la terre ? — Mon 
. enfant, répond la femme en tremblant, les hommes 
couvraient, il n'y a pas longtemps, les vallées et les 
montagnes ; mais la bête dont la voix fait trembler 
lesrochers les a tous détruits. — Ouest cette bête ? 
— La voilà tout près de nous. » Litaolané prend 



— 364 -* 

un couteau, et, sourd aux prières de sa mère, il va 
attaquer le mangeur du monde. Kammapa ouvre 
son épouvantable gueule et l'engloutit; mais l'en- 
fant de la femme n'est pas mort; il est entré, armé 
de son couteau, dans l'estomac du monstre, et lui 
déchire les entrailles. Kammapa pousse un horrible 
mugissement et tombe. Litaolané commence aussi- 
tôt à s'ouvrir un passage ; mais la pointe de son 
couteau fait pousser des cris cà des milliers de créa- 
tures humaines enfermées vivantes avec lui. Des 
voix sans nombre s'élèvent de toutes parts et lui 
crient : « Prends garde, tu nous perces! » Il par- 
vient cependant à pratiquer une ouverture par la- 
quelle les nations de la terre sortent avec lui du 
ventre de Kammapa. Les hommes, délivrés de la 
mort, se dirent les uns aux autres : « Qui est celui- 
ci, qui est né de la femme seule et qui n'a jamais 
connu les jeux de l'enfance ? D'où vient-il? C'est 
un prodige et non un homme. Il ne saurait avoir de 
part avec nous ; faisons-le disparaître de la terre. » 
Cela dit, ils creusèrent une fosse profonde, la re- 
couvrirent à sa surface avec un peu de gazon, et 
placèrent un siège dessus; puis un envoyé courut 
vers Litaolané, et lui dit : « Les anciens de ton 
peuple se sont assemblés, et désirent que tu vien- 
nes t'asseoir au milieu d'eux. » L'enfant de la 
femme alla ; mais , en passant près du siège, il y 
pouàsa adroitement un de ses adversaires, qui dis- 
parut pour toujours. Les hommes se dirent encore : 
« Litaolané a l'habitude de se reposer au soleil près 
d'un tas de roseaux,; cachons un guerrier armé 



— 365 — 

dans les roseaux. » Cette embûche ne réussit pas 
mieux que la première; Litaolané n'ignorait rien, 
et sa sagesse confondait toujours la malice de ses 
persécuteurs. Plusieurs d'entre eux, en tâchant de 
le jeter dans un grand feu, y tombèrent eux-mê- 
mes. Un jour qu'il était vivement poursuivi, il ar- 
riva au bord d'une rivière profonde et se métamor- 
phosa en pierre; son ennemi, surpris de ne pas le 
trouver, saisit cette pierre et la lança sur la rive op- 
posée, en disant : ■ « Yoilà comment je lui casserais 
la tête, si je l'apercevais sur l'autre bord. » La 
pierre redevint homme, et Litaolané sourit sans 
crainte à son adversaire, qui, ne pouvant plus l'at- 
teindre, exhala sa fureur par des cris et des gestes 
menaçants. 

Ce conte serait-il une tradition confuse de la 
rédemption des hommes opérée par Jésus-Christ? 
Je n'oserais certainement pas l'affirmer; cependant 
on comprendrait sans peine que Kammapa fût 
Satan. Dans tous les temps, l'imagination s'est com- 
plue à revêtir cet esprit des formes les plus hi- 
deuses, et les maux qu'il a causés ont souvent été 
comparés aux ravages d'une bête féroce. La con- 
ception surnaturelle de Litaolané, sa naissance 
dans une étable, sa qualité de prophète, sa sagesse 
prématurée , la victoire qull remporta sur Kam- 
mapa en devenant sa victime, les persécutions dont 
il fut l'objet, semblent autant de points de rappro- 
chement avec l'histoire de notre Sauveur; j'ajoute- 
rai que les naturels s'avouent incapables de donner 
l'explication de cette légende extraordinaire. 



— 366 



IV. LE PETIT LIEVRE. 



Une femme eut envie de manger du foie de nia- 
matsané ' . Son mari lui dit : « Femme, tu es folle, la 
chair du niamatsané n'est pas bonne à manger; et 
puis cet animal est difficile à prendre, car d'un saut 
il franchit trois sommeils. » La femme persista ; et 
son mari, craignant qu'elle ne devînt malade s'il 
ne la satisfaisait pas, partit pour Ja chasse. Il vit de 
loin une. troupe de niamatsanés; le dos et les jam- 
bes de ces animaux étaient comme un charbon ar- 
dent. Il les poursuivit pendant plusieurs jours, et 
réussit à la fin à les surprendre endormis au soleil. 
Il approche, jette sur eux un charme puissant, tue 
le plus beau, lui arrache le foie, et va porter ce 
morceau tant désiré à sa femme. Elle le mangea 
avec grand plaisir ; mais bientôt après elle sentit 
ses entrailles dévorées par un feu ardent. Rien ne 
peut étancher sa soif; elle court au grand lac du 
désert, en épuise l'eau, et reste étendue à terré, 
incapable de tout mouvement. Le lendemain l'élé- 
phant, roi des animaux, apprit que son lac était 
sec; il appela le lièvre et lui dit : « Toi qui es un 
grand coureur, va voir qui a bu mon eau. » Le 
lièvre part avec la vitesse du vent, et revient bien- 
tôt dire au roi qu'une femme a bu son eau. Le roi 
assemble les animaux; le lion, l'hyène, le léopard, 
le rhinocéros, le buffle, les antilopes, tous les ani- 
maux grands et petits vinrent au conseil. Ils cou- 
rent, ils sautent, ils gambadent autour de leur 

1 Animal fabuleux. 



— 3G7 - 

prince et font trembler le désert; tous répètent 
ensemble : « On a bu l'eau du roi, on a bu l'eau xlu 
roi! » L'éléphant appelle l'hyène et lui dit : « Toi 
qui as si bonne dent, va percer l'estomac de cette 
femme. » L'hyène répond : « Non; tu sais que je 
n'ai pas l'habitude d'attaquer les gens en face. » Le 
roi appelle le lion et lui dit : « Toi qui as si bonne 
griffe, va déchirer l'estomac de cette femme. » Le 
lion répond : « Non ; tu sais que je ne fais de mal 
qu'à ceux qui m'attaquent. » Les animaux se remet- 
tent à courir, à sauter, à gambader autour de leur 
prince ; ils font trembler le désert ; tous répètent 
ensemble : « Personne ne veut aller chercher l'eau 
du roi ! » L'éléphant appelle l'autruche et lui dit : 
« Toi qui rues si violemment, va chercher mon 
eau. » L'autruche part et arrive près de la femme; 
elle tourne, penchée sur un côté, l'aile déployée 
au vent; elle tourne et fait voler la poussière; enfin 
elle approche de la femme et lui donne un coup de 
pied si violent, que l'eau rejaillit dans l'air et ren- 
tre à grands flots dans le lac. Tous les animaux se 
remettent à gambader autour de leur prince en 
répétant : « L'eau du roi est retrouvée ! » Ils 
avaient déjà dormi trois fois sans boire; le soir, ils 
couchèrent près du lac sans oser toucher à l'eau 
du roi. Cependant le lièvre se leva dans la nuit et 
but; après quoi il prit de la vase et en salit les 
lèvres et les genoux de la gerboise, qui dormait à 
son côté. Au matin les animaux s'aperçurent que 
l'eau avait diminué, et ils s'écrièrent ensemble : 
« Qui a bu l'eau du roi? » Le lièvre dit : « Ne 



— 368 — 
voyez-vous pas que c'est la gerboise? Ses genoux 
sont couverts de boue parce qu'elle s'est courbée 
pour atteindre à l'eau, et elle a tant bu que la vase 
du lac a adhéré à ses lèvres. «Tous les animaux se 
lèvent, gambadent autour de leur prince et disent : 
« La gerboise mérite la mort; elle a bu l'eau du 
roi! » Quelques jours après l'exécution de la ger- 
boise, le lièvre s' étant fait une flûte du tibia de sa 
victime, se mit à en jouer et à chanter : « Tuh! Tuh! 
Tuh ! Yoici la petite flûte de la jambe de la ger- 
boise ! Petit lièvre, que tu es habile et que la ger- 
boise était sotte. » 



Ândantino. 



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Tuh ! tnh ! Pha-la-na tsa-'abo Thlo- lo !.Tuh ! tuh ! 
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Ihlo-lo ki mos-hi-ma - ne Tuh ! tuh! mou-tla-ki mon- 



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- na-na Tuh! tuh! am-pé-sa Ki se butsoe Tuh! tuh! 



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Ra'mesaa but-soa Tuh! tuh! Ka'mesaa butsoa. 

On l'entendit, et on se mit à le poursuivre; mais 
il échappa et se tint caché. Au bout de quelque 
temps il alla trouver le lion et lui dit : « Ami, tu es 
maigre ; les animaux te craignent, et tu ne réussis 



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que rarement à en tuer; fais alliance avec moi, et 
je te pourvoirai de gibier. » L'alliance fut conclue, 
et, d'après les directions du lièvre, le lion entoura 
un grand espace de terrain d'une forte palissade, et 
il creusa au centre de ce parc un trou assez pro- 
fond ; cela fait, le lièvre plaça le lion dans le trou 
et le couvrit de terre de façon à ne laisser paraître 
que ses dents; puis il alla crier dans le désert : 
« Animaux! animaux! Tenez, je vous montrerai un 
prodige; venez voir une mâchoire qui a poussé en 
terre!» Les animaux trop crédules arrivent de 
toutes parts. Tiennent d'abord les gnous, qui en- 
trent dans le parc en pirouettant et répétant en 
chœur : « prodige! ô prodige! Des dents ont 
germé en terre! » Tiennent les couaggas, race assez 
stupide ; puis enfin les timides antilopes , qui se 
laissent entraîner. Cependant le singe entre, por- 
tant son petit sur son dos; il va droit au trou, prend 
un bâton pointu, écarte légèrement la terre et dit : 
« Quel est ce mort? Enfant, tiens-toi bien sur mon 
dos : ce mort est encore redoutable. » Il grimpe, en 
parlant ainsi, au haut de la palissade, et s'évade au 
plus vite. Au même instant le lion sort de son trou, 
le lièvre ferme la porte du parc, et tous les animaux 
sont égorgés. L'amitié du lièvre et du lion ne dura 
pas longtemps ; ce dernier se prévalut de sa force 
supérieure, et son petit allié résolut de se venger. 
« Mon père, dit-il au lion, nous sommes exposés à 
la pluie et à la grêle ; construisons une hutte. » Le 
lion, trop paresseux pour travailler, se contenta de 
lejaisser faire, et le rusé coureur lui prit la queue 

24 



— 370 — 

et l'enlaça si adroitement dans les pieux et les 
roseaux de la hutte, qu'elle y demeura engagée 
pour toujours. Le lièvre eut ainsi le plaisir de voir 
son rival mourir de faim et de rage , puis il l'écor- 
cha et se déguisa au moyen de sa peau. De tous 
côtés les animaux tremblants lui apportent des pré- 
sents; on se prosterne devant lui, on le comble 
d'honneurs. Le lièvre s'enorgueillit et finit par 
oublier son déguisement; il se vante de ses ruses. 
Dès lors il est poursuivi, traqué de toutes parts, 
détesté, maudit de tous les quadrupèdes; dès qu'il 
se montre, on s'écrie : « Voilà le meurtrier de la 
gerboise , l'inventeur de la fosse aux dents , le ser- 
viteur cruel qui a fait mourir de faim son maître. » 
Pour jouir de quelque repos dans ses vieux jours, 
le malheureux, exécré, se voit réduit à se couper 
une oreille, et ce n'est qu'après cette douloureuse 
amputation qu'il peut se hasarder à paraître parmi 
ses concitoyens sans craindre d'être reconnu. 



. 



TABLE 



Introduction i 

PREMIÈRE PARTIE 

VOYAGES D'EXPLORATION ET TRAVAUX 

I 1 

II 27 

III. . . 43 

IV 57 

V 69 

VI 82 

VII 98 

VIII 112 

SECONDE PARTIE 

COUTUMES ET MŒURS DES BASSOUTOS 

IX. Villages. — Habitations. — Ustensiles. — Occupations 

domestiques 129 

X. Moyens d'existence. — Propriété. — Chasses. ... 161 
XI. De la famille et de la vie domestique 188 

XII. Nationalité. — Gouvernement 220 

XIII. Notions sur l'origine des choses. — Idées religieuses. 250 

XIV. Amulettes. — Pratiques superstitieuses 285 

XV. Idées morales 316 

XVI. Langue 330 

XVII. Produits intellectuels. — Poésies 345 

XVIII. Enigmes et contes 353 






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